‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 46 sur 61 · D. TISSOT · texte numérisé non relu

D. TISSOT

Eglogue alpestre.'

« Tout l'autre jour, m'en allant à la chasse. » Chanson de la Gruyère.

Le chasseur s'éloignait du manoir aux tourelles A l'heure oi!i, loin du nid, partent les hirondelles.

Guêtres jusqu'aux genoux, gibecière au côté,

Le fusil fièrement sur l'épaule jeté.

Beau de jeunesse, il va par la pente emboisée.

C'était aux jours d'automne, et, des monts, la rosée

Tombait en diamants aux branches des forêts.

Et plus bas, dans le val, sillonné de guérets.

Lentement se traînait en une brume épaisse.

Un coup de feu partit, deux, trois; l'écho s'empresse

De rouler mille voix aux parois des ravins:

Le chasseur poursuivait les cailles, les tarins,

A travers le brouillard. Soudain, à la lisière

Des mélèzes, il vit un monde de lumière.

Le soleil, déchirant le voile des vapeurs.

Verse, avec ses rayons, le charme des couleurs:

Voici dans un bleu sombre, aux crêtes de l'alpille.

Comme en plaques d'argent, la neige qui scintille;

Les sapins endormis, couvrant jusqu'aux sommets.

Qui semblent s'éveiller sous leurs mornes reflets;

La cascade, à longs flots, lancée en sa carrière.

Qui laisse étinceler l'écume et sa poussière,

Et le pré se colore aux rides du coteau,

Et la clochette sonne égayant le troupeau,

Et la fumée ondule au-dessus du village

Le chasseur contemplait ces splendeurs de l'alpage.

1 Inédit.

Surveillant le bétail, seulette en ce moment,

Une fille des monts rêvait paisiblement.

Les plis d'un mouchoir rouge entourant avec grâce

Les grâces de son front ; des cheveux bruns la masse

Retombant sur son cou; le regard aussi pur

Que le jour le plus pur sous le grand ciel d'azur;

Le teint vif, coloré des fraîcheurs de la brise ;

Le port plein de vigueur et la taille bien prise,

Telle, dans les douceurs d'un soleil enchanteur.

Apparut la bergère, à deux pas du chasseur.

Son cœur chanta d'amour, comme, sous la feuillée,

Petite voix d'oiseau, par l'amour, éveillée :

L'âme est toujours un nid où sommeille un soupir.

Le passant s'approcha^ sur l'aile du désir,

Et se met à dépeindre, émouvant de tendresse,

— Il n'avait que vingt ans — le trouble qui l'oppresse :

— « Personne auprès de nous: ne vous détournez pas! » Je vous aime, ô ma belle, et vous seule ici-bas. »

— Elle, baissant les yeux : « Moi, simple bergerette. Je n'aime que mes bœufs, et que ma maisonnette. »

— Lui, dans sa passion: « Sourde à mes sentiments. Vous me faites souffrir le plus dur des tourments. »

— « Sourde, reprit-elle, oh 1 chez nous, on ne l'est guère; Mais, à vos durs tourments, je ne saurais que faire, N'étant pas, croyez bien, fille de médecin. »

— « Cruelle, laissez-vous fléchir par mon chagrin ; Vous tenez en la main toute ma destinée

Et résistez encore, en votre âme obstinée ! »

— « Que dites-vous? Je tiens la baguette à la main,

» Qui, de mon troupeau, sert à guider le chemin. »

— « Vous ne voulez donc pas, avec les demoiselles De mon château, porter et bijoux et dentelles ? »

— ■<( Mes habits n'en ont point ; c'est ma mère, en effet Qui les file et les coud, le soir, dans le chalet. » —

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