‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 43 sur 61 · ADRIEN NAVILLE · texte numérisé non relu

ADRIEN NAVILLE

quelle liberté ! que l'on doit être paisible et se sentir dominateur, quand on porte dans son corps des rames et des ailes !

Les mêmes considérations s'appliquent à rhomme, et à la représentation de l'homme par les arts, avec cette différence toutefois qu'ici les phénomènes expressifs et la beauté qui leur est propre jouent un rôle beaucoup plus important que chez les animaux.

La beauté organique et la beauté expressive s'associent intimement, et, dans certaines oeuvres, celles de Michel-Ange par exemple, la beauté sensible est refoulée, presque supprimée par ces deux éléments supérieurs. Non seulement les corps qu'il sculpte ou qu'il peint ne parlent pas à la sensualité charnelle, mais c'est à peine s'ils procurent à la vue le plaisir qu'elle aurait le droit d'attendre d'une œuvre d'art. Dans ces attitudes et ces gestes violents, tourmentés, on chercherait en vain la symétrie, les proportions régulières, la belle ordonnance des mouvements que les esthéticiens académiques vantent à l'envi dans l'organisme humain. Aussi leur intelligence est-elle difficile. Il faut avoir fait beaucoup d'expériences personnelles, et avoir pris l'habitude d'analyser ses propres impressions pour imaginer, même confusément, les sensations et les sentiments de tout genre que doivent procurer aux âmes les attitudes et les mouvements souvent étranges que le peintre de la Chapelle

Sixtine a représentés dans son «Jugement dernier ». La recherche savante de l'effet organique est ici poussé un peu loin et confine parfois au risible. Il y a là telle pose incroyable qui est presque de la caricature. Mais quelle œuvre admirable quand la même science et le même génie inventifs sont employés à des sujets nobles! Regardez dans la même chapelle la sibylle érythréenne ou à Saint-Pierre-ès-liens la statue colossale de Moïse. Voilà des corps qui font envie et dans lesquels ou voudrait s'incarner. Plus on les contemple, et plus on s'assimile par l'imagination l'impression de puissance presque divine, que doivent savourer ces êtres qui semblent pouvoir, d'un coup de pied ou d'un coup de main, renverser et balaver tous les obstacles.

Adrien Navillë.

Extraits modifiés d'un article sur la « Beauté organique ». Revue philosophique 1892.

Lécole chrétienne et Vécole laïque.

ASSEZ en revue toutes les œuvres bonnes, vous serez toujours renvoyés à l'éducation comme à la source même à' laquelle il faut remonter. Toujours les hommes qui se préoccupent sérieusement du bien

public nous montrent l'école; mais laquelle? Non pas Técole où Ton enseigne seulement l'arithmétique, la grammaire, l'arpentage, et même les éléments du droit constitutionnel. Tout cela doit être enseigné aussi bien que possible, il faut que l'enfant apprenne ce qui lui sera nécessaire de savoir; mais l'instruction bornée aux éléments de cette nature n'est que le corps de l'école, ce n'est pas son âme. L'âme de l'école est contenue dans le sens profond de ce beau mot de la langue française : « Elever l'enfant. » L'enfance est naturellement religieuse ; elle ne demande qu'à ouvrir ses ailes et à prendre son vol. Ce vol, il faut le guider; mais refuser à l'enfant les horizons célestes, couper ses ailes naissantes, ce n'est pas l'élever, c'est rabaisser. Elever l'enfant, le prendre sur la terre pour lui imprimer un mouvement d'ascension vers le ciel, il n'est pas sous le soleil d'œuvre plus grande, plus digne du concours des hommes de bonne volonté.

Ernest Naville.

Fragment de l'Ecole chrétienne et l'Ecole laïque, publié en 1873. (Cherbuliez, k Genève.)

Discours sur la Vie éternelle.

A parole de néant se répand dans le monde ; elle a ses clubs, ses journaux, sa propagande. C'est la voix des hommes de plaisir voulant jouir de la vie et chantant : Qui sait si nous serons demain ? C'est la voix des découragés disant : Nous avons heurté, et personne n'a ouvert; le ciel est vide, ou Dieu est sourd. C'est la voix des savants qui, après avoir arraché toute espérance de nos cœurs, se proclament les seuls intelligents et les sages par excellence. Etrange concert, où la voix folle de l'orgie, l'accent plaintif de la tristesse et le sourire de la satisfaction se réunissent dans cette lugubre parole : « Il n'y a rien à espérer après la mort », et voudraient inscrire sur la porte de la vie les mots terribles que Dante place sur la porte de l'enfer : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. »

Il faut. Messieurs, que ceux qui n'ont pas laissé toute espérance; il faut que le pauvre et le riche, l'ignorant et le savant, celui qui a rencontré le Ressuscité dans la douleur et près de la mort, celui qui a rencontré le Sauveur dans le repentir, celui qui, dans l'étude, a vu la lu-

mière du Verbe éternel briller à ses regards, il faut que tous ceux qui croient encore à Dieu, à Pâme, au devoir, à la sainteté, à l'immortel avenir, se rapprochent, s'unissent, et, à la parole de néant qui va se répandant sur la terre, répondent avec fermeté : La Vie éternelle.

Ernest Naville.

Conclusions des Discours sur la Vie Eternelle, publiés, pour la première fois en juin 1861. (Cherbuliez, à Genève.)

La Réforme électorale en France,

ES grandes découvertes ont deux caractères : la simplicité de l'idée mise ^^^^ en lumière, et l'étendue de ses conséquences. Un liquide en ébullition soulève le couvercle du vase qui le renferme ; il y a donc une force dans la vapeur. C'est là une idée assurément fort simple, le résultat immédiat d'une observation journalière. Qui dira toute son influence sur le monde? L'emploi de la vapeur n'a pas seulement modifié la production industrielle et facilité le commerce ; la promptitude des moyens de transport a rapproché les peuples et accéléré la circulation des idées. L'in-

fluence de la découverte de la vapeur se fait sentir dans tous les éléments de la civilisation morale aussi bien que de la civilisation matérielle. Voilà des conséquences bien étendues et qui sont loin d'être épuisées. En remontant à leur principe, nous ne trouvons que l'application d'une remarque qui peut se faire chaque jour dans la cuisine de chaque ménage.

Une idée nouvelle, relative au système des élections, a été mise en circulation dans le monde depuis quelques années, (il s'agit de substituer la représentation proportionnelle des divers groupes d'électeurs à la représentation exclusive de la majorité), cette idée est absolument simple. Ses partisans estiment qu'elle constitue une grande découverte dans l'ordre des questions sociales. S'ils ne se trompent pas, le vrai principe de la représentation, enseveli sous une couche épaisse d'habitudes et de préjugés, vient d'être reconnu; et, comme le système représentatif est le seul qui permette le développement sincère de la liberté politique, l'application du principe nouveau produira une réforme dont les conséquences seront assez étendues pour marquer une époque dans l'histoire de la civilisation.

Ernest Naville.

Introduction à la Réforme électorale en France, publiée en 1871. (Librairie académique Didier, à Paris.)

La Logique de Vhypothese,

îN a bien signalé la présence de l'hypothèse dans les constructions scientifiques, mais personne, me paraît-il, n'a signalé la portée générale de ce fait et indiqué ses conséquences. Affirmer la présence de l'hypothèse dans tous les éléments de la science sans exception me semble une thèse nouvelle. Cette thèse, en la supposant vraie, est de nature à modifier profondément la théorie de la méthode, et, par la théorie de la méthode, tout l'ensemble des conceptions philosophiques.

On se méprendrait gravement sur la nature de mon travail, si l'on pensait qu'il doit avoir pour effet de réhabiliter pratiquement l'hypothèse et d'encourager son emploi. Il est impossible d'augmenter l'emploi d'un procédé de la pensée toujours et nécessairement en exercice. Marquer la place de l'hypothèse, c'est donner aux savants la conscience claire de la méthode qu'ils emploient, et les rendre par là même attentifs à ses abus. Dans la vie morale, une passion est d'autant plus dangereuse qu'elle est ignorée ; la mettre en évidence, c'est engager à en surveiller les effets. De même, signaler l'action tou-

jours présente de la faculté de supposer, c'est appeler l'attention sur la nécessité de surveiller cette action pour la maintenir dans ses justes limites. Cette étude est particulièrement opportune dans la disposition actuelle des esprits. Après les synthèses brillantes et prématurées de la physique cartésienne, les sciences de la nature ont pris une marche plus analytique, et se sont préoccupées surtout de constater et de distinguer les phénomènes. De cette tendance poussée à l'excès sont nées la théorie de la multiplicité des fluides en physique, et la multiplication indéfinie des espèces en histoire naturelle. Par une réaction légitime dans son principe, mais excessive dans son développement, nombre de savants contemporains entrent de nouveau dans la voie où l'on rencontre les systèmes grandioses et prématurés. Le caractère spécial de ce mouvement de la pensée est que Fesprit systématique se présente sous la fausse apparence de l'empirisme. On ne prend plus, comme Descartes, de simples hypothèses pour des déductions à priori; on prend de simples hypothèses pour des inductions solides, pour des théories définitivement établies. Plusieurs se persuadent n'avoir pas quitté le sol ferme de l'expérience, tandis qu'ils voguent à pleines voiles sur la mer sans rives des conjectures. Il importe de rappeler à ces hardis navigateurs que, si les voiles ou la vapeur sont indispensables à la marche d'un navire, le

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lest et le gouvernail ne sont pas moins nécessaires. La logique de l'hypothèse empêche d'oublier que nos idées scientifiques ne sont jamais dans l'origine que des suppositions, et n'ont d'autre valeur que celle qu'elles tirent de leur confirmation expérimentale. La leçon que donne cette logique est avant tout une leçon de prudence.

