ERNEST TISSOT
versés. Ailleurs, on fauche, on coupe à la serpe, on ramasse, on lie... Là-bas, on construit une meule. Cest très intéressant à voir : une dizaine d'hommes avec des fourches, des tridents ; les âgés, le teint culotté comme de vieilles pipes ; les jeunes , robustes jusqu'à la brutalité. Ce sont eux qui, les soirs de fête, roulent par les rues de Veules, en bandes, se tenant par le bras, braillant à faire fendre les vitres. Alors ils entrent dans des caboulots borgnes de la Rue du Port, et là, ils se soûlent d'eau-de-vie, d'esprit-de-vin, — jusqu'à tomber assommés, restant ensuite deux grands jours à cuver toute cette ivresse. Maintenant, ils travaillent, ils ont le cœur à l'ouvrage. D'abord, une première rangée de gerbes est placée, en cercle, épis au centre, paille au dehors, puis beaucoup, beaucoup d'autres jusqu'à une hauteur de premier étage. Alors commence le cône, qui sera recouvert de chaume et qui servira de toit, protégeant des pluies et des neiges. Une échelle est dressée, des hommes montent, deux, trois... Ils se passent les gerbes en causant, en chantant, en jurant. Ainsi, longtemps, longtemps jusqu'à ce que la pyramide soit achevée, que l'échelle soit retirée, et que l'on s'en aille harassé, le corps fumant de sueur, lamper à la ferme ou à la pinte voisines une grande mesure de ce cidre clairet de Normandie, si aigre qu'il vous fait froid dans le dos.
J'avance, et, par les chemins, s'en reviennent
lentement, au pas, d'immenses chars à échelle, avec des gerbes sur des gerbes, jusqu'à des hauteurs invraisemblables. Juchés sur ces montagnes de paille, des gars chantent. Parfois ils s'interrompent pour sacrer ou pour jeter leur chique. Et les attelages s'en vont, traînés par la vigueur des bœufs ou par la fatigue des chevaux transpirant... Peu à peu, les gigantesques convois de blé se perdent dans la lumière et dans les brises fraîches qui viennent de l'océan, les chansons s'envolent.
De temps à autre, un corbeau met sur l'inaltérable bleu tendre d'un ciel délicatement voilé de brume, le battement maladroit de ses larges ailes noires.
Je fais encore quelques pas. Soudain, dans un léger renflement de terrain, voici un campement de moutons. Il y en a une soixantaine, une centaine peut-être, — parqués dans une enceinte de barrières mobiles que le hasard dressa en ce lieu, ce jour-là. Tout à côté, il y a deux maisons roulantes. Une petite pour le chien, de la grandeur d'une niche à terre-neuve ; l'autre, c'est la maison du berger. Elle est moins grande qu'un wagon de bohémien ; elle n'a que deux roues avec un toit pointu, un brancard, — le tout peint en bleu, — teinte bleu de Prusse, Pour l'heure, elle est vide ; le berger est assis au soleil, il fume sa pipe; il ne semble pas regretter sa solitude, il médite, et comme il n'a pas la tête farcie d'étu-