ADRIEN NAVI^LE
tés SOUS la discipline, consentir à être mal compris, mal jugé, en scandale à beaucoup de gens, et faire taire son cœur quand il crie au spectacle des maux prochains qu'engendre la poursuite d'un bien supérieur mais lointain. Les vrais bienfaiteurs de l'humanité ne sont pas ceux qui l'endorment dans le rêve d'un ciel sans nuages, mais ceux qui comprennent la nécessité de la tempête et lui enseignent à la braver. Le Prince de la paix n'a-t-il pas dit lui-même qu'il était venu dans le monde apporter la guerre ?
Adrien Naville.
Extrait d'un article sur «. La Raison ». Bibliothèque universelle 1891,
beauté organique
'3L n'est pas vrai, comme l'enseigne
une théorie devenue presque banale, que toute beauté, ni même toute beauté d'ordre supérieur soit expressive. L'esthétique ne peut pas admettre une simplification aussi contraire à la réalité. La vie spirituelle d'autrui nous est sans doute révélée souvent par les phénomènes expressifs, mais l'idée nous en est aussi
suggérée de plusieurs autres manières, spécialement par des traits, des attitudes et des mouvements qui sont le fondement de la beauté organique.
Le vol circulaire d'un grand oiseau de proie qui plane est un spectacle d'un effet esthétique incontestable.
Dire que ce mouvement du rapace à la recherche d'une nourriture est un phénomène d'expression, ce serait assurément donner aux mots une extension abusive. Et cependant la beauté consiste ici essentiellement dans l'idée d'impressions et de sentiments qui sont évoqués dans notre esprit. Nous nous disons plus ou moins consciemment : Que cet animal est heureux ! Quel sentiment de liberté, de puissance souveraine, de supériorité sur les quadrupèdes et les bipèdes rivés au sol doit éprouver un être à qui son organisme permet de voyager avec aisance et sécurité dans un élément où nous autres, pauvres humains, ne pouvons nous aventurer qu'au moyen d'appareils artificiels, compliqués, délicats et au péril de notre vie!
J'ai bien souvent éprouvé une impression analogue en voyant, sous le souffle d'un vent violent, des mouettes se laisser bercer par le mouvement de l'eau, disparaître dans les vallées liquides, et reparaître au sommet des grandes vagues qui, à quelques mètres de là, vont s'écrouler sur le rivage en mugissant. Quelle sérénité,