Ernest Naville.

Avant-Propos de la Logique de l'hypothèse, publiée, pour la première fois en 1880. (Germer Baillière, à Pans.)

Le Hasard.

fLORS même qu'on ne voudrait reconnaître aucun rôle au hasard dans le monde physique, par la raison que tout, jusque dans ses moindres détails, y serait rigoureusement déterminé par des lois mathématiques, du moment que des êtres libres peuvent intervenir, par des actes plus ou moins téméraires, dans la trame serrée des phénomènes naturels, le hasard doit entrer avec eux sur la scène du monde avec toutes ses conséquences :

solutions de continuité dans la chaîne des faits, déviations, ruptures et accidents sans aucune gravité dans Tensemble de la nature.

Comme l'araignée a bientôt réparé les déchirures faites à sa toile par le vol d'un insecte, la nature poursuit son œuvre sans se déconcerter pour si peu de chose. Pour l'homme il n'en est pas tout à fait de même. On n'entrevoit qu'en frissonnant les chances qu'il court dans le jeu redoutable des forces qui se déploient autour de lui. Avec sa courte sagesse et ses prévisions bornées, il s'avance sur une route obscure, semée de périls. Appelé à prendre un parti et à faire un choix entre un grand nombre d'éventualités possibles, il ne marche qu'à tâtons, semblable à celui qui, conduit par une lumière douteuse dans le labyrinthe d'un immense atelier, se verrait entouré de puissantes machines en mouvement, de roues, de pistons, de courroies de transmission, de volants gigantesques, et dont les cris de détresse seraient perdus au milieu du bruit infernal de la matière tourmentée, martelant ou martelée, menaçant de le broyer luimême au passage. Le soldat obligé par le devoir, ou entraîné par son courage, à franchir un espace découvert sous la mitraille de l'ennemi, nous offre aussi une image saisissante de ces traits invisibles auxquels chacun peut être exposé d'un instant à l'autre et qui brisent tout à coup les existences les plus précieuses. L'immo-

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bilité même et l'abstention ne sont pas des garanties efficaces contre les surprises de la nature. Un écroulement soudain, un coup de foudre, la terre qui s'ébranle sous nos pieds, tout peut nous renverser à Timproviste, et les progrès de la science ne sauraient jamais aller jusqu'à supprimer ces causes de hasard. Ne voyons-nous pas au contraire que plus les forces de la nature sont appropriées au service de l'homme à Taide des machines les plus ingénieuses, plus aussi se multiplient les chances de formidables catastrophes?

L'homme est, en outre, pour Thomme luimême, une quantité indéterminable. Sa volonté se heurte constamment, dans les rapports sociaux, avec des volontés raisonnables ou non, franches ou équivoques, ou même perfidement voilées; la société offre, à ce point de vue, l'image du jeu de colin-maillard; plus d'une surprise désagréable attend celui qui s'attache, les yeux fermés, au premier individu tombé entre ses mains. Que de décisions ne prenons-nous pas à l'aveugle, quand nous devons choisir ceux à qui nous confions nos intérêts les plus chers, et de qui dépendra peut-être le bonheur ou le malheur de toute notre vie ! Un simple concours de circonstances, une rencontre inattendue décident, dans une foule de cas, de la naissance, de l'éducation, de la religion, de la carrière, du mariage, de la maladie et de la mort des individus.

A chaque pas que nous faisons dans la vie, notre destinée est liée à mille causes de nature diverse, entre lesquelles tout accord, tout concert est évidemment impossible. Nous sommes littéralement les jouets de la fortune.

En revanche, il faut le dire, les éventualités les plus fâcheuses offrent toujours de secrètes et bienfaisantes compensations; même au milieu des coups les plus rudes du sort, il y a pour rame des joies inconnues du vulgaire, une paix profonde que les plus violents orages ne parviennent pas à troubler. Puis, les rudes secousses de la fortune sont incessamment ramenées à des oscillations de plus en plus faibles par des forces d'une nature supérieure qui rétablissent l'équilibre momentanément rompu. A côté et au-dessus des forces aveugles et implacables, il y a des puissances intellectuelles et morales, et ce sont elles, en définitive, qui gouvernent le monde. 11 y a une raison qui s'élève contre tout ce qui est excessif et dépasse les bornes assignées à la nature des choses; la raison finit toujours par avoir raison. Le mal physique n'est-il pas le résultat du déchaînement et du conflit de forces inintelligentes qui se déploient chacune de leur côté, avec l'impétuosité propre à leur essence distincte et indépendante? Les désordres amenés par leurs chocs inévitables ne se réparent que sous l'action du temps. Aux forces momentanément vaincues dans la lutte, un inter-

valle est nécessaire pour se recueillir et reprendre lentement le dessus. Tant que la période du chaos n'est pas close, le hasard a son rôle à jouer, et il est considérable, dans les choses humaines comme dans la nature. Le jour où le cosmos sera réalisé dans toutes les sphères et à tous les degrés de la vie, le hasard ne sera plus, et, alors seulement, le mot pourra être rayé du dictionnaire des sciences philosophiques.

André Oltramare.

(Essai sur le hasard.)

San Gennaro délia Solfatara et ses reliques.

ouzoLES actuel occupe seulement une partie de l'ancienne cité romaine. La colline qui descend de la Solfatara à la mer, où prospèrent de nos jours l'olivier et la vigne, était, il y a quinze siècles, couverte d'édifices. La pioche du paysan découvre constamment aujourd'hui, dans ce sol si souvent remué, des morceaux de frise, des fragments de colonnes; elle se heurte sans cesse à des substructions. La banlieue de la ville com-

mençait, au nord, à la Solfatara. On y arrivait d'Antignano, par une voie romaine bordée de tombeaux, dont quelques-uns subsistent encore à l'heure qu'il est. Là, était, d'après la tradition, un temple de Vulcain. Il est très naturel, en effet, qu'on ait élevé un temple au dieu du feu sur cet ancien cratère, d'où, par une fissure du sol, ne cessent de sortir, avec un bruit de chaudière, des vapeurs sulfureuses.

Ce lieu peu fréquenté, excentrique, était bien choisi pour l'exécution des sentences capitales. Saint Janvier et les autres confesseurs y furent justiciés, selon la tradition, le 19 septembre 3o5. L'imagination peut rendre présente cette scène émouvante au passant qui, vers la fin du jour, s'en va par les collines de Pouzzoles au lac d'Agnano.

Une journée d'automne va finir, le pays est en pleine vendange. On respire l'odeur du vin nouveau près des maisons des paysans, le long des petits chemins bordés de murs qui sillonnent la campagne. La vue est admirable. Capri émerge de la mer bleue, avec ses sommités dorées par le soleil couchant. L'œil distingue encore à droite, dans la brume, Baïa, ses palais, ses bains, ses portiques de marbre. Le cap Misène et l'Epoméo d'Ischia élèvent, plus loin, leurs masses assombries. Les condamnés, couverts de liens, sortent de l'amphithéâtre. On leur fait hâter le pas, le temps presse, le supplice

doit avoir lieu avant la nuit. La route est déserte ; une exécution capitale, sans lutte, sans combat, n'intéresse pas les amateurs passionnés des jeux du cirque. Cette joie radieuse des confesseurs, dont les peintres inhabiles des catacombes surent cependant rendre l'expression sublime, brille sur le visage de ceux qui vont mourir. Socius se retourne ; à la vue de Misène, au souvenir de son long ministère, des âmes qu'il mena à Jésus-Christ, une larme mouille sa paupière. Les condamnés saluent une dernière fois du regard la belle et radieuse nature, puis ils entrent dans le sombre lieu du supplice, le front haut, le regard assuré. Les bourreaux s'en saisissent. On entend sept fois un bruit sourd. Il glace le cœur des chrétiens qui ont suivi les martyrs et se sont répandus sur les collines environnantes. Le pas régulier des soldats romains retentit ensuite sur la route. Ils retournent à Pouzzoles, après s'être acquittés sans arrière-pensée d'une tâche qu'ils ont faite cent fois. Le silence règne dans l'enceinte du cratère, l'obscurité de la nuit y est plus profonde qu'aux alentours. Sept cadavres encore chauds, la tête séparée du tronc, gisent sur le sol. Des ombres se glissent dans l'enceinte silencieuse ; on entend des sanglots, des gémissements, un bruit de baisers. Les chrétiens prennent, entre leurs mains, les têtes des martyrs et baisent pieusement leurs lèvres décolorées. Ils emportent

enfin, silencieux et mornes, ces restes mutilés^ auxquels ils veulent donner une sépulture honorable.

L'Eglise a conservé, dans ces lieux mêmes, le souvenir des scènes émouvantes qui s'y sont passées. Un temple, dédié à saint Janvier, y fut élevé, peu d'années probablement après l'édit de Milan, par lequel Constantin accordait en 3i3 la tolérance au culte chrétien.

L'église de San Gennaro délia Solfatara se trouve à l'endroit où l'enceinte du cratère s'abaisse, d'où la vue plane de Capri aux rivages lointains de Gaete. Un couvent de capucins lui est attenant. Le nouveau gouvernement, plus soucieux qu'on ne l'a cru de respecter les traditions religieuses, subventionne trois pères capucins comme chapelainsde l'église. 11 leur laisse la jouissance du bâtiment, des jardins et ne leur interdit pas de donner l'hospitalité aux religieux de leur ordre. Une petite famille d'enfants de saint François s'est donc peu à peu reformée, depuis 1860, à San Gennaro délia Solfatara. Ils sont là une douzaine, pères, frères lais ayant fait des vœux perpétuels, quêteurs appartenant au tiers ordre, mais portant, comme les moines, la robe de saint François. Leur chef spirituel est un molto reverendo priore. Les religieux disent la messe, bêchent le jardin et sortent peu de chez eux.

