LOUIS TOURNIER
Le %guet.
Quoil vous vouliez le faire disparaître Dans quelque sombre et triste corridor, Ce vieux rouet qu'à travers la fenêtre Le gai soleil frappe d'un reflet d'or ? Si vous saviez la douce rêverie Qui près de lui si souvent m'a bercé ! Si vous saviez à mon âme attendrie Tout ce que dit ce témoin du passé !
C'est le rouet de la grand'mère !
Il me semble encore la voir, Malgré l'âge, active ouvrière, Filant du matin jusqu'au soir.
Oui, je la vois, c'est elle, c'est bien elle !
Sa robe sombre aux larges plis tombants.
Sa coiffe antique et sa tête si belle,
Si belle encor malgré ses cheveux blancs 1
Ici, près d'elle une cage est posée.
Là, le vieux chat dort devant les tisons.
Et le soleil à travers la croisée
Comme autrefois darde ses chauds rayons.
Quelle fête pour la grand'mère Quand ses oiseaux, dans les beaux jours. Chantaient leur chanson printanière, Le vieux rouet tournant toujours!
Je vois l'école au sortir de laquelle,
Avec bonheur grimpant notre escalier,
De loin déjà m'arrivaient pêle-mêle
Ce gai ramage et ce bruit familier.
J'entrais : — « Eh bien, disait la bonne vieille,
A-t-on point ri? S'est-on point fait chasser?
Dois-je embrasser ou bien tirer l'oreille? »
— «Non, grand'maman vous pouvez m'embrasser. »
Je le sens encor sur ma joue Ce tendre et long et doux baiser 1 Et bientôt la petite roue De recommencer à jaser.
Comme elle fuit rapide, obéissante!
Et quel plaisir de voir en même temps Diminuer l'étoupe éblouissante. Croître le fil sous les doigts palpitants 1 Mais tout à coup le voilà qui s'embrouille.... — « C'est lui, c'est lui 1 c'est ce maudit garçon Qui veut toujours toucher à la quenouille I Allez-vous-en, Monsieur le polisson ! ^
Mais ces grands courroux de grand'mère Ne tardent pas à s'apaiser:
« Pardon 1 » lui disais-je, et la guerre Amenait un nouveau baiser.
Dès le matin, quand venait le dimanche, Ce vieux rouet, qu'il faisait bon le voir. Enveloppé de sa chemise blanche.
Près du fauteuil endormi jusqu'au soir!
La grande Bible aux naïves images S'ouvrait alors, et le temps s'oubliait A regarder Job, David, les rois mages, L'enfant Jésus ! — et l'aïeule priait.
LOUIS TOLHMER 335
Et de l'antique cathédrale, Tandis que nous lisions, parfois Nous entendions par intervalle L'orgue élever sa grande voix I
Plus tard, un soir: — « Ecoute, me dit-elle, Tu vois ce fil, enfant: tels sont nos jours. Sur sa quenouille une main immortelle, La main de Dieu, les file longs ou courts. Puissent les tiens qui commencent à peine Dépasser ceux que je dois au Seigneur ! Puisse surtout sa bonté souveraine A leur durée égaler ton bonheur! » —
Et les deux mains de la grand'mère Se joignant au bord du rouet.
Oh ! de quelle ardente prière Elle accompagna ce souhait!
— « Les miens s'en vont, ajouta-t-elle encore. Et ma quenouille est bien près de finir ! Au soir du jour qui pour toi vient d'éclore J'arrive en paix, et je n'ai qu'à bénir! Quand du rouet de ta pauvre grand'mère Depuis longtemps le bruit aura cessé.
Puisse une larme au bord de ta paupière Monter encor en songeant au passé ! »
Grand'mère, la voilà cette heure.
Depuis longtemps il a cessé
Et regardez! votre enfant pleure Auprès du rouet délaissé!
Louis Tournier.
336 GENÈVb: LITTÉRAIRK
Feuille d'cAlbum
Lorsqu'on est enfant,
D'une voix charmante,
Le flot et le vent
Vous parlent souvent
Et vous disent: « Chante.,. »
Plus tard, quand, le soir.
On vient sur la grève.
Le cœur plein d'espoir.
Errer ou s'asseoir, Ils vous disent : « Rêve... »
Puis, plus tard encor,
Bien qu'à la même heure,
Sur le même bord
Les voilà d'accord
Pour nous dire : «Pleure...»
Jusqu'à ce qu'au fond De l'âme attendrie, La plainte qu'ils font Prenne un sens profond Et lui dise : «Prie...»
Louis TOURNIER.
