‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 48 sur 61 · ERNEST TISSOT · texte numérisé non relu

ERNEST TISSOT

brillants, volètent lourdement, retombant après dix coups d'aile, gavés de chaleur et de grain. C'est le dessus des falaises , la rase campagne sans ombre, — la plaine allant loin avec des prairies, des champs de blé, de luzerne, de seigle, d'avoine, qui font à Fhorizon un terrain strié de lignes jaunes, grises, brunes, cendre verte et vert de Hooker, — comme dans ces longues et minces aquarelles anglaises que lave si artistiquement Clift. Tout est nuance, chaleur et parfum. A une demi-heure de marche3 un chien aboie, et sa voix étouffée, diminuée par la distance, semble l'ironique, l'amusant jappement d'un roquet en colère.

Dans les carrés de luzerne , des vaches paissent, de petites vaches normandes maigrichonnes et vigoureuses, — elles paissent attachées à un piquet, tournant, tournant avec mélancolie, et regardant de leurs larges yeux bêtes, les touffes fleuries là-bas, celles qu'elles ne peuvent atteindre, avec un air de se dire : « Ce sont les meilleures, les mieux fleuries, les plus mûres ! » Ne sommes-nous pas tous un peu comme ces vaches de Normandie? Ne regardons-nous pas aussi, trop souvent, la luzerne fleurie au delà, et ne la désirons-nous pas avec impatience, avec découragement? Pourtant, comme nous pourrions être heureux, si nous savions nous contenter de notre luzerne, et brouter sagement où le hasard nous attacha ! Croyez-moi, la luzerne à notre portée a

autant de feuilles que l'autre, elle est aussi bien fleurie, aussi fraîche à la langue. Nous avons tort de rêver autre chose ; — mais nous avons beau nous le répéter, nous tirons toujours sur notre piquet, nous tendons toujours le cou et toujours nous nous disons : comme elles sont roses, comme elles doivent être délicates, les fleurs de luzerne qui sont là-bas !

Autour de moi, les cigales chantent; l'air est plein de leurs vibrations. Il y en a des milliers, la falaise en est fourmillante. Il semble, à les entendre cachées sous des brins d'herbe, que ce soit l'herbe elle-même qui frémisse au soleil. Elles me sautent dessus, de tous côtés, attirées par la flanelle blanche de mon costume. Elles chantent à tue-tête; c'est la chanson des cigales, mais ce ne sont ni les cigales d'Anacréon, ni les cigales de Provence, et leur chanson est une chanson triste. Aussi bien, dans ces derniers jours d'août, est-ce l'automne, le spleenetique automne de demain qui s'en vient déjà. Et les cigales m'annoncent la venue de l'hiver, les tombées du jour à quatre heures, les soirées de brouillard et le froid, et la brume, et l'ennui qui me rempliront le cœur dès qu'il faudra rentrer au pays, reprendre la chaîne de ma vie.

On moissonne un peu partout. Dans les champs en jachère s'alignent à perte de vue de longues rangées de gerbes, placées les épis à terre, la paille en l'air, avec l'apparence de bouquets ren-

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