La communauté vit du maigre subside de l'E-

tat et de charités privées. Deux quêteurs, après avoir entendu, à l'aube, la première messe, s'en vont mendier dans la contrée, et rentrent à l'angelus. Le couvent, du temps des Bourbons, donnait beaucoup aux pauvres ; il n'en a plus faculté aujourd'hui. La congrégation a été dépouillée de ses biens, la quête donne peu, les moines ont peine à vivre. Cependant, le pauvre qui tire leur sonnette ne s'en va jamais les mains vides. Le pas lent et régulier du solitaire fait résonner les longs corridors. La porte s'ouvre : ce qui est venu par la sacoche du quêteur s'en va dans le bissac du mendiant. Cette charité suffit pour rendre ces bons religieux aimables et respectables, mais que de superstition et d'ignorance!

Je les connais bien ; nous causons souvent ensemble, en février, lorsque je vais chercher la bruvère blanche sur les talus de l'ancien cratère. Un des quêteurs était fort de mes amis, il y a quelques années. Nous nous rencontrions avec plaisir ; le bonhomme, du plus loin qu'il me voyait, me saluait gaiement. 11 arrêtait son âne, et, pendant que la bête broutait quelques chardons, il s'entretenait volontiers avec moi. Fra Giusto en était convaincu, ses supérieurs avaient la science suprême. Il n'avait pas besoin de chercher des idées, et n'avait qu'à leur en demander ; sa paresse d'esprit lui rendait la docilité facile. Vn soir, il y a six ans, passant à la Solfa-

tara, j'entendis la cloche du couvent sonner le glas funèbre. Un convoi sortait de Téglise, on portait en terre le pauvre frère. Je l'ai regretté, c'était un homme sincère et amusant. Il était vraiment curieux de Tentendre, scrupuleux à n'en pas omettre les plus petits détails, raconter les légendes auxquelles il croyait ferme. Avec quelle comique fierté il montrait les reliques de San Gennaro délia Solfatara et racontait leurs prouesses! Cette petite église blanchie à la chaux, fort proprement tenue, dont les autels sont toujours ornés de frais bouquets de roses, possède, en effet, des reliques très prisées dans le monde des dévots. Elles sont contenues dans deux armoires, en plein mur, à droite et à gauche de Tautel d'une petite chapelle latérale. Sur la porte de chacune d'elles est une sculpture dorée, à droite le reliquaire du sang, à gauche le martyr en habit d^évêque. Fra Giusto n'ouvrait jamais ces armoires sans émotion. La première renferme un petit bassin encastré dans la paroi. Il est de trachite, et paraît saupoudré d'une poussière rougeâtre. Le sang de saint Janvier, recueilli dans ce vase au moment de la décollation, lui a, d'après une tradition locale, donné cette teinte particulière. La couleur est inégale, certaines taches d'un gris sale, très probablement des gouttes de cire tombées des cierges, qu'on introduit par la grille du reliquaire pour voir le fond du bassin, apparaissent ça et là. Ces taches devien-

nent liquides et rouges au moment où le miracle se fait à Naples. Fra Giusto Tavait toujours vu ; si d'autres n'en avaient pas été témoins, quoique présents, hélas ! Dieu leur avait refusé cette grâce à cause de leurs péchés.

Un buste de saint Janvier, en marbre blanc, assez bien travaillé, est dans la seconde armoire. L'évêque a les épaules couvertes d'une chasuble brodée, il est mitre. Les yeux sont de marbre noir, mais la pupille est blanche. Ce buste avait fait et faisait encore, au dire de fra Giusto, des miracles incroyables, aussi était-il convaincu que // molto reverendo priore ne le troquerait pas contre les ampoules de la cathédrale de Naples. Ces mécréants de Sarrasins, qui désolèrent si longtemps les côtes d'Italie, débarquèrent, un jour, à Pouzzoles. Ils défoncèrent la porte d'une petite chapelle située au bord de la mer, le buste s'y trouvait. Les fils du diable s'amusèrent à le frapper de leurs cimeterres, ébréchèrent son front, cassèrent son nez ; l'un d'eux ramassa ce précieux fragment et le jeta dans la mer.

Les Sarrasins partis, la chapelle fut rendue au culte. Saint Janvier vit revenir à lui ses adorateurs, mais le pauvre martyr n'avait plus son appendice nasal; cela le rendait de mauvaise humeur, il n'était plus généreux comme par le passé; fort heureusement le saint rentra en possession de son nez, ce qui lui rendit toute sa gé-

nérosité et sa bienveillance. Des pêcheurs de Baïa, Tannée qui suivit Tincursion des Sarrasins, avaient jeté le grand filet à la mer. Ils eurent une peine extrême à le retirer; on aurait dit qu'un poulpe gigantesque, étendant ses grands bras dans les mailles, le retenait dans ses profondeurs. Chose étrange, le filet, amené sur le rivage, ne contenait qu'un petit morceau de marbre blanc. Un pêcheur fit^ d'un tour de bras, ricocher sur l'eau ce joli caillou, et le filet fut jeté de nouveau. On le retira plus péniblement, le petit morceau de marbre s'y trouvait encore. Les gens impatientés le lancèrent, aussi loin que possible, dans la mer. O prodige! le filet retiré, pour la troisième fois, avec une difficulté plus grande encore, rapportait le petit morceau de marbre.

Les marins s'étonnèrent et s'eff"rayèrent. Ils soumirent le cas au plus vieux prêtre du pays, respecté pour sa piété. Ce digne homme se mit en prière ; il fut au bout d'une heure illuminé par le Saint-Esprit et s'écria : «Vous avez trouvé le nez de saint Janvier, rapportez-le-lui ; il en aura grand plaisir, et vous pourrez compter sur sa reconnaissance. » Nos gens, sans plus tarder, prirent le chemin de Pouzzoles; sur la route, ils racontaient aux passants pourquoi ils s'étaient mis en voyage. Aussi, quelle foule les entourait, lorsqu'ils arrivèrent à la chapelle! Un vieux pêcheur, tenant à la main le morceau de marbre, entra le premier. « Et savez-vous ce qui arriva,

s'écriait à ce moment de sa narration fra Giusto transporté, le nez, enlevé de la main du vieillard par une force irrésistible, fut se mettre en place avec une telle violence, qu'il a toujours dès lors penché de côté. »

«Ah! ce buste, disait fra Giusto en s'animant toujours plus, que de vertus il possède! Pouzzoles, grâce à lui, fut délivré de la peste, il y a tout juste mille ans. La contrée souffrait cruellement, les gens mouraient comme des mouches, des familles entières étaient anéanties. Que faire ? on le comprit bien vite : saint Janvier fut porté en procession de la Solfatara à Tamphithéâtre. Ceux qui l'accompagnaient avaient, à la main, des cierges gros comme le bras. On s'était à peine mis en marche, qu'une tache ronde et jaunâtre apparut sur le cou du saint. Cette tache grandit et s'enfla à mesure qu'on descendit ; elle était, à mi-chemin, de la grosseur d'une noisette ; à l'amphithéâtre, comme une pêche de vigne. Dès qu'on y fut entré, elle se recroquevilla ; on l'entendit crépiter, comme une étoffe qui brûle; il s'en exhala une odeur de roussi, un peu de fumée en sortit. Puis, le bubon s'aplatit, et il n'en resta qu'une petite tache jaune pâle, encore visible aujourd'hui. Tous les malades qui regardaient le buste, sur le passage de la procession, furent immédiatement guéris. Quelques jours après, la peste disparut de Pouzzoles, elle n'y revint jamais. » En

racontant cette histoire la figure de fra Giusto s'illuminait, le brave homme croyait vraiment que cela était arrivé.

« Aussi, ajoutait-il après un moment de silence, quelle fête nous faisons à notre saint patron! Il fait beau voir alors la pauvre chapelle de la Solfatara. Nous avons des fleurs partout; les roses, les lis tapissent les murs blancs, nos autels sont couverts de verdure sur laquelle ressortent les bouquets aux vives couleurs. On dit des messes toute la matinée. Monseigneur l'évêque de Pouzzoles monte, avec son clergé, prendre part à la procession. Nos pères leur ofl'rent une collation dans le réfectoire. Et les gens des environs, en vient-il ! en vient-il ! L'île de Procida est déserte ce jour-là, à Ischia il ne reste presque personne. Les chapelets, les petits saint Janvier de plâtre se vendent sur la place de notre église, comme des pastèques en août. Les garçons mettent à leurs chapeaux des plumets verts, les filles ornent leurs corsages de cocardes en papier d'or et d'argent. Tout le monde est gai, content, on sent que saint Janvier nous regarde avec amour. »

Pauvre fra Giusto! les reliques de la Solfatara ont bien perdu lorsqu'il mourut ; son successeur ne le vaut pas ; il a plus de fantaisie, mais infiniment moins de naïveté. Cependant j'aime toujours retourner à San Gennaro, on ne se lasse jamais de cette vue admirable ; la route qu'on parcourt en allant de Pouzzoles à la Sol-

EUGENE PITTARD

fatara, fut celle du saint allant au martyr, enfin le terme de la course est l'endroit même où il fut décapité. Ceux qui connaissent l'histoire de saint Janvier feront cette promenade avec intérêt.

John Peter.

Tetite (Maison.

;ETiTE maison basse, où, pour la première fois, j'ai véritablement aimé, je te conserve un culte toujours fervent et toujours sincère, car son âme et mon âme ont communié ensemble chez toi, par un merveilleux soir de mai, dans les parfums qu'épandaient les prés fleuris et les grappes de glycine encadrant ta fenêtre.

