BERTHE VADIER
« Il a rame d'un Caton. »
Les jours suivants Emile n'a que le nom de liberté à la bouche. « Qu'elle est grande! qu'elle est belle ! » Quand sa petite cousine lui propose de jouer au mariage, il cède par complaisance, mais sans entrain : « Je veux bien ; mais tu sais, quand je serai grand, j'épouserai la liberté, elle est bien plus belle que toi. »
Trois mois se passent. Un jour, Emile entend prononcer avec indignation le nom d'un général dont on parlait beaucoup, et très diversement, depuis quelques semaines : « Le monstre ! c'en est fait! il n'y a plus de liberté ! elle est morte, il Ta tuée !»
Quoi! la liberté est morte! quoi un méchant homme l'a tuée ! Mimile fond en larmes et ne veut pas se consoler. En voyant ce désespoir, le grand-père s'écrie encore : « Il a l'âme d'un Caton ! »
Huit jours après, on remet à Mimile son bel habit, sa belle collerette, et le voilà de nouveau avec son père et son grand-père à la fenêtre donnant sur la place.
Comme l'autre fois, les maisons sont ornées de verdure ; comme l'autre fois, les drapeaux flottent, les mêmes; et, comme l'autre fois, il fait beau temps.
Et voici la même foule, les mêmes clairons, les mêmes tambours, les mêmes panaches. Seulement, à la place de la belle dame sur un char
attelé de coursiers blancs, c'est un officier en grand uniforme qui parade sur un cheval noir. C'est à lui qu'on jette des fleurs, c'est lui qu'on acclame : «Vive le général!» et c'est lui qui salue de la tête et de la main.
Le père et le grand-père d'Emile ont le sourcil froncé, la colère dans les yeux, mais ils se taisent. Pour être républicain, on n'en est pas moins prudent. Emile ne l'est pas, lui, il montre le poing à l'homme au cheval noir, et lui crie de toute sa force : « Méchant! tu as tué la liberté; mais je te tuerai, moi, quand je serai grand ! »
« C'est l'âme d'un Brutus, » dit le grand-père, mais il est bien compromettant.
Tout à coup, Mimile se calme, ses yeux se dilatent, toute sa petite figure exprime un étonnement extrême mais joyeux. Le cortège a fait halte. Une troupe de jeunes filles en blanc avec des écharpes aux couleurs nationales s'avancent vers le brillant cavalier. Celle qui est en tête et qui tient un gros bouquet, c'est la belle dame aux cheveux d'or : elle n'a pas son bonnet écarlate, mais il la reconnaît bien tout de même, c'est elle, c'est la liberté !
« Mais non, papa, elle n'est pas morte, la liberté, il ne l'a pas tuée, la voilà !
— Petit niais, ce n'est pas la liberté, c'est IVjme Irma du vaudeville. »
— Si, si, c'est la liberté, je la reconnais bien! Quel bonheur! elle est pas morte! »