‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 44 sur 61 · EDOUARD ROD · texte numérisé non relu

EDOUARD ROD

velle toujours, des continents qui bravent les secousses du globe. C'est ainsi que je vais, à travers des pays inconnus, sans rien voir que ce qu'il y a dans mon miroir intérieur...

Dieu!... je veux croire en Lui!... J'ai besoin qu'il existe... Je le vois, je le sens, non pas dans la splendeur des décors terrestres, où le cherchent quelques esprits grossiers, mais en moimême, par delà les pensées dont les jeux monotones recommencent chaque matin, au bout de mes rêves, dont je ne veux pas la fin, que Lui seul peut fixer en dehors du siècle. Par un chemin très lent, tortueux, semé d'obstacles, je m'avance vers Lui. L'insignifiance du monde m'en rapproche. Peut-être en suis-je plus près déjà que des sables où mes pieds enfoncent, que des eaux où je me plonge pour chercher la fraîcheur. Je l'appelle de toute ma soif d'éternité. Je voudrais me sentir dans sa main ; j'y serais dégagé de tout, de liens qui me pèsent!... Et voici que d'inexprimables cantiques commencent à chanter dans mon cœur.

Edouard Rod.

(Le Silence.)

Larmes d'enfant.

E feu baissait, la chambre devenait obscure ; par instant, une lueur s'accrochait aux plis des rideaux lourds, glissait sur les fauteuils de peluche mordorée.

Etendu devant la cheminée, la tête dans la main, Richard feuilletait un livre d'images.

Ses longues boucles châtain foncé, illuminées par les rayons dansants, s'ébouriffaient en soie d'or rouge.

Seuls les pétillements troublaient le silence.

— Richard ! dit une voix faible.

11 se leva d'an bond, assourdit ses pas en traversant la chambre, et doucement s'agenouilla devant le canapé.

Un reflet, jouant sur les coussins, détachait de l'ombre une forme grêle qui s'abandonnait, un visage de cire, des mains allongées.

Les yeux de Richard se fixèrent sur sa mère, agrandis d'un étonnement douloureux. Qu'avaitelle donc, maman, ce soir? Jamais encore il ne l'avait vue si pâle, ces deux taches pourpre aux

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joues; et ses yeux, ils brillaient comme des étoiles... une crainte vague serra le cœur du petit garçon. C'était cette obscurité, bien sûr, qui la changeait.

— Veux-tu que je demande la lampe, maman ?

— Mais Richard, nous aimons tant notre heure de nous deux, comme tu l'appelles.

Tout de suite la voix de sa mère le rassura ; déjà distrait, il retirait du doigt amaigri la bague trop grande, et, entre ses vives menottes, le diamant s'irisait d'étincelles. Comment pouvait-on découper un si petit morceau de verre ?

— Tu seras content, Richard, d'embrasser papa !

— Papa! il arrive! quel bonheur! Il y a si longtemps qu'il n'est pas venu. Je crois bien que... je ne me rappelle plus sa figure.

— Déjà !

Un sourire entr'ouvrait les lèvres de M'^*^ Cou- Ion, mais sa voix, d'une tristesse indicible, se brisa.

— Richard, tu l'as vu il y a quatre semaines !

— Je me souviens bien de sa moustache et de ses bottes qui craquent, mais pas du reste, dit-il, pensif. Puis il bondit, transporté de joie.

— Maman! Demain? Viendra-t-il demain?

— Peut-être, mon Richard, et il t'emmènera à Paris.

— Oh! c'est encore bien plus amusant! cria-

t-il, enthousiasmé. Et il commençait à danser une sarabande triomphale, lorsqu'il se rappela l'épuisement de sa mère. Il revint s'agenouiller près du sofa, et, levant sur elle ses yeux étincelants, vit qu'elle pleurait.

— Maman ! dit-il stupéfait.

— Ecoute-moi, mon Richard, tu iras avec papa, seul; je... je ne pourrai pas être auprès de vous.

— Seul? Alors je reste; nous irons quand tu seras guérie, dit le petit garçon, l'accent un peu triste, mais souriant pour cacher son regret.

— Non, Richard, je vais partir et... je ne puis t'emmener.

Il la regardait, ne comprenant pas.

— Vois-tu, mon chéri, continua-t-elle, plus tendre encore, maman doit faire un grand voyage, aller très loin, très loin d'ici, et te laisser...

— Oh! prends-moi avec, toi maman !

— Richard! tu seras heureux là-bas, papa t'aimera, lui aussi.

— Mais je t'aime mieux que tout!

— Vois-tu, mon petit ange, c'est pour le bien de ta maman. Voudrais-tu me voir souffrir comme ces derniers jours? Là où je vais, je serai guérie et heureuse.

— Mais je voudrais aller aussi ! supplia la voix entrecoupée.

Il se calmait cependant, bercé par les tendresses de sa mère.

NOËLLE ROGER 287

— Et ce pauvre papa, Richard?

— Il viendrait aussi, répliqua-t-il avec insistance. Nous irons tous, dis?

M"^^ Coulon releva son pâle visage. Oh ! la torture d'expliquer qu'elle allait mourir ! Sa main caressant les boucles, elle regardait les flammes qui baissaient, et cherchait à se représenter l'existence de Richard auprès de son père. Elle évoqua, dans une bourgade perdue des Vosges, puis à Tunis, ses années de mariage. Robert la voulait économe et minutieuse autant que lui; elle entendait encore le reproche qui revenait sans cesse, « enfant gâtée ». Lorsqu'elle fut rappelée en France, à travers son chagrin de laisser Robert seul, si loin, elle ressentit une grande douceur à reprendre, à Nantes, auprès de son père qui l'adorait, sa vie large et facile de jeune fille. Et il fallait mourir, laisser Richard à l'homme qu'elle irritait, elle, si patiente; comment supporteraitil un enfant, qui ne savait encore souffrir, et se taire, et s'oublier? La petite âme ardente et délicate se briserait.

M"^*^ Coulon défaillait à cette pensée. Elle joignit les mains et pria. Non, tout n'était pas désespéré. Le père s'éprendrait de cet enfant si affectueux, si gai, et, peut-être, saurait-il le rendre heureux.

Elle releva la tête, surprise du grand silence. Le fin visage endormi se laissait aller dans les plis de sa robe; Richard respirait par saccades.

comme s'il sanglotait en rêve; des larmes brillaient sur ses joues.

