‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 39 sur 61 · MATHIAS MORHARDT · texte numérisé non relu

MATHIAS MORHARDT

Et je lui appartiens aussi Avec mon éternel souci, Et, par la fenêtre entr'ouverte, Je vois parfois sur le chemin Ceux qui vont à la découverte Des pays et des lendemains.

L'Auberge est au milieu du désert: oasis

Aux bois profonds pleins de parfums et de langueur,

Oii va mourir l'écho des choses de jadis

Dans le consentement et dans l'oubli du cœur.

Ah 1 je sais les passants qui passent 1 Et je sais ceux dont les grands yeux.

Joyeux de regarder l'espace, Reflètent la splendeur des cieux 1 Ceux qui ne se reposent pas, Et qui, jamais las, vont là-bas :

Moi ! j'ai goûté les biens promis.

Et l'Espérance satisfaite A clos ses essors endormis Sur les yeux ouverts du prophète.

Blanche, dans son immobilité consentie, L'Auberge est au milieu de la vie: elle est l'ile, L'ile en fleurs que les flots de la mer ont sertie D'une houle innombrable et de récifs hostiles.

Jours triomphants, où j'attestai.

Pour celui qui pense et qui aime,

L'orgueilleuse nécessité

De vivre seul avec soi-même,

Jours d'extase, jours de prière,

Jours aussi de révolte fière.

C'est vous que je vois défiler

Devant la si triste maison,

Et dont les gestes désolés

Me montrent là-bas l'horizon!

C'est l'Auberge posée au coude du chemin. Le ciel si bleu s'étend sur son toit familier, Et les oiseaux en paix y viennent gazouiller, Et les fleurs du tilleul enchantent le chemin.

Mais je goûte les biens promis !...

Ah 1 nul bruit dans la maison close !

Jamais les hasards ennemis

N'y troublent d'ailleurs quelque chose,

Car ceux qui marchent vont là-bas:

Les aventures n'entrent pas!

Et sur mon rêve négligé

J'étends un voile de langueur.

Afin de me prouver que j'ai

La paix du cœur — la paix du cœur !

Mathias Morhardt.

Un salon Louis XVL

A M. H. de Baron.

Le temps est triste et sombre, et le monde maussade.

Mais par son gai pinceau ce salon réjoui Fait revivre à nos yeux un siècle évanoui, Un monde lumineux, et mon esprit s'évade.

O pays du velours, royaume du satin.

Royaume d'élégance et de grâces exquises ; Jardins riants peuplés de rieuses marquises, De soubrettes au pied léger, à l'œil mutin !

D. MORIAUD 2l5

O champêtres ébats ! gais déjeuners sur l'herbe !

O dînettes d'amour sous la tonnelle en fleurs

O peintre de la grâce! O tableaux enchanteurs !...

Dans ce salon coquet il fait un temps superbe !

D. MORIAUD.

Leçon de patinage.

Même dans ses rigueurs l'hiver est indulgent, Et sur l'étang glacé miroir de vieil argent Glisse et joue un essaim de folles patineuses.

Les trembles dépouillés profilent sur l'azur

Leur ramure élégante et fine; — du ciel pur

Le soleil verse à flots ses splendeurs lumineuses.

— Soutane retroussée, un abbé jeune et frais Hésitant, trébuchant, vient d'entrer dans la lice; L'angoisse, la frayeur sont peintes sur ses traits.

Et deux jeunes beautés, l'œil brillant de malice

L'aident en ses débuts et se mettent en frais.

Mais leurs rires moqueurs redoublent son supplice.

D. MORIAUD.

2l6 GENÈVE LITTÉRAIRE

zMa Plume.

On me dit: «Brisez-la, cette plume indocile » Qui se montre au calcul franchement inhabile; » La prose ni les vers ne donnent pas du pain. » Chimérique est l'espoir que votre cœur caresse : » En suivant le sentier qui mène à la détresse, » Vous aurez à choisir l'hôpital ou la faim.

» Reconnaissez l'erreur dont votre orgueil s'enivre : » Poète! est-ce un métier qui jamais fasse vivre ? » Pour chanter, il est bon d'être bien pourvu d'or, » D'avoir de chauds habits, une maison bien close » Là, l'inspiration devient couleur de rose, » Et ne froisse personne en prenant son essor.

)» Tout est bien, bon, parfait dans le monde oij nous sommes

» Il faut, la plume en main, le démontrer aux hommes;

» Les favoris du sort le diront mieux que vous...

» La prudence jamais ne fut égalitaire...

» S'il est quelques abus... il faut savoir les taire

» Pour ne pas exciter envieux et jaloux.

» L'écrivain sans fortune, hélas ! n'a rien de stable.

» Madame, cherchez donc un travail profitable

» Qui relègue la plume en quelque coin obscur.

» Surtout que nulle erreur ne vous trompe et vous berce,

» Saisissez une aiguille, entrez dans le commerce,

» Si minime qu'il soit, votre gain sera sur.

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