Par toi, je me rappelle mes meilleurs souvenirs : ceux d'amours chastes, alors que nos cœurs étaient purs comme des lys; alors que, et je connaissais déjà la vie — je n'avais pour Elle qu'un ardent désir d'âme, qui, chez toi, fut complètement réalisé. Je t'aime, petite maison, et quand je passe devant ta façade grise, je frissonne comme au premier jour. Hier la fenêtre était ouverte, les glycines avaient écarté leurs corol-

les pâles, les prés sentaient bon ; je me suis cru au joyeux printemps d'autrefois Et cependant la tant aimée est partie, partie pour toujours, perdue à jamais...

Depuis une heure nous étions seuls, et

nos bouches n'avaient pas encore parlé, et pourtant nos âmes blanches, palpitantes, s'étaient déjà données l'une à l'autre, par un accord tacite, qui sans doute était inéluctable. De ses cheveux un parfum presque insaisissable montait; il flottait dans l'air attiédi où passaient comme des frôlements d'ailes, d'invisibles courants remuant et mêlant les atomes d'amour qui s'échappaient de nos corps. De la fenêtre on voyait un grand carré de ciel où les étoiles, comme des phares, éclairaient l'immensité, indiquant aux âmes immortelles vaguant dans l'espace le chemin du port suprême, et on entendait les vibrations d'une lointaine musique

Lentement, avec un insurmontable frisson, j'ai appuyé ma tête sur sa poitrine, et avec une toute petite voix, plus douce que celle que l'on prend pour parler aux enfants malades, avec une invisible et incolore voix de rêve, j'ai osé lui demander de m'aimer Alors pour toute réponse,

celle qui était divinement bonne, celle qui était chastement belle, a mis ses lèvres sur mes yeux, et sa main contre ma bouche, voulant que mon regard se fermât sur cette vision, et que mon

EMILE REDARD 247

cœur seul la remerciât. Puis, à mon tour, j'ai baisé ses chers yeux, ses yeux limpides, ses yeux qui ne regrettaient pas, et je n'ai plus rien dit, afin de respecter cette heure, où pour la première fois, j'ai senti battre mon cœur véritablement.

Et voilà pourquoi je t'aime, petite maison.

Chaque année, quand Mai ouvre les corolles, je vais, le soir, en pèlerinage sous ta fenêtre enguirlandée de glycines, et je lève la tête, comme si je devais retrouver, parmi les grappes parfumées, le visage adoré de celle qui, maintenant,

est perdue à jamais.

Eugène Pittard.

Shelley à vingt-deux ans.

ETAIT au mois de juillet 1814. Quelques semaines à peine s'étaient écoulées depuis la déchéance et l'abdication de Napoléon. Aussitôt l'ex-empereur embarqué pour l'île d'Elbe, le nouveau souverain avait fait son entrée dans le royaume de ses pères, amoindri mais restauré, et se dépêchait de travailler à la reconstruction de l'ancien régime.

La France cependant, sans se douter que sa convalescence allait être bientôt interrompue par une nouvelle crise, à la fois plus sanglante, plus impie et plus funeste que les précédentes, commençait à respirer.

Ce retour à la vie était marqué, entre autres signes, par une affluence soudaine et de plus en plus abondante d'étrangers de toutes nations qui accouraient visiter ce vaste champ d'expériences, fermé depuis de longues années à leur curiosité.

Des caravanes d'Anglais surtout, traversant le détroit, se lançaient à l'intérieur dans des excursions souvent un peu aventureuses. Ces insulaires, qui jetaient alors sur le continent les premiers fondements de leur réputation légendaire et passablement puérile d'excentricité, voyageaient dans tous les équipages, sans se soucier le moins du monde de l'opinion des naturels.

Un jeune couple, par exemple, quittant Paris à petites journées, se dirigeait vers la Suisse, l'homme réglant son pas sur l'allure pacifique d'un modeste baudet qui portait sa compagne.

Avec sa taille grêle et son teint frais, ses grands yeux innocents et hardis, rêveurs et amoureux tout ensemble, avec son regard étrange qui avait le loisir de se porter parfois, en une amère expression de tristesse méditative, sur les villages incendiés, les champs dévastés, les habitants appauvris, ou de se reposer, en un mélange d'ado-

EMILE REDARD 249

ration et de bravoure révoltée, sur la jeune fille qui trottinait à ses côtés, le piéton semblait un adolescent, préposé à l'escorte d'une petite fée à peine nubile.

Ces deux enfants connaissaient pourtant déjà les drames de la vie; c'étaient deux fugitifs, deux révolutionnaires, qui s'en allaient en exil, chargés des malédictions d'un père qui les abandonnait, d'une mère qui les poursuivait, d'une femme jadis adorée, aujourd'hui répudiée; frappés, ou près de l'être, de toutes les foudres de l'école, de l'université, des tribunaux et de l'Eglise; dénoncés comme exécrables et en scandale à leurs familles et à leur patrie; destinés à voir bientôt le fil de leur bonheur tranché par une catastrophe épouvantable, effet manifeste de la vengeance divine.

Ils s'en allaient ainsi, pourvus des ressources les plus exiguës, voir le monde et tenter de le réformer dans ses lois et dans ses mœurs; contre tant d'attaques et pour tant de luttes, ils n'étendaient que l'égide de leur amour et de leurs convictions, aussi illusoires qu'enthousiastes; ils s'avançaient la main dans la main, offrant un exemple presque unique d'une conformité aussi complète de tous les dons du ciel, jeunesse, beauté, intelligence, courage, foi sincère et enflammée, bien que les revendications en fussent si hardies et si dépouillées de tout ce qu'ils nommaient préjugés, que le vocabulaire actuel n'eût

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pas hésité à les appeler radicales, anarchistes et nihilistes.

Aujourd'hui, bien qu'une ombre plane encore sur certaines particularités de la vie de ce touriste satanique, on s'accorde, dans son pays et au dehors, à reconnaître en lui un des poètes les plus purs et les plus élevés du siècle, un des chantres les plus sublimes de quelques-unes des plus hautes parmi les vérités éternelles jusqu'alors les moins aperçues.

L'un de ses derniers biographes, l'historien de tous les grands poètes britanniques, William Michaël Rossetti, après avoir consacré des années à l'étudier et à lui élever un autel, n'hésite pas à lui donner, dans le temple magnifique et sans rival de la poésie anglaise, l'une des quatre premières places.

A côté et au niveau de Chancer, le représentant le plus fidèle de l'esprit de sa race à la fin du xiv'"^ siècle, — à côté de Shakespeare, ce miroir du monde et de l'humanité au début de l'ère moderne, — à côté de Milton, le champion de l'indépendance religieuse, il place en efïet Shelley'y comme l'incarnation de tout ce qu'il y a de plus extrême, mais en même temps de plus désintéressé et de plus éthéré, dans l'expression poétique des revendications de la Révolution en politique, en religion et en morale.

Or Shelley, c'est l'adolescent vagabond dont nous allons essayer d'analyser, de pénétrer et de

EMILE REDARD 25 I

réduire à Tunité l'œuvre harmonieuse et les angoissantes contradictions.

Emile Redard.

Extrait d'une étude inédite sur la Vie et les Ouvrages de Percy Bysshe Shelley (1886).

qA Théophile Gautier^ poète.

Sonnet.

Aux romantiques jours la liberté naissante N'eut pas de champion plus fougueux, plus altier; A l'art tu te donnas, à l'art seul, tout entier. Mais c'est en vain que luit ta phrase éblouissante;

La forme est achevée, et la pensée absente.

Doutes, foi, sentiments, passions, ô Gautier,

Tu sertis ces joyaux en parfait bijoutier;

Ton esprit peint l'amour, sans que ton cœur le sente;

En maître tu choisis les couleurs et les mots. Tu fouilles le camée et flambes les émaux. Mais l'âme reste sourde à ta muse idolâtre !

Le cristal transparent que taillent les hivers.

Leurs étoiles de neige et leurs givres d'albâtre

Sont moins purs, il est vrai, mais moins froids que tes vers

Emile Redard.

252 GENÈVE LITTÉBAIFŒ

c4ux Femmes.

UAND on a dépassé le méridien de la vie, et qu'on jette en arrière un coup d'œil d'ensemble, ce qu'on regrette, c'est moins de n'avoir pas été un auteur acclamé, un poète de grande envolée, un artiste créateur de symphonies, de statues et de tableaux, un philanthrope heureux, que plutôt de n'avoir pas assez compris le sérieux et le charme infini de la tâche toute simple d'épouse, de mère, et j'ajouterai de ménagère, à laquelle la plupart d'entre nous sont appelées.

Jamais nous n'aurons trop d'esprit, jamais nous n'en aurons assez pour la bien remplir.

La puissance de la femme, qui la contesterait ?...

Elle n'a pas besoin de rédiger des paragraphes enflammés dans quelque feuille subversive, de se mêler directement de la chose publique, d'avoir un siège à l'Hôtel-de-ville ou au Palais Bourbon. Là, entre quatre yeux, intra muros, elle trouve sa Chambre et son Sénat, et elle jouit d'une royauté qui s'exerce même en République, que le suffrage universel n'affermirait pas et risquerait de compromettre.

Ah ! laissons-la s'en bien pénétrer, pour que la réclamation de ses droits ne Tarrache pas à ses devoirs; n'agitons pas trop à ses oreilles les grelots de la place publique.

Si rhomme est tenu de se montrer au grand jour, de se faire sa place au soleil, d'étendre son envergure, de dire moi à tous les points de l'horizon, de devenir enfin tout ce qu'il peut être; — si, s'affirmer pour ou contre est «son service raisonnable» — tout autre est le rôle de la femme.