ALBERT TRACHSEL
La musique alpestre
ES montagnards aimaient la musique avec passion. Ils avaient de beaux airs, de belles mélodies, qui étaient bien Texpression de leur pur caractère, et de Tâme des vallées vertes, des cimes d'argent, des lacs d'azur. Il se réunissaient parfois pour chanter. Les femmes revêtaient leurs plus beaux atours, coiffures pittoresques, chaînettes, bracelets, colliers d'argent ou d'or. Ils se groupaient pour la fête du chant, pour la joie musicale, les uns jouant de la cithare simple, de la cithare à archet ou de la guitare. Puis ils commençaient
C'était une ou plusieurs pures voix de femmes qui débutaient; voix de cristal, voix argentées, voix souples et limpides. La mélodie était caressante, de simples rythmes, des mouvements berceurs, de molles cadences. Puis une voix d'homme, deux voix, trois voix, venaient à leur tour se joindre à la lumineuse harmonie, se fondaient, s'unissaient aux timbres féminins, sourdement, lointainement, comme un chant grave et fier.
La mélodie se dessinait, elle montait, descendait comme une flamme de lumière, comme un soupir dans la vallée, comme des voix dans les cieux. C'était l'âme de la montagne qui pleurait, qui chantait; les voix partaient des lacs violets, escaladaient les cimes d'argent, redescendaient, puis remontaient dans une fiévreuse extase.
Puis toutes les voix se mariaient en des accords de féerie; les cithares exhalaient leurs notes grêles, leurs métalliques plaintes, leurs si pures caresses ; les guitares pleuraient douloureusement, puis les voix les plus hautes, les voix de cristal des femmes aux joues pâles culminaient dans ce radieux enchantement, montaient toujours,... toujours plus haut, plus haut que le pic aux glaciers diamantés, se baignaient dans les clartés, se fondaient dans les espaces, se noyaient dans l'éther !...
Oh ! quelle fête, quelle joie sidérale!...
Lorsque j'entendais ces chants, toute l'âme de ma patrie envahissait mon cœur, tout passait devant mes yeux, les pics, les forêts, les vallées violettes, les lacs enchantés, les ruisseaux vagabonds, les arômes des monts !
Oui, tout cela, et quand loin de mon pays
j'entendais ces musiques, des larmes,... de douces larmes obscurcissaient mes yeux...
Albert Trachsel.
BERTHE VADIER 33g
La Liberté de cTlIimile.
'ÉTAIT il y a longtemps, dans un pays que nous ne nommerons pas. Il y avait eu de grands bouleversements sociaux, après lesquels une république s'était établie, qui n'allait pas trop bien.
Mimile avait cinq ans; il était d'une famille de patriotes, et il entendait son père, son grand'père et ses oncles parler de la liberté comme de quelque chose de très grand; mais il y faisait peu d'attention, et il jouait au mariage avec sa petite cousine.
Un jour on lui mit sa veste de velours et sa collerette de batiste, puis son père et son grandpère le mirent entre eux deux à la fenêtre donnant sur la grande place en lui disant : « C'est la fête de la liberté. Tu vas voir passer la liberté. »
Il allait enfin savoir ce que c'était que cette liberté dont on parlait tant.
Le ciel était bleu, le soleil brillait; toutes les maisons étaient décorées de guirlandes vertes; partout flottaient des drapeaux.
Voici des tambours, des trompettes, des plumets, puis, sur un char magnifique que traînent
huit chevaux blancs, une femme jeune, belle, éblouissante, vêtue d'une robe étoilée, drapée d'un manteau rouge, coiffée d'un bonnet phrygien d'où s'échappent à longs flots ses cheveux d'or crépelés. Elle tient dans ses mains des lauriers et des palmes ; à ses pieds sont des fers brisés. La foule enthousiaste lui jette des fleurs et l'acclame : « Vive la liberté ! »
Voilà donc la liberté! Mimile maintenant comprend qu'on l'aime ; il bat des mains comme les autres, et crie à pleine poitrine :
« Vive la liberté. »
La belle dame, qui salue de la tête et de la main, a, par hasard, levé les yeux vers la fenêtre où l'enfant s'agite dans son enthousiasme. Elle lui a souri, et du bout de ses doigts d'ivoire lui a envoyé un baiser.
« Oh ! la liberté! dit le père d'Emile d'une voix profonde, je donnerais ma vie pour elle! »
« Moi aussi! » s'écrie le petit, qui ne sait pas ce que c'est que donner sa vie, mais qui comprend que c'est faire quelque chose d'agréable à cette belle dame qui lui a jeté un baiser.
« Voyez, fait l'aïeul avec un fier sourire, il n'a pas cinq ans, et déjà il veut mourir pour la Hberté! brave enfant! »
Ah ! mais non, Mimile veut bien donner sa vie, mais pas mourir, cela il ne le veut pas : il tâche de s'expliquer, mais on ne l'entend point; on l'embrasse, on le félicite, et son grand-père dit :