‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 50 sur 61 · EUGÈNE TISSOT 33 I · texte numérisé non relu

EUGÈNE TISSOT 33 I

des, de lectures, de choses vaines et attristantes, sa méditation doit être vague, consolante et bonne. Mais, voici qu'à le regarder pensif, et qu'à regarder sa maison errante, j'ai été repris par le rêve d'Alfred de Vigny. Oui, quand la vie semble trop lassante, trop pleine de vilenies, partir avec la seule, avec la toujours aimée, partir dans la maison du berger, et s'exiler des villes, et rouler par les pays de la terre, sans plus rien désirer au delà de ses baisers, et sans voir plus rien au delà de ses yeux d'enfant :

Alors, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'ombre, Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.

Ah ! les rêves sont les rêves, il ne fait pas bon les croire, trop longtemps. L'amour est à la vie ce que les fleurs sont à la terre : il l'embellit, il l'embaume, il la rend inoubliable, mais, comme les roses, il ne dure qu'un printemps, — il ne dure qu'un matin. Alfred de Vigny Ta dit, l'amour est toujours menacé /... Dans cette triomphale journée d'été , je me sentais d'inexprimables mélancolies à deviner combien rare était ce rêve d'éternel amour. Je voyais tout passer, tout mourir, et je me disais : Ah ! combien sont-ils qui ont répété à l'amie, à la dame de toutes leurs pensées, — tremblants peut-être ou douloureusement tristes, — ce rêve de partir, de s'en aller loin des parents, loin des amis, loin des tentations, loin du devoir peut-être? Et dans

quelles heures tragiques, et avec quelles douleurs, quelles affres ont-ils connu à leur tour, ces jeunes hommes, ces jeunes femmes, que c'était l'impossible, que leur amour n'était qu'un rêve, et que c'était fini, et qu'il allait mourir!...

... et pourtant ils ne pouvaient s'empêcher de redire à leur manière avec des larmes, des caresses qui sont sur les lèvres de tous ceux qui s'aiment :

ne veux-tu pas, voyageuse indolente,

Rêver sur mon épaule en y posant ton front ? Viens, du paisible seuil de la maison roulante, Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ; Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre. Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver appuyée aux branches incertaines. Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé.

Ernest Tissot.

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