N'agir qu'indirectement, ne se manifester qu'à travers et pour autrui, se transvaser, s'incarner si l'on peut ainsi dire, perpétuellement, — voilà ce que lui commande sa nature, quelques-uns diraient ce à quoi elle la condamne.

Qui montrerait à la terre cette grande chose qui s'appelle le dévouement, l'humilité, la vie cachée, si elle cessait d'en vouloir?

Qui donc rendrait « sensible au cœur » l'admirable paradoxe évangélique : « Perdre sa vie pour la retrouver », si elle ne s'en charge?

...Qu'est-ce que cet être impersonnel qui s'installe avec nous chez nous, que nous faisons à notre image, et qui nous façonne à son tour, qui a de muettes, mais quotidiennes et continuelles exigences, et qu'on ne saurait négliger sans que tout pâtît à l'entour?...

Vous l'avez nommé: la maison, — avec ce qu'elle a de visible, les lieux, les pièces de l'ap-

partemenl, et leurs destinations diverses, simple et avec Tatmosphère invisible qui y circule: activité, paix, vie, bonne humeur, bonne grâce qu'on y respire sans s'en douter et sans se rendre compte peut-être d'où elle émane; — la maison, qui exerce une si grande influence sur la santé, sur le développement, sur le caractère de tous ceux qui l'habitent; — la maison, la maison paternelle dont le souvenir fait verser des larmes aux absents, aux éloignés, à ceux qui ont vu le foyer s'en éteindre.

Eh bien! la maison, la tenue de la maison, occupe-t-elle dans l'enseignement de l'école, et dans la préparation maternelle, la place qu'elle devrait occuper?

... Mais ce n'est pas seulement une bonne tête administrative que la maison réclamerait de nous, c'est encore un sens esthétique et un sens moral également exercés.

Un sens esthétique, ai-je dit.

Il y a cent manières d'arranger les choses dans un intérieur. Si l'ordre et la commodité doivent être les premiers consultés, l'agrément, le bon goût ont aussi leur mot à dire.

Le choix des couleurs, la disposition des meubles, des tableaux et des gravures, les plantes et les fleurs quand on peut s'en permettre, la propreté qui ne va pas sans quotidiens efl'orts... tout sous une main diligente et déhcate peut prendre un aspect aimable et donner aux hôtes du logis

des impressions harmonieuses, éveiller en eux des goûts relevés, qui sait ? même déterminer plus tard des aptitudes.

Les choses d'ailleurs ne sont point si choses que ça; à le bien prendre, il n'y a rien d'inanimé... Je crois, et vous aussi sans doute, aux fluides impondérables; croyons aussi à la valeur des riens.

L'importance de tout ce qui est petit et le respect de tout ce qui est faible se touchent de près, c'est aux femmes de sentir et d'inculquer l'un et l'autre. Leur tâche administrative, où le détail occupe une place prépondérante, les y prépare naturellement. Elles voient chaque jour que le bon ordre dépend d'un ensemble de soins et d'habitudes minuscules, que l'économie est faite de sous et de centimes, que le temps peut s'envoler en minutes perdues, que la vigilance ne doit pas laisser la plus imperceptible fissure sans la boucher.

Gérants scrupuleux du bien commun, avocats d'office des moindres causes, défenseurs des humbles, témoins de l'invisible, voilà ce que font d'elles tous ces petits devoirs consciencieusement remplis.

Nos messieurs, nos chers messieurs, si occupés, si fatigués par les exigences de leur carrière, ont besoin de se retremper dans un chez soi qui sache pour eux se rafraîchir sans cesse, où une femme ingénieuse applique son grain d'imagi-

nation à tout renouveler, — sa propre personne, d'une fleur ou d'un ruban piqué à propos... et le reste.

Tout aimer, tout vivifier, tout poétiser, estce donc si difficile ?

La lampe suspendue qui éclaire la table de famille s'attribue volontiers la petite âme luisante que nous lui prêtons ; la bouilloire qui chante au foyer a d'intimes petites mélodies pour qui sait entendre. En vérité, il n'y a de muet et de banal que ce que nous ne prenons pas la peine d'animer de notre souffle, d'honorer de notre attention.

Une femme aussi qui a le tact des nuances s'appliquera, autant que faire se peut, à mettre l'apparence de son intérieur d'accord avec sa position réelle. Elle n'imitera personne, et surtout pas la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Elle ressuscitera pour elle-même et pour les siens un peu de ces lois somptuaires, peut-être trop abolies de nos jours, où un certain niveau d'élégance, pas toujours justifiée, tend à tout uniformiser.

Se donner l'air juste de ce qu'on est ne serait pas si facile qu'il semble, et vaudrait la peine d'être tenté.

Eh! Mesdames, ce que nous faisons pour elle, la maison nous le rend à, son tour. Le caractère se forme par ce gouvernement sagement ordonné, sans relâchement ni coupable négligence, sur-

tout sans impatience et sans humeur. Jamais on ne saurait trop recommander ni trop priser une qualité peut-être assez rare: Tenjouement. C'est une grande force que Toptimisme. Il assure le bon vouloir et le concours de tout l'entourage, c'est la meilleure huile dans les rouages. Une plaisanterie, le petit mot pour rire, une petite tape sur la joue, — et les malentendus se dissipent, et les nuages se dispersent, et l'on soulèverait des montagnes.

Se plaindre et se faire plaindre, — tentation féminine à laquelle on ne saurait trop résister dès la jeunesse.

Le vrai sérieux n'a point nécessairement la cravate empesée ni la mine morose.

... Laquelle d'entre nous ne serait flattée d'être considérée comme une magicienne dont la baguette a le pouvoir de transformer en petits biens tous les petits maux, et de faire, comme on dit, la pluie et le beau temps. Elle acquerrait à cet exercice un charme personnel et croissant, s'il est vrai, comme on l'a si bien dit, qu'on finit toujours par avoir la figure qu'on mérite.

Impressionnables comme la nature nous a faites, parce qu'il nous faut voir courir le vent, deviner ce qui se passe sous la peau des autres, — il est impossible que notre baromètre demeure à beau fixe. Il y aura toujours des hauts et des bas, des dépressions et des orages dans l'atmosphère de notre âme, et bien téméraire ou

bien incomplète celle qui les nierait ou ne les éprouverait jamais!

L'effort seul ne suffit pas à dominer cette variabilité involontaire, — il y faut certains ménagements, et se supporter et se soigner soi-même sans trop marchander. Le self-possess si fort prisé de nos voisins britanniques s'acquiert moins par la volonté que par beaucoup de menue sagesse et de bonne entente des lois de la vie.

On cesse d'être maître de soi, et chacune de nous en a fait l'épreuve^ quand on s'est surmené et surchargé. Savoir choisir est une des nécessités de l'existence, choisir même entre ses devoirs, quand, à les prétendre tous remplir, on négligerait le principal, qui est de se maintenir dans le calme, le calme bienfaisant et contagieux.

On est si nerveux dans cette fin de siècle, il \a si peu de visages reposés et détendus, qu'il vaudrait la peine de chercher par tous les moyens à appartenir à cette gracieuse élite.

Le laboureur soigne son bœuf et son âne, il les nourrit, il les étrille, il les fait paître et reposer; le mécanicien graisse et frotte sa machine; — traitons notre santé, notre humeur, comme des serviteurs qui ont droit à leur salaire, accordons-nous la détente, voire même la distraction qui nous seraient salutaires.

... Aux enfants il n'importe que tout soit toujours réglé en papier de musique; dans le moins confortable des logis, ils se trouveraient heu-

reux, pourvu que la mère sourie, que son œil les caresse, que son front n'ait pas de pli, et qu'elle trouve du temps à leur donner.

« Grand'mère, disait un petit-fils, pourquoi estu toujours si pressée? »

Cette naï.ve observation, et très fondée, a fait réfléchir la grand-mère, et ses souvenirs ont évoqué l'image des bonnes aïeules du bon vieux temps qu'on trouvait toujours aux mêmes heures dans le même fauteuil, qui ne se laissaient pas agiter «de mille soins divers », qui savaient tenir leur place et se tenir en place, et dont la silhouette reposée planait si calme et si tutélaire sur toute la demeure.

Claude Rémy (Cécile Rev).

Fragment d'une allocution

PRONONCÉE LE 8 JUILLET iSqÔ

(Promotions du Collège et de l'Ecole professionnelle.)

« HOMME dans l'élève », on l'a souvent dit, voilà le but de l'école. La formule paraît exacte. Et cependant l'homme, identique à lui-même dans tous les temps, reste toujours l'être ondoyant et divers par excellence, difficile à définir et à diriger parce qu'il

26o GENÈVE LITTÉRAIRE

subit la pression de tout ce qui l'entoure. Aux époques de déformation sociale les règles de . l'éducation, plus aisées dans les périodes où la foi domine, doivent évoluer en vue du secours à porter aux parties menacées. Or, aucun temps fut-il plus agité que le nôtre, non par des guerres meurtières, mais par des soucis plus cruels encore, parce que le nombre des esprits en état de résister est relativement faible?^ Ce dont nous souffrons depuis le renversement du principe d'autorité externe, c'est de l'absence d'une force intérieure, d'un moteur interne. Nous marchons à une forme différente de civilisation, je le veux bien — nous sortirons de la phase négative actuelle, je le désire — mais pour soulever ce monde nouveau, où poserons-nous le levier? L'intérêt individuel est impuissant à créer seul l'unité et le progrès collectifs, il glisse à l'égoïsme — d'autre part l'intérêt général étouffe la personnalité et tarit les sources de son activité. Matérialisme et instabilité, voilà ce que tous deux produiront, aussi longtemps qu'on ne sera pas parvenu à unir ces deux forces, l'élément générique et l'élément individuel.