— Mon pauvre enfant, mon bien-aimé... murmura la mère. Ecartant les boucles soyeuses, elle se pencha sur le front immobile, et passionnément le baisa.

Noëlle Roger.

(Extrait de : Larmes d'enfant, 1896).

Une île bretonne.

Îlle est bien petite et bien ignorée Tiie de Batz, près de la côte bretonne.

^^^^^ Sur la carte on la voit à peine parmi les nombreuses terres qui forment le prolongement de ce rivage tout frangé de récifs et de rochers de granit. Les Guides qui ne cherchent que riches églises et vieux châteaux lui accordent seulement quelques lignes. En une heure environ, on la parcourt dans toute sa longueur; un quart d'heure suffit pour la traverser dans l'autre sens. Il est vrai que son étendue varie avec la marée. Lorsque la mer se retire, on voit apparaître tout autour de l'île des rochers

rouges, des plages de sable, des grèves de pierre sur lesquelles se montre la sombre verdure du goëmon. Çà et là des enfants demi-nus, des femmes, la jupe retroussée, pèchent des crevettes dans les flaques d'eau ou recueillent des coquillages. Au loin, on entend le bruit sourd des flots qui montent à Tassant des rochers solitaires ou charrient les galets.

L'île est assez accidentée. A l'ouest, sur une colline, se dresse un phare de premier ordre, énorme tour d'un blanc mat, haute de 40 mètres; son fanal lance de minute en minute un puissant jet de lumière, visible jusqu'à près de 40 kilomètres en mer. Du haut de la tour, la vue porte sur un espace immense : au sud et à l'est, c'est la Bretagne dont le sol s'élève lentement jusqu'aux monts d'Arrée, faible massif de 3oo à 400 mètres de hauteur qui constitue l'ossature de la Bretagne occidentale ; au nord et à l'ouest, la mer s'étend sans bornes; le ciel seul limite l'immense nappe bleue dont la teinte se fonce près de l'horizon. Aucun rocher, aucune terre ne ûxe l'attention; vers l'ouest il n'y a plus rien jusqu'à l'Amérique; çà et là une voile ou le panache de fumée d'un paquebot.

Lorsque, après avoir contemplé ce panorama, le regard retombe sur l'île, elle paraît plus chétive encore. Les criques bordées de sable blanc la pénètrent de tout côté. Dans les dépressions, on entrevoit les eaux noires à demi-cachées au

milieu des ajoncs et des bruyères. Autour du phare s'étend le damier des cultures. Les champs aux teintes diverses sont séparés les uns des autres par de longs murs sombres, formés de terre et de grosses pierres entassées. Quelques moulins à vent agitent dans Tair leurs grands bras. Les maisons, les unes blanchies à la chaux, les autres grises et couvertes de chaume, sont petites et portent une cheminée à chaque extrémité. La plupart sont construites le long du rivage méridional; aucune n'est établie sur le versant nord. Au sud, les insulaires sont à l'abri des vents violents et froids du nord-est; ils y jouissent du soleil et de la vue de la terre ferme; de même, les montagnards des Alpes choisissent pour construire leurs chalets le côté le plus ensoleillé de leur vallée.

Les habitants de l'île, les Iliens, comme on les appelle, au nombre d'environ 1200, se distinguent des gens de la terre ferme par leur haute taille et leur blonde chevelure; le type est réellement plus beau. Le costume diffère aussi. Celui des hommes, toujours foncé, ne présente guère d'originalité. Celui des femmes est plus remarquable; la coiffe encadre bien le visage. Le dimanche, et surtout le jour du pardon, les élégantes portent un corsage en velours gaufré d'un assez bel effet. La population est calme, honnête, complaisante, mais sobre de compliments et de courbettes. La causerie de ces marins est inté-

ressante; leur instruction est bornée, mais leurs idées sont claires, leur jugement sain. Ces grands hommes, maigres, droits, au teint bruni par Tair de la mer, sont agréables à voir. Leur visage respire la droiture et la santé. L'île de Batz est heureuse, car elle peut se passer de docteur ; si quelqu'un est malade, ce qui est rare, on va chez la « sœur » qui donne un médicament. Lorsque le cas est grave, le médecin de Saint-Pol est appelé; quelquefois la mer est dure, la nuit très noire, cependant le docteur n'hésite jamais. Du reste, il appartient lui-même à une famille aisée de l'île. Il y a là, par conséquent, pour lui, une question de fraternelle solidarité.

L'île fournit chaque année à la marine de guerre un certain nombre de jeunes gens qui font leur service, soit comme matelots sur les vaisseaux de l'escadre, soit comme soldats de marine. Ils vont parcourir les mers lointaines où les grandes nations entretiennent des navires en station pour affirmer la toute-puissance de l'Europe; ils prennent part aux guerres dans les colonies, au Sénégal, au Tonkin, à Madagascar. Il n'est pas d'Ilien qui n'ait à raconter quelque lutte dans les pays d'outre-mer, quelque combat dans les vallées de l'Atlas ou sur les fleuves de rindo-Chine, quelque chasse dans la jungle ou dans le désert. Nombreux sont les insulaires qui portent le ruban de la Légion d'honneur, et cette décoration n'a pas été obtenue par faveur, pour

quelques années passées dans un bureau de l'Etat, ou pour avoir fait les démarches nécessaires; ils l'ont gagnée sur le champ de bataille dans la lutte contre les Africains et les Asiatiques, lutte terrible, cruelle, sans quartier, faite de ruse et de violence. « Il ne faisait pas bon au siège de Bac-Ninh, me raconte un Ilien ; nous savions que si nous étions faits prisonniers, nous péririons dans d'atroces tortures. Quelques-uns d'entre nous étant tombés vivants entre les mains de l'ennemi, on leur arracha les ongles, on leur coupa le nez, les oreilles, et ainsi mutilés, ils furent promenés dans une cage à travers les rues de la ville. Une foule déchaînée les accompagnait dans ce sinistre voyage, les injuriant, les maltraitant de toute manière. De nos lignes, nous pouvions voir cette scène avec la longue-vue et nos cœurs saignaient au spectacle de tant de souffrances. Douloureusement ému, notre commandant ordonna de tirer à coups de canon sur la cage même afin de hâter la mort de nos malheureux compagnons d'armes. »