La science nous donne-t-elle le point d'appui si ardemment désiré? Ses merveilles ont augmenté le capital de l'humanité, et consolidé l'existence physiologique de chaque être, en pliant à son service des forces puissantes, des énergies autrefois indisciplinées. Mais elle reste muette sur

les éternels problèmes de l'origine et de la destinée de rame qui intéressent à un si haut degré la pédagogie — et il serait inéquitable de lui reprocher de ne les avoir pas résolus.

Le dogme religieux? il fut longtemps l'agent civilisateur des peuples — et demeure encore le directeur d'un grand nombre de consciences cherchant la vérité, — mais il a perdu une partie de son autorité. Et, dans le désarroi de l'heure présente, l'indécision, l'insécurité, l'indifférentisme affaiblissent toujours davantage les caractères, et introduisent l'accoutumance de la vie au jour le jour. — D'où vient donc ce mal profond ? De ce que le sentiment de la solidarité entre les hommes et de leur responsabilité réciproque a disparu.

Que faire? La loi humaine étant l'action, il faut à tout prix refaire des volontés et des persévérances, il faut provoquer une formidable levée de consciences! Mais comment y parvenir, sinon par la reconstitution de l'esprit de la famille, le retour à la tendresse et à la confiance mutuelles entre parents et enfants, par le réveil chez tous de la sensibilité singulièrement émoussée ?

L'école et les pères doivent s'y employer ensemble, au lieu d'agir séparément comme cela arrive trop souvent aujourd'hui — et même de se combattre, ce qui n'est pas rare. Seul, l'Etat échouerait à cette tâche qui veut de l'amour et une infinie patience. Amenez donc l'enfant progrès-

sivement à l'effort continu et permanent, qu'il en acquière le goût, le désir, qu'il en savoure le plaisir. — Apprenez-lui à ne pas se contenter de bonnes intentions, mais à savoir vouloir entièrement et à persévérer, à prendre possession de soi-même, — compos sui. Montrez enfin le lien qui unit tout en ce monde — et vous lui aurez rendu le service le plus utile et le plus durable en lui communiquant la force philosophique indispensable à la conduite de la vie.

On parle beaucoup maintenant du krach de la jeunesse, mais si vraiment il est, à qui en remonte la faute? N'est-ce pas à la famille actuelle? Si la fleur tombe, si le fruit dessèche, c'est que l'arbre a perdu sa sève. Cet immense danger. Spencer l'avait prévu quand il prophétisait que «bientôt l'unité sociale ne serait plus dans la famille, ni dans l'individu arrivé à Tâge mûr, mais dans l'enfant! » Or, si à son tour l'enfant dévoyé par la mauvaise éducation ne nous offre plus cette suprême ressource, qu'adviendra-t-il de l'humanité même?

Les avertissements les plus pressants n'auront certes pas manqué aux parents les moins éclairés. Tout leur a été dit sur l'utilité et les moyens d'éducation ; des savants illustres, des génies bienfaisants ont écrit des traités et dressé des plans célèbres. Et cependant on se demande parfois si ces cœurs enthousiastes, comme portés sur des ailes de feu, ne se sont pas trompés dans

leurs conseils, puisqu'ils sont si mal compris et si peu suivis. Entraîné dans le tourbillon des affaires, par la ronde folle de l'argent, la recherche du plaisir ou le choc des ambitions, quel exemple pourra-t-il donner à, ses enfants, ce père toujours absorbé ? A-t-il jamais eu le loisir de songer que si les soins d'un jardinier sont nécessaires à la culture d'une plante ou d'un arbre, il est aussi des règles indispensables à la culture de l'homme? Cet enfant, de qui nous attendons le salut social, que deviendra-t-il s'il voit ses parents mobiles, agités, incessants grondeurs, énervés ou ennuyés, fantaisistes et frivoles ? Comprendra-t-il jamais l'unité de la vie, si ceux qui l'entourent sont désunis, égoïstes ou dirigés par de basses pensées? — Oh ! sans doute la partie n'est pas encore perdue! Que de pères se sentent revivre dans leurs enfants, et se confondent en eux! Que de mères accomplissent avec un admirable dévouement leur tâche éducatrice ; l'enfant est leur rêve, leur paradis ! Luttant contre la fatigue du soir ou bravant le froid du premier matin, elles font répéter les leçons, elles les apprennent même pour assurer l'instruction de leur chéri. Femmes de devoir, elles cimentent l'union de la mère et de l'enfant; — fuyant les vanités du monde, elles conservent, dans la sérénité de leur âme droite, sans bruit et modestement, la vertu de la famille au foyer domestique, à ce foyer qu'illumine pour elles celui qui dès sa naissance fut un petit

homme, auquel elles sont si heureuses de prodiguer les trésors d'une inépuisable affection.

L'école et la famille doivent encore s'associer pour une autre œuvre également bienfaisante : la lutte contre les préjugés consacrés qui sont en obstacle au plein et normal développement de la personnalité, préjugés qu'on ne partage pas toujours, mais auxquels on cède cependant, parce qu'ils sont la loi de la majorité, ou qu'ils sont à la mode et gouvernent l'opinion. Si donc nous voulons pénétrer au cœur de la place, c'est à la crainte de l'opinion qu'il faut nous attaquer, puisqu'elle nous met en méfiance vis-à-vis de nous-mêmes, et nous incite à résister aux impulsions généreuses, et même à la conscience quand celle-ci nous incline à un acte qui n'est pas absolument ordinaire.

Elle est terrible, il est vrai, l'opinion, pour tout ce qui dépasse la médiocrité générale ! elle traite aisément d'insensés les hardis penseurs et les héros, les enthousiastes et les chevaleresques. Elle veut bien répandre son admiration sur quelques-uns de ceux qui ne sont plus là pour gêner les ambitions grimpantes, — ou sur ceux qui ont le rare privilège d'être de leur vivant classés et étiquetés dans son catalogue de préférés, mais en dehors de ce cercle restreint elle n'est qu'envie et malveillance. Malheur à toi qui la crains ou la courtises ! — tu es condamné à ne jamais rien

EUFÈNE RICHARD 205

faire autrement que la foule. Elle dénature les plus nobles mouvements, empoisonne les plus pures intentions, discrédite les mobiles les plus honnêtes. C'est une puissance tyrannique et mauvaise, qui paralyse les bonnes volontés, et dont on pourrait dire à Tinverse de la charité : « l'opinion n'est point patiente, l'opinion est envieuse, elle ne soupçonne point le bien, elle n'excuse rien, elle ne croit rien, elle ne supporte rien! » Aussi est-elle redoutée en proportion de sa malignité !

Qui pourrait dénombrer tous les élans sincères et généreux qu'elle a étouffés et réprimés en chacun de nous ! — Que de fois n'avons-nous pas été sur le point de proférer une parole d'affection, une déclaration franche et courageuse, même un humiliant aveu, — de dire enfin une parole digne d'un homme, et celle-ci est restée à la gorge étreinte à la seule pensée du qu'en dira-t-on! Ah! ne parviendrons-nous donc jamais à nous affranchir de cette sujétion déraisonnable, irréfléchie, capricieuse et autoritaire ? Quel triomphe ce serait! Arracher nos enfants, ces futurs hommes, à son joug, quel service à leur rendre ! Ne dites pas que c'est impossible, car nous le pouvons, parents! — vous le pouvez, maîtres ! Parents, par un exercice plus rationnel de notre devoir de surveillance sur leurs actes, leurs paroles, leurs pensées. Quand nous les reprenons, ne leur disons pas : que penserait telle ou telle personne de ta

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conduite? ou bien : que va-t-on penser de toi? — mais adressons-nous directement à leur conscience, sans intermédiaire, à leur sentiment de dignité naissante, et partant de responsabilité. L'intervention de la crainte de l'opinion est fatale, même quand ses jugements seraient fondés. Elle ne peut produire que la servitude, la dissimulation ou la révolte.

Maîtres ! arrêtez au passage toute réponse qui témoigne de l'acceptation passive d'une opinion toute faite, forcez l'élève à en dire le pourquoi, obligez-le à un travail de critique simple et toujoursclair. Prenez cette opinion publique en faute devant lui, habituez-le à l'indépendance, à trouver en soi-même la sanction de ses actes — et, pour cela, ne craignez pas de faire briller à ses yeux la joie intime que donne la satisfaction du devoir accompli en dépit de toutes les appréciations erronées d'autrui.

Eugène Richard,

Conseiller d'Etat.

Etudes généalogiques à Genève.

ES études généalogiques ont été cultivées à Genève, avec un certain esprit de suite; depuis plus de cent ans, quatre générations de généalogistes se sont succédé. Les premiers ont laissé leurs travaux manuscrits. De 1829 à i836, M. Galiffe fit paraître ses Notices généalogiques sur les familles genevoises. C'était une idée hardie que de faire pour la bourgeoisie de notre ville une de ces publications généalogiques qu'on réserve ailleurs aux souverains et à la noblesse. C'était aussi une idée heureuse : l'ouvrage de M. Galifi^e est très apprécié; on l'a continué après lui.

Chaque famille attache de l'intérêt à ses origines, à la succession des individus et des couples qui lui ont appartenu. A notre époque, où l'on imprime tant de choses qui sortent au courant de la plume, et qui ne méritent pas d'être conservées et relues, il est naturel que l'on mette à l'abri du feu, et des autres chances de perte, les renseignements qu'on a laborieusement recueillis en dépouillant les registres originaux de naissances ou de baptêmes, de mariages et de morts, ces registres eux-mêmes pouvant être un jour

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anéantis, comme on l'a vu à Paris en 1871, dans un jour de conflagration. Mais en dehors du petit cercle de la parenté, on peut être assez indifférent à ces interminables dénombrements de bourgeois obscurs, classés par ordre de filiation ; et surtout à l'étranger, on ne voudra entendre parler que de ceux qui se sont fait un nom. On remarquera que les hommes que Genève s'honore d'avoir possédés, se classent généalogiquement en quatre catégories:

1. Les uns, comme Calvin, Théodore de Bèze, Abauzit, et dans notre siècle, Rossi, sont des étrangers qui sont venus se fixer à Genève, quelquefois jusqu'à leur mort; ils ont obtenu la bourgeoisie de notre ville; et quelques-uns, Rossi par exemple, ont épousé des Genevoises.

2. D'autres, comme Tœpffer, Amiel, sont Genevois de naissance et d'éducation. Leurs père et mère, et quelquefois les grands-parents, étaient établis à Genève avant leur naissance; mais en remontant dans leur arbre généalogique, on voit que toutes les branches de leur ascendance vont au delà des frontières de l'ancien diocèse de Genève ; ils sont de souche entièrement étrangère.

3. D'autres, comme Rousseau, Necker, de Saussure, de Candolle, appartiennent à des familles venues de l'étranger, de France le plus souvent; mais par leur ascendance féminine, ils se rattachent à des familles de notre pays. Par

exemple, Didier Rousseau, de Paris, quartaïeul de Jean-Jacques, avait épousé en iSôg Mie Miège, fille d'un paysan de Contamine en Faucigny ; et la mère du philosophe de Genève, Suzanne Bernard, était d'une famille originaire d'Arare, petit village entre notre ville et le Salève.

4. D'autres enfin, comme Charles Bonnet, les Pictet, M. Ernest Naville, appartiennent à des familles de notre pays. En remontant dans leur ascendance de mâle en mâle, on arrive à des familles de paysans ou de propriétaires, établies dans quelqu'une des localités de nos environs.

Un des noms qui viennent d'être cités nous sera un exemple des conclusions intéressantes auxquelles peuvent conduire les recherches généalogiques.

Le grand-père de Tœpffer était né en 1784 à Schweinfurt, en Franconie, ville libre de l'empire d'Allemagne. C'était un tailleur qui vint s'établir à Genève, où il épousa une jeune vaudoise, Marguerite Dubochet, qui, elle, était née dans la riante contrée de Vevey, au bord du lac Léman. Leur fils fut un peintre de talent, Adam Tœpffer, lequel à son tour se maria avec une demoiselle Counis, fille de Samuel Cuniz, de Cœlleda en Thuringe, et de Rose Stuki, Bernoise. Ainsi l'ascendance de Rodolphe Tœpffer est essentiellement germanique ; et si j'ajoute que la mère de Marguerite Dubochet portait un nom (Esther Widmer) qui indique une origine aile-

mande, on voit que l'élément velche, dans cette ascendance, se réduit à un demi-quart.

L'étude des phénomènes et des lois de l'hérédité est encore peu avancée. On ne connaît pas bien le rôle qu'elle joue dans le genre humain. La science n'a pas ajouté grand'chose à ce que les hommes judicieux, dans chaque génération, ont su voir par eux-mêmes. Aujourd'hui encore, avec de bons yeux, un jugement sain, une finesse native, une expérience longue et variée, l'observateur sagace en sait plus qu'il ne pourrait apprendre dans les livres. Ce qui caractérise au contraire une science bien constituée, l'algèbre ou la botanique, par exemple, c'est que les vérités que recueille dans le cours de ses recherches un individu isolé, les découvertes qu'il peut faire, sont peu de chose à côté de tout ce que les livres enseignent, de tout ce que la science a lentement accumulé.

Je suis persuadé que l'on saura un jour, dans les membres et les traits d'un individu humain, reconnaître les apports, et déterminer le mélange des races diverses qui se sont croisées dans les mariages dont il est issu, comme l'on reconnaît et l'on détermine, dans une page de français ou d'anglais, les mots d'étymologie latine, grecque ou germanique.

On sait distinguer aux Etats-Unis les nègres, les mulâtres, les quarterons; les races y sont si dissemblables, et les mélanges y sont de date

si récente, que tout devient facile. Sur notre vieux sol européen, c'est autre chose.

Quand on passe des caractères corporels aux qualités de Tesprit et du cœur, le problème devient plus difficile. Le courage, par exemple, est héréditaire sans doute; mais on ne peut pas le mesurer comme on mesure la taille ou Tangle facial. On peut apprécier les nuances de la couleur des yeux, plus exactement que telle disposition morale, tel penchant vicieux, qui sont héréditaires aussi, témoin le proverbe qui dit:

De bon plant plante ta vigne, De bonne mère prends la fille.

Ce distique est vieux, puisqu'il date d'une époque où, dans la poésie française, la rime n'avait pas encore remplacé l'assonance; mais depuis le moyen âge jusqu'à nous, la tradition l'a conservé, parce que l'idée est vraie.

Si l'influence de l'hérédité est chose incontestable, elle peut cependant être contrariée, elle peut être contrainte de céder à l'action d'une force plus grande; et, comme c'est précisément le cas de Tœpff'er, c'est ce qui donne du prix aux recherches généalogiques que je viens de résumer. Un aimable littérateur neuchâtelois, M. Fritz Berthoud, à qui je les avais communiquées, m'écrivait à ce sujet: « C'est très curieux! Les » apôtres de l'hérédité absolue, quand même, » de tous les détails moraux et physiques de

» notre être, en devraient être un peu troublés, » si les systèmes et les systématiques se trou- » blaient jamais de rien. Est-il rien de plus gene- » vois que Tœpffer, de plus velche et romand ? » Défauts et qualités, tout y est, les qualités sur- » tout, cela va sans dire, avec la saveur du cru » et le goût du terroir. L'homme se façonne » par l'éducation et par le milieu. » On peut rapprocher de ces paroles ce que disait un jour M. Ernest Renan: « Les races sont des moules » d'éducation morale encore plus qu'une affaire » de sang... Les petites sociétés républicaines, » fondées sur les mœurs, sont les plus tyran- » niques de toutes, celles où l'individu est le plus » impérieusement pris, formé, élevé, surveillé » par la communauté. »

Parmi les moules d'éducation morale étroite et ferme que le monde a connus, parmi les sociétés républicaines et tyranniques — ces deux adjectifs s'accordent quelquefois l'un avec l'autre — parmi les groupes qui prennent, façonnent, élèvent et surveillent l'individu, Genève sans doute a sa place, que ne lui contestera aucun de ceux qui connaissent la cité de Calvin.

Quand Calvin revint à Genève après son exil, il avait fait ses conditions: «Il protesta, dit Théodore de Bèze, de n'accepter point la charge de cette Eglise, sinon qu'il y eût consistoire or- • donné, et discipline ecclésiastique convenable, pour ce qu'il voyait que telles brides étaient né-

cessaires. » Les brides ont été tenues par des mains assez rudes, et pendant assez longtemps pour que nous les sentions encore.

Sans doute, quand les grands-parents de Rodolphe Tœpffer arrivèrent à Genève les uns après les autres, à un moment où Voltaire harcelait le clergé de la cité puritaine, et en provoquait les habitants à une vie plus libre et légère, on respirait déjà un autre air, il y avait quelque détente. Mais les malheurs des temps de la Révolution et de TEmpire, en ramenant la pauvreté et la gêne, favorisèrent ce qui restait de Tantique austérité. La ville avait gardé ses murailles ; les Genevois demeuraient parqués dans leurs rues étroites.

Et aujourd'hui même, que les remparts sont tombés, que James Fazy, plus puissant à Genève que Voltaire, y a régné quinze ans, et a jeté au vent les souvenirs du temps de nos syndics, estce que tous les angles du caractère genevois sont émoussés, et ce caractère a-t-il perdu son nerf? Tel qu'il est, n'est-il pas assez robuste pour mettre son empreinte, une empreinte assez marquée, sur ceux qui passent à Genève leur enfance, leur jeunesse, et toute leur vie ?

Le peintre Adam Tœpffer, M"® Counis qui devint sa femme, et leur fils Rodolphe, étaient tous trois bien nés, richement doués: nous pouvons en juger nous-mêmes pour l'artiste et l'écrivain, et quant à M'^<^ Adam Tœpffer,

nous pouvons nous en rapporter au choix de

son mari, et au fait qu'elle a été la mère de

son fils. Tous trois ont vu le jour à Genève;

et, s'ils n'avaient pas une seule goutte de sang

genevois, ils ont été baignés toute leur vie dans

l'atmosphère genevoise. Ils se sont assimilé les

éléments ambiants, sans que l'originalité native

ait disparu. En définitive, soixante ans se sont

écoulés, depuis le moment où les grands-parents

de Tœpffer s'étaient établis dans les murs de

Genève, jusqu'au temps où il écrivit ses premiers

essais. Ces soixante ans n'ont pas été perdus. Il

est donc tout simple que le naturel genevois se

retrouve chez Tœpffer; il est tout simple aussi

qu'il lui soit resté quelque chose de ses origines

allemandes.

Eugène Ritter.

Chant national suisse.

Air du « Rufst du, mein Vaterland

O monts indépendants, Répétez nos accents, Nos libres chants.

A toi, patrie, Suisse chérie, Le sang, la vie De tes enfants!

Genève, 1857

H. ROEHRICH l'J^

Nous voulons nous unir, Nous voulons tous mourir

Pour te servir.

O notre mère,

De nous sois fière ;

Sous ta bannière

Tous vont partir.

Pour nous est le Dieu fort! Tous, affrontons la mort

Avec transport.

Entre nous frères,

Plus de barrières!

Comme nos pères

Marchons d'accord.