Le service obligatoire terminé, un très petit nombre de matelots et de soldats se réengagent dans la marine de l'Etat; d'autres se font matelots sur les navires de commerce, où quelquesuns, montant de grade en grade, arrivent à la situation enviée de capitaine au long cours; la plupart vont sur la rivière, c'est-à-dire sur la Seine, faire le service des bateaux entre Paris et

le Havre. Bien peu reviennent au pays s'établir comme agriculteurs. Il est d'ancienne tradition à l'île de Batz que les hommes sont marins, et que les femmes cultivent la terre. Tous les deux ou trois ans, les marins viennent passer quelques semaines près de leur femme et de leurs enfants; puis ils repartent, et l'on n'a que de loin en loin de leurs nouvelles. Les Iliennes semblent prendre leur parti de ces absences prolongées, puisqu'elles ne consentent à accepter comme époux que des marins. « Ecoutez, Monsieur, me disait l'une d'elles, les hommes qui restent au pays passent leur temps à boire, et nous font faire tout le travail. Ceux qui partent nous laissent tranquilles. Il est vrai que nous ne savons pas ce qu'ils font au loin ; mais au moins nous ne les voyons pas s'enivrer, et, quand ils viennent se reposer, ils apportent leurs économies que nous plaçons pour les mauvais jours. »

Malheureusement l'existence du marin est pleine de périls. La mer moissonne les vies. Que de veuves et de mères en deuil à l'île de Batz ! Que de femmes qui attendent depuis des années le retour de leur époux! Le cimetière renferme bien des tombes qu'on pourrait appeler tombes de souvenir, car le cadavre manque ; il n'a pas été retrouvé, et la pierre noire porte cette inscription : « Disparu en mer. »

Peu à peu les hommes diminuent en nombre. Les gens de la terre ferme le savent bien. Une

lente émigration se produit des côtes voisines vers Plie. Des cultivateurs y achètent une maison, un jardin et vont s'y établir avec leur famille. Les Iliens ne les aiment guère, et leur font grise mine; toutefois ils ne peuvent rien contre eux. L'île se transforme donc, non pas physiquement, car elle sera toujours rocheuse, nue et sans arbres, mais au point de vue social; son isolement diminue, sa population se fond graduellement avec celle de la terre voisine et perd son caractère. Ainsi le veut la loi naturelle.

W. Rosier.

La lécrende de %ousseau à cMeillerie.

E bleu du lac, intense. Un tournant de route, une croix de chêne noirci :

au pied une pelotte, immobile, roulée là dans l'ocre poudreux du chemin; à mon approche la pelotte lentement s'anime avec un bruit sec d'ossements qui craquent, un chapeau sans forme se relève, une tête apparaît, si jaunie, si mangée par le soleil, si ravinée par l'âge qu'on la dirait taillée dans quelque crosse de buis très ancien. Au fond, par delà les lignes moirées du

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lac, des pincées de craie blanche, Vevey, Montreux, Veytaux, perdus dans un poudroiement de lumière; à droite, dominant la route, les grandes falaises violacées de la moraine éventrée par les coups de mines des carriers.

— Je vous dérange, mon brave. On me dit que vous avez des souvenirs intéressants sur Jean- Jacques Rousseau ! Est-il vrai qu'il a habité Meillerie ?

Le vieillard, de son vrai nom Mathias Sache, sembla se réveiller d'un sommeil lointain, et, me fixant de ses yeux gris perdus sous les rides des paupières :

— Ah! ce vieux fou! parbleu, s'il a demeuré ici! oh! il y a longtemps de ça, bien longtemps; mêmement qu'il logeait chez la méK Je suis né en 1801, Monsieur ! Vous voyez que c'est des histoires anciennes. Las oui, il est resté plusieurs semaines chez nous ! C'était un vieil original., nous racontait la mé, il avait des manies; je ne me souviens pas de tout ce qu'on disait quand j'étais

jeune, mais enfin, c'est lui Tenez! il faisait

lui-même sa cuisine, il épluchait le légume...

J'écoutais sans laisser rien voir de mon incrédulité.

— Ainsi Rousseau a logé chez vous?

— Que oui, et la maison est restée la même, on n'y a rien changé.

^ La mé, la grand'mère, en patois du pays.

Je lui demandai alors s'il y aurait de l'indiscrétion à l'accompagner chez lui.

— Mais non, mon bon Monsieur, mais non ! venez seulement !

Il se leva cahin-caha, s'appuya sur sa canne, et, dressant sa stature élevée et sèche :

— Mais non, il n'y a pas de dérangement, mon bon Monsieur, venez avec moi, je vous ferai voir sa chambre.

Quittant la route calcinée par le soleil, nous nous engageons dans un labyrinthe de masures sombres et fraîches, rongées de mousses, lézardées par le temps, avec des galeries disloquées, des escaliers herbeux, des avant-toits garnis de gerbes de maïs et de filets, et puis, de-ci, de-Ià, entre deux pans de murs, des trouées sur le bleu violent du lac. Quel pittoresque, quelle couleur! derrière chaque seuil, dans les profondeurs mystérieuses des taudis, c'est un murmure précipité de rouets en marche, de quenouilles tirant sur le chanvre ou la rite, un bruit confus de métiers en branle autour desquels s'envolent des bouts de chansons vieillottes et mélancoliques :

Quand au temple nous serons.

Agenouillés nous ferons Les dévots, selon la guise De ceux qui^ pour prier Dieu Humbles se courbent au lieu, Le plus profond de l'église!

— Mais c'est du Ronsard, ma parole! j'entre-

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vois entre une touffe croulante de géranium, et la torsade fleurie d'un volubilis, deux grands yeux noirs qui flambent comme des braises sous les poutrelles enfumées d'une cheminée : Ronsard chez Téniers ! le tableautin est charmant avec cette musique qui n'est ni gaie ni triste, mais qui a plus de trois siècles, et qui clans ce cadre devient absolument curieuse, bien en place et empreinte d'une rare poésie. Dis-moi la musique que tu préfères et je te dirai qui tu es ! celui qui ne se sentirait pas quelque émotion à pareille surprise serait certainement un piètre artiste.