Gardons avec fierté L'arbre au Griitli planté,

La liberté.

Que d'âge en âge,

Malgré l'orage,

Cet héritage

Soit respecté !

Pour nous, fermes soldats.

Nous ne broncherons pas

Dans les combats.

Que pour la Suisse,

O Dieu propice,

Ta voix unisse

Nos cœurs, nos bras.

Tu soutins nos aïeux ;

Tu nous rendras comme eux

Victorieux.

Vers toi s'élance

Notre espérance;

La délivrance

Descend des cieux.

H. ROEHRICH.

Le Tacte du i" (lAoïit 1291

ou

U^tre programme.

Fragment.

'e ne connais dans le monde de la nature rien de plus grandiose, de plus imposant, de plus digne d'une sainte et légitime admiration que ces montagnes majestueuses qui forment comme les assises et les remparts de notre Suisse. Qu'elles sont belles et que nous les aimons, ces Alpes aux falaises hardies et aux vallées fécondes , ces Alpes où l'on respire l'air le plus pur, et où les ouragans font éclater toutes leurs solennelles fureurs, ces Alpes aux prairies souriantes, aux forêts sévères, aux torrents impétueux, ces Alpes dont les fiers sommets, couverts d'une neige immaculée, se dessinent dans le bleu firmament et permettent au regard de se perdre dans l'horizon lointain! Ah! certes, nous comprenons qu'elles aient inspiré ce besoin d'indépendance

H. ROEHRICH 277

et de solidarité , ces mâles et énergiques volontés, ces saintes et inébranlables ambitions !

Et néanmoins , il est quelque chose de plus grand qu'elles , c'est le pacte même dont elles ont été le berceau. — Ce pacte, mais n'est-ce pas lui qui rend ces Alpes plus belles, plus grandioses encore? N'est-ce pas lui qui nous permet de les aimer d'un pur et inaltérable amour? N'est-ce pas lui qui, nous rappelant que ces montagnards de la Suisse primitive étaient des hommes, et entendaient rester des hommes, nous permet de contempler ces sommets plus fiers et plus élevés encore de la vie morale, devant lesquels s'abaissent les cimes les plus hardies?

Oui, frères, tout est grand dans le pacte de 1291, et ce qui fait sa grandeur, c'est qu'il pose les immortelles assises du progrès moral et social de l'humanité même. — Ici, point de menaces arrogantes, point d'ambitieuses conjurations ; c'est la simple et calme affirmation du droit à la vie et à l'indépendance ; c'est un petit peuple disant : Nous voulons faire nos affaires nous-mêmes, et nous formons une famille de frères. — Ici , la personnalité humaine s'efface devant les principes ; l'histoire même nous tait les noms de ces hommes de sens et de cœur qui, n'ayant en vue que l'intérêt de tous, méditèrent et conçurent l'alliance. — Ici, c'est le lien fédéral qui unit, dans un même sentiment de responsabilité et de fraternité trois petits Etats de

condition politique différente, mais en même temps, c'est le respect de l'idée cantonale ; à chaque Etat de pourvoir à sa vie propre et de régler les formes de sa constitution intérieure. — Ici , c'est l'honnêteté qui est proclamée, c'est la moralité qui est demandée de tous, c'est enfin, car ils ont bien compris, nos pères, qu'il faut à la liberté et à la vie morale une base et un aliment, c'est enfin la foi en Dieu , la foi inébranlable comme le granit des Alpes, la foi qui dirige et inspire la vie nationale comme la vie des individus, et cette foi, c'est elle qui planait, comme un ange protecteur, et sur le tranquille foyer, et sur les fêtes populaires, et sur les champs de bataille.

Ah ! nous aimons le contempler encore, enveloppé du lumineux rayonnement de nos vieilles traditions, ce type impérissable du libérateur national, ce Guillaume Tell, qui, plutôt que de courber la tête devant l'étranger, accepte, après avoir prié Dieu, de transpercer une pomme sur la tête de son enfant, et garde l'autre flèche dans son pourpoint, pour anéantir le despote. 11 a tiré droit et juste ! 11 a sauvé son fils ! 11 a sauvé son peuple !

Impérissable image de ce qu'ont fait les fiers Waldstaetten ! Oui, en proclamant, en face de la force brutale et violente, ces immortels principes qui font les vraies démocraties, ils ont tiré droit et juste. Ils ont sauvé leurs fils ! Ils ont fait notre Suisse !

H. ROEHRICH 279

Et c'est grâce à ces principes que notre Suisse a grandi et se maintient ; c'est grâce à ces principes que nos cantons, quoique d'origine, de langues et d'éducation différentes, se regardent malgré tout comme un peuple de frères; c'est grâce à ces principes que notre petite Confédération occupe une si grande place dans l'histoire de l'Europe et de l'humanité, et a toujours été l'asile des martyrs de toutes les saintes causes; c'est grâce à ces principes que nos institutions républicaines se développent dans le sens d'une démocratie toujours plus réelle, et que, le 5 juillet dernier, notre peuple, toujours plus conscient de ses droits et de ses devoirs, a, par son vote, proclamé son droit d'initiative.

Qu'est-ce qui arrêtera ce mouvement ? Les glaciers qui recouvraient la Suisse primitive se fondent et se retirent ; les eaux qui descendent des hauts sommets se rencontrent pour arroser nos forêts et féconder nos vallées, et de là, elles s'en vont au loin portant la vie dans leurs flots.

O peuples de la terre, arrêtez, dans leur cours, si vous le pouvez , les principes de liberté, de fraternité et de foi qui descendent des hautes vallées et des cimes des Waldstœtten ! Ce sont eux que le monde attend ; ce sont eux qui assurent la vie et le développement des nations ; ce sont eux qui fécondent tous les efforts, tous les labeurs, toutes les aspirations. Imposez-leur des barrières, et le ruisseau tranquille se transfor-

mera en torrent dévastateur. Arrêtez-le, si vous le pouvez ! L'œuvre commencée , c'est Tœuvre de la paix et de la bienveillance.

H. ROEHRICH.

Fragment du discours prononcé dans la cathédrale de St-Pierre, le dimanche 2 août i8gi.

Journal d'un "Voyageur.

A mer fuit, toujours changeante; toujours la même. Les frissons de ses bleus infinis courent jusqu'au bout d'un inaccessible horizon, où se traînent, le soir, les chimériques incendies du couchant. La nuit tombe amicale, quelquefois sans étoiles. Je suis à mon banc de quart, l'œil fixé sur le mystère qui m'entoure, la poitrine ouverte aux souffles frais qui passent dans l'air, l'oreille battue par le roulis monotone du vaisseau. J'y marche d'abord , refaisant cent fois les mêmes pas; puis je m'arrête, je reste immobile; peu à peu, mon immobilité devient rigide,

EDOUARD ROD 28 l

comme si une force étrangère arrêtait le jeu des nerfs et des muscles, comme si j'étais hypnotisé par je ne sais quel lointain regard vainqueur d'un œil invisible pesant sur moi. Alors, toute sensation disparaît : c'est comme un néant dont j'aurais l'obscure conscience, un néant qui absorbe mes sens, tandis que la plus secrète part de moi-même continue à vivre d'une vie intense et multipliée dans l'éloignement de l'espace et du temps, évoquant des minutes lointaines qui ne reviendront jamais, en appelant d'autres, inconnues encore, avec une intensité de désir qui, pour une seconde, les revêt d'une réalité fantasque, évanouie aussitôt. 11 me semble que je me replie, que je me resserre, que je me contracte; mes pieds ne sentent plus le plancher qui me porte, mes mains ne sentent plus la balustrade où elles s'appuient, mes yeux ne distinguent plus la nuit. Tout ce qui est moi se concentre en un point unique, en un seul foyer intérieur qui me consume en brûlant. Est-ce souffrance ou joie? Je ne sais, je ne sais ; mais, ensuite, je voudrais revivre éternellement ces heures, auxquelles doivent ressembler les extases des mystiques ou les rêves des mangeurs d'opium... Ah! vogue le navire, viennent les rivages inconnus, les plantes folles des tropiques, les grands papillons rouges innommés, les paysages nouveaux qui m'attendent; j'emporte en moi des fleurs plus belles, des horizons plus vastes, tout un monde de pensées

qui bravent les mots, que je n'exprimerai pas, mais à travers lesquelles je puis errer et me perdre plus sûrement que dans les forêts vierges, en des ivresses plus belles que celles des plus merveilleux parfums!...

J'ai aimé les spectacles de la terre. Mes yeux, jadis, se sont repus des jeux de la lumière, de l'éclat des fleurs, de la majesté des lignes, de la grandeur ou du charme des paysages. J'aimais aussi le bruit du silence dans les solitudes : par moments mon cœur se dilatait d'une joie infinie, sans qu'il eût pour s'égayer d'autres causes que la pression très douce, mystérieusement sympathique des choses. Je ne connais plus cette joie. Hélas! je ne suis plus l'esclave, l'heureux esclave de ces fugaces impressions que les sens déposent en nous, qu'efface un souffle de vent! J'ai vis-à-vis du monde extérieur une âpre indépendance dont je ne puis me délivrer. J'appartiens à mes pensées. C'est de moi-même que surgissent les images dont la contemplation fait mes extases. Ce ne sont plus les formes variées, capricieuses et belles de la création : ce sont des souvenirs, ce sont des espérances, si frêles, toujours prêtes à s'évanouir, que je retiens, que je savoure, que je caresse. Ces sentiments fugitifs revêtent dans ma pensée je ne sais quel caractère d'éternité, d'une éternité plus durable que celle des choses qui, pourtant, nous survivent, que celle des mers qui ne tarissent pas, des fleuves dont l'eau se renou-

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