— Nous voici arrivés ! me dit mon compagnon. La maison date de loin, son âge est marqué à la lourdeur des maçonneries, aux craquelures de la façade, à l'usure des grès, à la rouille des ferronneries qui treillissent lourdement les judas du plain-pied. Au-dessus de la porte la date de 1787, toute effacée parle temps; l'entrée est noire, l'escalier en bois vermoulu, plus noir encore; le vieux la gravit lentement, s'arrêtant à chaque marche pour reprendre haleine : « Prenez garde, Monsieur, c'est un peu sombre! encore un pas, nous v voici ». Nous nous trouvons dans une cuisine peu éclairée, avec des briques branlantes pour plancher et, dans un coin, la traditionnelle cheminée à trapon.

— C'est ici que ce vieil huguenot faisait son fricot, et pour logement la mé lui avait donné la chambre à côté, celle-ci, — et le vieux m'ouvre

un réduit à araignées et à poussière percé d'un quart-d'œil du côté du lac.

C'est là qu'il passait de longues heures tout seul à regarder avec un microscope le pays de Montreux où il avait sa belle!

— Et combien de temps est-il resté ici?

— Peuh, cinq mois environ, disait la mé.

Je soupçonnais le père Sache de me répéter un boniment ressassé des années durant aux voyageurs égarés à Meillerie. Je pus voir un instant après que je m'étais trompé.

— Mais alors, lui dis-je, vous avez peut-être conservé quelque bibelot de cette époque?

— Oh! ma foi non, pourquoi faire? puis se

ravisant tout à coup « Pourtant, attendez, il

est resté dans le grenier Tun des deux landiers en fer qu'il avait apportés pour cuisiner; on en a volé un ; l'autre doit être encore par là, je m'en vais voir »

Le vieux disparut un instant dans un tohubohu de choses informes écroulées dans un enfoncement, puis revint bientôt en tirant à lui une lourde pièce de fer forgé incontestablement très ancienne. C'était bien le landier des musées d'archéologie avec son trépied et sa crémaillère.

— Le voici, me dit le vieillard; il avait fait venir la paire de Genève, il les plaçait là sur le

• foyer et faisait rôtir ainsi sa viande sur le feu. Un brave homme, paraît-il, quand on savait le prendre, mais bien original et un peu fou!

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J'examinai de plus près le landier; le nonagénaire me dit fort simplement :

— Oh! si cela peut vous faire plaisir, prenezle, nous ne nous en servons plus, de ces choses-là.

Et comme je voulais le lui payer :

— Mais non, mais non, ça ne vaut pas la peine. Monsieur, c'est du vieux fer !

Ce n'est que quelques jours après que je pus, sous une forme indirecte, lui faire accepter le prix de cette pièce curieuse.

Le père Mathias Sache était donc sincère dans son récit, et comme tous les vieux de Meillerie, il était bien persuadé que Rousseau avait vécu un certain temps dans la localité. Le cas était assez curieux à noter : il s'agit là, en effet, d'un phénomène inverse de celui qui crée habituellement les légendes. Les légendes locales renferment très généralement un noyau de vérité et de faits historiques incontestables; avec le temps ce noyau se déforme en se développant, il s'accroît peu à peu des inventions fantaisistes dont l'entourent les générations les unes après les autres, et il finit, à force de transformations, par devenir un conte de toutes pièces fort éloigné de la donnée historique, mais le noyau subsiste et représente le fond de vérité de la légende. Dans le cas particulier, nous vovons que les faits se sont passés absolument en sens contraire : la légende, celle-ci de toutes pièces, puisqu'il s'agit

d'une fiction de la Nouvelle Héloïse, est venue du dehors, apportée par les touristes, et ce sont les gens de Tendroit, les vieux qui la comprenant mal, et se la racontant mal, l'ont transformée en fait historique, dont l'authenticité est si bien admise par les petits-fîls qu'ils en arrivent à vous montrer de bonne foi une chambre, une fenêtre, des meubles et autres documents irréfutables. Or, cette chambre, cette fenêtre-perchoir, ces longues heures passées à regarder de loin Montreux, elles ont bien existé, mais c'était dans le roman de Rousseau, et celui qui a habité Meillerie, ce n'est pas le grand écrivain genevois, mais Saint-Preux, Saint-Preux qui s'était retiré quelque temps dans ce coin perdu pour apaiser le père de Julie, tout aux dévotions de M. de Wolmar. Et c'est cette fiction de roman qui, recueillie par des oreilles incultes, est devenue pour la population de Meillerie un article de foi avéré.

Jean-Jacques n'a donc jamais vécu dans cette retraite d'eau et de rocs, et, s'il l'a connue, ce qui est certain, ce ne fut que pour quelques heures, lors du voyage qu'il fit autour du lac, du 22 au 29 septembre 1764, en compagnie de Thérèse Le Vasseur et de la famille De Luc*

Charles Rosselet.

^ Voir le Genevois du 23 et du 24 août 1895.

PAUL RUDHARDT 3oi

U^aples I

A M. Adolphe Ribaux.

(Près du tombeau de Virgile . )

Naples dormait; la nuit, mystérieuse et sombre

Avait semé le ciel de lumières sans nombre.

Egarant dans la mer leurs mystiques rayons.

On pouvait suivre au loin les constellations

Que les Anciens aimaient à prendre pour amies.

Nul bruit, sinon du soir les vastes harmonies,

Le chant plaintif du vent dans le palmier qui dort,

Le cri de quelque oiseau de mer, ou, dans le port.

D'un canot attardé la cadence des rames.

Le Vésuve lançait sa colonne de flammes,

Et le cercle éclatant qui couronnait son front

Semblait donner la vie à l'impassible mont.

Naples dormait; ainsi qu'une belle, lassée,

Pour suivre une chimère en son âme bercée.

Laisse flotter son cœur loin des pensers amers.

Telle tu reposais, ô Naples magnifique.

Paisible et pure ainsi que la Sirène antique

Par qui tu pus surgir du sein profond des mers.

Soudain, vers Ischia que la vague lutine,

L'ile aux bords fortunés que chanta Lamartine,

La lune s'éleva dans l'éther radieux,

Et tout sembla briller d'un éclat merveilleux.

La mer, sous les baisers de la pâle égarée,

Eut de mille frissons sa surface effleurée;

Les coupoles, d'argent semblèrent se franger,

Et la brise plus douce, au parfum d'oranger,

Jusqu'à moi mollement exhala son haleine.

Alors, dans cette nuit immuable et sereine.

302 (iKNÈVE LITTÉRAIRE

Oh! grandes Ombres du Passé,

Vous, qui sur terre avez laissé

L'empreinte d'un puissant génie,

Vous, dont la mémoire bénie Resplendit à travers les siècles étonnés, Vous m'êtes apparus de gloire environnés. Vos âmes à mon âme un instant confondues, Laissèrent s'entr'ouvrir l'immensité des nues. Et je vous vis, le front ceint des lauriers sacrés. Accordant votre luth aux accents vénérés ; La mer était ce luth aux cordes infinies; La nature à vos chants mêlait ses harmonies. Et nulle voix n'osait — ô moment précieux! — Se mêler au concert de ces chantres des dieux. Et je compris alors, ô Tasse, ô doux Virgile, Combien peu fut pour vous l'enveloppe fragile Que la mort dessécha de son souffle glacé. Les fleurs ont crû sur vous et les ans ont passé; De vos corps il ne reste aujourd'hui que poussière. Mais votre âme en ces lieux habite tout entière; Votre pensée emplit d'un divin souvenir Les bords qui vous ont vus : « Naître, vivre et mourir. » O Poètes ! Déjà les saisons écoulées De milliers de berceaux ont fait des mausolées, Car l'homme de ses mains élève son tombeau, De cent peuples fameux s'est éteint le flambeau. Mais alors que tout change, hommes, choses, nature. Votre gloire à jamais reste éclatante et pure.

Paul Ri'dhardt^

Naples, janvier 1S95.

A. SCHNEEGANS

Les Tecits "Bonheurs.

E bonheur est, dit-on, chose relative.

Pour ma part, je suis entièrement de cet avis. Ce qui fait la joie de Paul ennuierait considérablement Pierre; ce qui suffit à Jacques semblerait un comble d'infortune à Jean ! Aux uns il faut le bruit, les fêtes, le plaisir à grand orchestre, tandis que d'autres fuient comme peste la foule et le vacarme. J'avoue être de ces derniers. Je trouve cela horripilant, j'étouffe, j'en attrape la migraine, et ne me sens renaître qu'en rentrant chez moi, où je pousse, en mettant mes pantoufles, un profond soupir de soulagement qui peut se traduire par: Enfin! je n'entends plus de bruit, quelle chance !

Certes, en ce monde, chacun son goût, liberté pleine et entière est de rigueur, et je serais mal venu de critiquer celui dont le tempérament recherche l'éclat et le monde; mais je n'admets pas, — ce qui arrive souvent — que les assoifés de tapage en tous genres traitent de limaçons ou de philistins ceux de leurs congénères pour lesquels le calme est l'élément indispensable. Admettons que bals, noces et festins, faste mon-

dain, etc., constituent de grands bonheurs; je le veux bien, cela m'est parfaitement égal, mais admettez aussi. Messieurs et Mesdames, que les petits bonheurs ont bien leur prix !

Cest peut-être délicieux pour vous une réception de ministère: cinq heures en sifflet, ganté et cravaté de blanc, poussé, bousculé par mille personnes, passant le temps à faire des courbettes sur toutes les faces ; mais il est charmant pour moi de rester chez moi, au coin de mon feu, de m'offrir une soirée-pantoufle, la pipe aux dents, à déguster un auteur favori. — Grandioseune chasse à courre, en habit rouge, avec cors, chevaux et chiens, curée aux flambeaux, et tout ce qui s'ensuit; mais je vous donne toutes les chasses à courre passées, , présentes, à venir pour une tranquille après-midi de pêche à la ligne, au bord d'une petite rivière, sans autre compagnie que mes asticots, sans autre témoin que les saules du rivage. Eblouissantes, les soirées du grand monde, d'accord, mais il faut prendre le thé debout, et passer sa vie à rectifier l'équilibre de sa tasse sous peine d'en asperger la robe de sa voisine. Moi, d'abord, je n'aime pas le thé, mais quand le malheur veut que je sois forcé d'en passer par ce liquide jaune, j'aime assez subir ma peine assis, et poser mon récipient sur quelque chose; je trouve cela plus pratique. Que voulez-vous, chacun son goût!

Vous ne comprendrez jamais, gens étincelants, le petit bonheur que l'on éprouve à rapporter

A. SCHNÉEGANS 3o5

chez soi le livre depuis longtemps convoité, ou la gravure qui vous faisait envie !

Cest bourgeois, c'est pot-au-feu, c'est tout ce que vous voudrez, mais on prend son plaisir où on le trouve.

Pour ma part, il n'y a pas de girandole ou de lanterne vénitienne qui vaille un clair de lune dans l'eau; pas de palais qui vaille un grand bois sombre! Aux réunions à grand fracas, je préfère un petit cercle d'amis qui ne font pas trop de calembours ; aux grands dîners en habit noir où l'on apporte des bols bleus à la fin, j'ai l'audace de préférer le petit souper sans prétentions où l'on peut mettre ses coudes sur la table et déboutonner son gilet au dessert... sans bols bleus. Je ne tiens pas du tout au grand serin de valet qui écoute ce que je dis pour aller le répéter à l'office, et je me sers très bien moi-même, soit dit sans offenser Lafleur ou Bourguignon!

Ah! la vie simplifiée! ceux qui sont de mon bord savent seuls ce qu'elle contient de petits bonheurs qui ne font de mal à personne; aussi, quoi qu'en disent les tumultueux, je maintiens que les petits bonheurs sont la graine du vrai bonheur.

A. ScHNÉEGANS. .

3o6 GENÈVE LITTÉRAIRE

Che'{ les hommes jaunes.

^E visite nocturne au quartier chinois figure nécessairement au programme de tous les voyageurs de passage à San-Francisco.

Mon compagnon de voyage et moi,

nous nous mettons en route vers les dix heures du soir, sous la conduite d'un jeune belge, agent d'une compagnie de chemin de fer, lequel connaît son « Frisco » comme s'il y avait vécu toute sa vie.

Après avoir gravi la pente assez raide d'une de ces larges avenues en ligne droite qui partagent en blocs carrés à l'américaine la ville aux cent collines, nous tournons à droite dans une rue transversale plus obscure.

Nous y sommes ! Le témoignage de notre appareil olfactif suffit à nous l'indiquer dès l'abord. Immédiatement l'on se sent le cœur soulevé par l'écœurante puanteur de l'humanité jaune, mêlée aux odeurs de pourriture de toutes les immondices qui encombrent les ruisseaux, la rue et jusqu'au trottoir où le pied glisse à chaque pas sur des objets sans nom.

PAUL SEIPPEL 307

Environ trente mille Chinois — et cinq cents Chinoises seulement — vivent là empilés en trois ou quatre rues étroites, reliées par de sombres et sinistres impasses. Ce fut autrefois un des quartiers les plus élégants de la ville : quelques maisons n'auraient pas mauvaise apparence, si elles n'étaient noircies par cette lèpre de crasse qui souille les murs comme le pavé.

A cette heure tardive, on voit encore, par les portes ouvertes sur le trottoir, les ouvriers jaunes travailler en leurs échoppes, grandes à peine comme des cellules de prison. Leurs fronts rasés au-dessus des tempes, jaunes comme des billes de vieil ivoire, restent penchés immobiles sur des besognes obstinées à la lueur vacillante d'une lampe semblable à celle des mineurs. Seules, les mains s'agitent agiles et souples^ de longues mains décharnées aux ongles crochus, des mains de squelettes qui saisissent les outils, les remuent, les reposent sans faire aucun bruit. Jamais on ne voit ces silencieux travailleurs aux mouvements d'automates détourner un instant les yeux de leur ouvrage.

Quelques marchands ont simplement établi leur boutique sur le trottoir, à l'abri d'un auvent; au-dessus, une caisse en bois, de la dimension d'un cercueil, est ûxée à la muraille; c'est leur chambre à coucher. Il n'ont pas d'autre domicile et cela leur suffit.

La rue fourmille de promeneurs silencieux. Ils

3o8 GENÈVE LITTÉRAIRE

passent comme des ombres, enveloppés de leurs blouses noires; leurs sandales, à pas comptés, se posent sans bruit sur le sol; un léger dandinement de leurs corps désossés fait frétiller les longues tresses dont l'extrémité, perchée comme une queue de rat, vient battre les talons.

Comme il se doit, nous allons rendre visite à Confucius, en son sanctuaire : une vaste salle, ornée de merveilleuses boiseries dorées, où Ton voit sculptés en haut-relief d'un art très délicat, des arbres, des fleurs, des animaux, d'étranges monstres et des personnages figurant des scènes historiques. Au fond, le dieu, affreux magot, grimace en une niche obscure, à demi caché sous des rideaux de soie. Devant lui se consument, avec de légers filets de fumée bleuâtre, des baguettes de bois odoriférant dont la cendre est précieusement recueillie en des brûle-parfums, comme témoignage de la dévotion des fidèles.

Nul recueillement mystique en ce saint lieu. On y entre le chapeau sur la tête, on y cause tout haut, on y fume, on y chique, on y crache partout à la barbe de Confucius le débonnaire. A la porte un bonze, figure tannée et ridée de vieille femme, délivre des tickets d'entrée à raison de 25 cents par personne, et fait en outre un petit commerce de bibelots chinois.

Les murs du temple sont tapissés de banderol-

PAUL SEIPPEL 309

les de papier rouge portant, en caractères noirs, les noms des fidèles qui sont venus, selon la coutume, le jour du riouvel-an du calendrier chinois, consulter l'oracle du dieu. Le vieux bonze vient me proposer de me révéler les mystères de ma destinée. Il peut nous offrir des oracles variés et à tous les prix, depuis 5o cents jusqu'à looo dollars. Je me contente du petit jeu de 5o cents.

Le bonze s'avance à pas lents et cadencés vers l'autel, et fait trois révérences devant la statue de Confucius. Puis, après avoir allumé deux bâtons d'encens, il frappe à coups redoublés sur un gong dans le but d'obtenir l'attention du dieu. Il glisse une lettre dans une enveloppe, et s'en va la brûler en un fourneau, afin que la fumée monte vers les demeures célestes. C'est, paraît-il, la manière de correspondre avec Confucius et de réclamer la faveur de ses oracles.

Voici donc Confucius mis en demeure de me dire la bonne aventure. Le prêtre recommence ses révérences, s'agenouille devant l'autel, prend un gobelet rempli de longues fiches en bois et le secoue en cadence. Au bout d'un instant une fiche paraît sortir d'elle même et tombe à terre. C'est la réponse du dieu !

Toutes les fiches sont numérotées, et les numéros correspondent aux pages d'un grand livre. Le bonze mouille son index du bout de la langue et tourne soigneusement les pages du grand livre du destin.

Puis il prononce:

« Confucius vous fait dire que vous êtes un brave homme et qu'il vous aime beaucoup...

» Vous gagnerez beaucoup de dollars. Dans deux mois, les actions que vous achèterez à la bourse monteront à tel point que vous ferez une grande fortune. »

J'ai accepté Taugure tout en admirant avec quelle souplesse les oracles chinois s'adaptent aux conditions particulières de la vie américaine. Confucius lui-même devient Janlcee au pays des dollars.

Après avoir eu la précaution de s'informer si je suis célibataire ou marié, le bonze, avec un geste de bénédiction, ajoute que j'épouserai une femme charmante qui sera la fidélité même, et que j'aurai une descendance plus nombreuse que les étoiles du ciel.

Me voilà fixé sur mon sort. Vraiment, je n'aurais jamais osé avoir autant d'ambition. Je me retire enchanté de Confucius, et me demandant ce qu'il aurait bien pu me promettre de plus si je lui avais demandé le « grand jeu » de mille dollars. Notre cicérone belge modère mon enthousiasme, et anéantit mes illusions en m'apprenant que, dans le jeu des fiches, tous les numéros sont bons, et que tous les oracles de Confucius se ressemblent avec un invariable optimisme.

PAUL SEIPPEL 3l [

Du temple nous passons au théâtre, où Ton nous donne des chaises sur la scène même, à côté des acteurs; le spectacle est tout semblable à celui qu'ont pu voir au théâtre annamite les visiteurs de l'exposition de 1889. Mêmes costumes chamarrés et bariolés, mêmes masques grimaçants, mêmes gestes contournés, mêmes gloussements suraigus dans la déclamation, même charivari infernal d'instruments barbares.

La salle est plus curieuse à observer que la scène. Sur le fond uniformément sombre des blouses noires, les figures glabres s'alignent en rangées de boules jaunes. On ne dirait pas que ces gens là sont vivants, tant ils restent silencieux et immobiles. Pas une marque d'approbation, pas un sourire, pas une distraction, pas un muscle qui bouge; tous ces petits yeux perçants, qui font des trous noirs dans les masques blafards, restent braqués sur les acteurs avec une étrange fixité, comme dans un rêve hypnotique de fumeurs d'opium; on n'y peut lire aucun sentiment, ni tristesse ni joie, seulement une attention suraiguë. Le spectacle a commencé vers midi, et il est bientôt minuit; la pièce durera ainsi plusieurs jours de suite, et les spectateurs resteront là, comme fixés à leur place, sans lassitude aucune. Ils apportent dans leurs plaisirs les mêmes dons d'application persévérante que dans leurs travaux. De quelles fibres est donc fait le le système nerveux des hommes jaunes ?

Les pièces de théâtre chinois sont d'interminables drames historiques ou légendaires. Les dieux se rencontrent sur la scène avec les héros; il y a plus d'une analogie entre cette conception dramatique et celle des Niebelungen de Wagner. Coïncidence curieuse, l'entrée de chaque personnage est annoncée à l'orchestre par une ritournelle toujours la même, et qui constitue un véritable leitmotiv.

Au restaurant, qui est le café anglais du quartier chinois, l'on nous sert de petites tasses de thé vert excellent, et une grande variété de fruits confits. Dans un cabinet particulier un riche négociant offre à ses amis un souper fin. La table est chargée de plats étranges et suspects. Seuls, les hommes ont place au banquet; quelques femmes se tiennent respectueusement debout derrière la chaise de leurs seigneurs et maîtres, qui leur tendent de temps à autre par-dessus l'épaule, et sans daigner se retourner, un os à demi rongé.

En l'échoppe du droguiste, nous consultons un vieux médecin en lunettes, et nous lui demandons s'il s'entend mieux que ses confrères d'Europe à guérir les rhumatismes. 11 nous remet des lézards séchés que l'on doit appliquer sur le membre souffrant, et nous garantit une guérison infaillible. Nous garderons pour nos vieux jours ce précieux remède.

Paul Seippel?

CHARLES SEITZ 3l3

Fragment de l ce Œuvre politique de César

'ouT en saluant l'établissement de Tem- SjW pire comme un événement heureux, il faut rendre justice à ceux qui ont défendu la république. Il y avait parmi eux de bons patriotes : on ne pouvait leur demander de prévoir qu'un grand bien résulterait pour l'humanité de ce qu'ils, considéraient, non sans raison, comme un malheur pour leur étroite cité. En s'opposant à César, ils défendaient ce qu'ils appelaient la liberté, ils sont dignes de notre respect, mais les libéraux actuels ne sont pas tenus d'épouser leur cause.

Dans l'antiquité le mot liberté avait un autre sens qu'aujourd'hui. Le peuple libre se composait, en Grèce et à Rome, des citoyens qui, réunis en assemblée souveraine, disposaient des destinées de l'Etat. En dehors de ce peuple, petite minorité privilégiée, il pouvait y avoir des millions d'esclaves, de malheureux sujets exploités par des maîtres avides : nul ne songeait à eux. La démagogie régnait à Rome , mais la position de cette démagogie vis-à-vis des provinciaux était

celle d'une aristocratie despotique. Le principat des Césars mit fin à cette « liberté ».

De nos jours, la liberté consiste dans un certain nombre de droits individuels garantis à chacun. Cette liberté-là, que les Anglais ont définitivement conquise au xvii^ siècle , fut probablement violée moins souvent sous les empereurs que du temps de Verres ; en tout cas, elle n'a rien de commun avec la liberté pour laquelle mourut Caton d'Htique. En donnant à César le vingt-quatrième coup de poignard, Guy Patin n'eût défendu que la liberté aristocratique de la populace du Forum ^

Les circonstances ont tellement changé qu'il faut renoncer à trouver dans l'étude du passé des leçons toutes faites. En examinant soigneusement la nature des questions qui se posaient alors, on trouvera qu'elles diffèrent fort de celles d'aujourd'hui, malgré une ressemblance superficielle. Les réponses fournies par l'histoire de l'antiquité servent à faire penser, à fortifier le jugement, en montrant comment des problèmes qui offraient une certaine analogie avec ceux de notre temps ont été résolus : les enseignements directs, immé-

^ «Guy Patin, médecin et érudit français du xviT siècle, disait à un Premier Président que, s'il avait été au sénat le jour des ides de mars, il aurait donné au dictateur le vingt-quatrième coup de poignard. » Duruy, Hist. des Rom., \\\, avant-propos.

CHARLES SEITZ 3l5

diatement utiles, sont rares. Il en est un, cependant, qui résulte de la chute de la république, c'est qu'une démocratie ne peut gouverner des sujetsJ Même quand un peuple est animé, à Torigine, de bonnes intentions, sa domination devient odieuse, car il se trouve entraîné à gouverner dans son propre intérêt, non dans celui de

ses administrés.

Charles Seitz.

(L'Œuvre politique de César, jugée par les historiens de Rome au xix" siècle.)

Hylas.

Hylas! Hylas! Ainsi la grande voix d'Hercule Rugit au bord des mers sous l'ardent crépuscule ; Et, seule, des échos et du rauque Hellespont La sauvage ironie à ses longs cris répond, Hylas! et l'enfant dort, bercé par le flot pâle Dans la solennité de son linceul d'opale ; Hylas ! et les appels sont vains, vains les regrets. Après avoir rempli son amphore de grès,

^Thucydide, 111, 87, avait déjà fait dire à Cléon : «Maintes fois j'ai reconnu qu'un Etat démocratique n'est pas fait pour commander à d'autres». Il est vrai que Cléon donne pour motif de son observation la trop grande mansuétude des Athéniens envers leurs alliés! Le discours que Thucydide met dans la bouche de ce démagogue donne une idée de la façon dont cette démocratie ancienne entendait user de ses droits sur ses sujets.

3l6 GENÈVE LITTÉRAIRE

Il baignait sa beauté dans la source glacée; Mais les nymphes, Doris aux yeux d'ombre, et Nicée Guettaient dans le cristal son corps splendide et nu r «Viens, disaient-elles, viens à nous, cher inconnu. » Et lui, dans un baiser buvant l'oubli des choses, Il descendit sous l'onde entre leurs bras de roses.

Ainsi mon rêve^ en la langueur des lourds midis,

Cherchant les flots cachés sous les bois reverdis.

S'en fut, dans leur fraîcheur et dans leur transparence.

Remplir d'un peu d'azur sa coupe d'espérance.

Et dès lors je l'attends, lui qui ne revient pas.

Le ressac de la vie ébranle sous mes pas

Les récifs de douleur dont cette rive est ceinte;

De l'Ida bleu du songe au lointain Bérécynte,

En la mystique paix des horizons sereins,

Vibrent encor, parmi les vagues tambourins.

Les cymbales de joie aux mains des Corybantes;

Et moi, pris du frisson glacé des nuits tombantes.

Dans le soir sur mon front soudainement accru

Je demande aux échos mon rêve disparu.

Edouard Tavan.

T)es %oses.

Des roses! posez sur nos têtes des roses;

Dans le nectar des patères d'or Noyons nos rancœurs et nos pâles névroses;

Buvons, amis, et buvons encor!

Qui donc tressera la fraîcheur des guirlandes ?^

Qui des festins dictera la loi ?

Esclave, les dés ! et des coupes plus grandes !

De qui Vénus fera-t-elle un roi ?

EDOUARD TAVAN Siy

A nous les flacons pleins de nard et de myrrhe ;

A nous les fleurs, les joyeux parfums ! Et vive le vin diaphane où se mire

La vanité des espoirs défunts 1

Salut, doux Bacchus, à ton nom que j'honore!

Sous les plafonds lambrissés d'airain La flûte, qui roule une gamme sonore,

Fait retentir un brillant refrain.

Oui, verse à nos cœurs ton ivresse dorée, Falerne pur qu'ont mûri les dieux;

Voici que s'enfuit la jeunesse éplorée : Encore un jour, nous serons des vieux.

Adieu les festins sur la pourpre et l'ivoire. Quand vient la mort, de sa main de fer,

Traîner l'ombre vaine à travers la nuit noire, Dans ce néant qui s'appelle Enfer.

Edouard Tavan.

Chant d'automne.

Le soleil, dissipant les vapeurs matinales. Couronne de rayons le front doré des bois; Oh I viens! dans la splendeur des teintes automnales. Evoquer la jeunesse une dernière fois !

Oh ! viens; ton cher amour, de sa divine flamme, Fait renaître pour moi quelques beaux jours encor, Et, baignant de clartés les brumes de mon âme, Epanche dans ma vie une lumière d'or.

3l8 GENÈVE LITTÉRAIRE

Viens, — suivons le sentier qui longe la colline; Je sais un frais vallon dans les arbres perdu; Saluons, oublieux de l'heure qui s'incline, Ce sourire du ciel si longtemps attendu.

J'aime ce doux soleil plus intime et plus sobre, Qui dans ce mois charmant accompagne nos pas, Et j'aime que l'amour soit le rayon d'octobre Qui réchauffe le cœur et ne le brûle pas.

Clochettes des troupeaux, chant grave et monotone. Nous saurons recueillir, sans regret ni douleur, En foulant par les prés les colchiques d'automne, La dernière harmonie et la dernière fleur.

Sur l'aile de l'amour nos douces rêveries, En se donnant la main planeront dans les airs, Lorsque nous marcherons sur les mousses flétries. Dans le silence aimé des bocages déserts.

La brise bercera les frênes et les aunes. Et nos illusions, tournoyant au soleil, Tomberont doucement avec les feuilles jaunes El joncheront le sol de leur tapis vermeil.

Nos jours auront passé comme, sous les ramées, Le ruisseau du vallon coule tranquille et pur. Comme, dans l'air du soir^ les légères fumées S'exhalent des hameaux, en spirales d'azur.

Eh bien ! coulez, coulez, ô vagues cristallines ! Envole-toi, fumée, ainsi que nos amours. Et vous, feuilles des bois, au penchant des collines, Sous les baisers du vent, tourbillonnez toujours!

EDOUARD TA VAN 3l9

Qu'importe l'eau qui fuit et la feuille qui tombe ? Les mois peuvent s'éteindre, et l'hiver peut venir, Puisque tu m'as aimé, puisque jusqu'à la tombe J'ai gravé dans mon cœur ton nom pour le bénir.

Edouard Tavan.

"Berceuse.

Dormez, mon bel ange; dormez, ma rose !

Les oiseaux, quand partout c'est nuit close, Sont couchés dans leurs nids chauds et doux; Et celui qui si tard chante ou cause

— Silence! silence! l'enfant repose — Voit flamber les grands yeux des hiboux. L'enfant sage ne craint nulle chose;

Et pourquoi, quand je suis près de vous,

— Dormez, mon bel ange; dormez, ma rose ! — Pourquoi donc cette alarme sans cause ?

Oui, c'est l'heure qui compte ses coups ; Et bien loin le vent rauque et morose

— Silence ! silence ! l'enfant repose — Court dans l'ombre où se cachent les loups. Au ciel noir une étoile est éclose ;

Sa clarté qui se penche vers nous

— Dormez, mon bel ange ; dormez, ma rose ! — Doucement sur votre âme dépose,

Pur baiser dont mon cœur est jaloux, Un beau songe d'azur et de rose.

Silence ! silence ! l'enfant repose.

Edouard Tavan.

Lassitude.

Comme un lent voyageur, sous le fardeau penché,

Poursuit sa route qui dévie, De rêve en rêve, jour après jour, j'ai marché

Dans la poussière de la vie.

J'ai marché si lontemps — en vérité pourquoi? —

Sous les soleils, sous les averses !

Dans l'ombre tant d'espoirs menteurs ont, devant moi,

Fait luire leurs flammes perverses 1

Parti je ne sais d'où, mais jamais arrivé,

Poussé vers un but que j'ignore, Cherchant je ne sais quoi, que je n'ai point trouvé.

Je vais toujours, je vais encore.

L'oubli couvre déjà de son voile brumal

Les tristes fleurs déjà écloses; Mais mon âme en lambeaux se souvient du long mal

Que font les épines des choses.

Les horizons moirés de rose et de lilas

N'étaient que vaines apparences ; Plus d'azur! et dès lors je traîne mes pieds las

Sous des ciels de désespérances.

Oh ! pouvoir en un coin de néant se blottir.

Etendre enfin sa lassitude; Ne plus lutter, ne plus vouloir, ne plus sentir.

Endormir toute inquiétude;

Etouffer tout désir et noyer tout ennui.

Tout ce qui chante et ce qui pleure,

Au fond d'un grand sommeil de silence et de nuit Que nul rêve jamais n'effleure!

Edouard Tavan.

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