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BERTHE VADIER

Et dans sa joie, Mimile arrache toutes les fleurs d'un pot d'œillet qui se trouvait sur la fenêtre, et les jette au cavalier en criant : « Vive le général ! vive le général ! »

Le cortège est passé, la fenêtre refermée. On essaye d'expliquer à Mimile ce que c'est que la liberté, la grande liberté qui n'est pas une personne. C'est celle-là que le général a tuée.

« Je ne la connais pas, celle-là, dit l'enfant, et ça m'est bien égal, puisqu'il n'a pas tué la mienne. »

Que de gens sont comme Mimile! Ils ont leur liberté à eux qu'ils connaissent, qu'ils aiment. Il ne faut pas qu'on y touche. Quant à la grande liberté, la liberté de tout le monde, qu'on la tue! ça leur est égal.

Berthe Vadier.

(Entre Chien et Loup.)

Croquis italiens,

Coin de Ville

lu vico dei Orbacchi, à Sienne, une ruelle raide qui monte, dallée de larges pierres, en plein soleil. Un coin perdu de la vieille cité batailleuse. Nul touriste, quittant l'Oratorio de Saint-Bernardin, où le Sodoma a peint son saint François au regard doucement et comme mélodieusement voilé d'extase, ne se détourne de la via dei Rossi pour grimper la pente ardue du vico. Car il ne mène à rien, à quelques masures délabrées, noires sous leurs toits de briques rouges.

Personne. Un grand soleil emplit de lumière rose le vico sans ombres. Nul bruit. C'est le Vendredi-Saint, et là-haut, dans le campanile svelte de marbre polychrome, les cloches se sont tues, pour mieux pleurer la tristesse de ce jour, par leur silence. La ville aussi semble engourdie, muette, et, si l'on prête l'oreille, on n'entend rien que du silence.

Au tournant de la ruelle, un vieux, à la barbe blanche, qui semble plus blanche sur les reflets

jaunes de sa veste râpée, immobile et muet fume sa pipe, en plein soleil, une courte pipe de bois d'où s'échappe une fumée discrète. Il ne pense à rien, suivant d'un œil distrait les volutes bleuâtres de la fumée qui semble devenir grise sous la lumière rose tombant du ciel.

Deux chats, l'un blanc et gras, l'autre maigre et roux s'étirent paresseusement au soleil, frôlant parfois de leurs mouvements lents et souples le vieux qui ne les regarde même pas. Ils vont plus loin, ils font le gros dos, délicieusement, comme s'ils sentaient l'ironie des deux ombres comiques qu'ils projettent sur la blancheur éclatante du mur. Ils aspirent les délices de cette chaleur hâtive de printemps trop précoce, avec une volupté pareille à celle du vieux qui hume toujours l'acre parfum de sa courte pipe.

En face du vieux, dans le mur, un médaillon des délia Robbia, mal protégé par une grille disjointe, montre la Vierge souriant à l'Enfant qu'elle tient debout sur ses genoux. Elle semble accueillir avec douceur la prière naïvement gravée dans la pierre du mur : Ora pro nobis. Elle est belle, mais non pas de la beauté impassible des statues grecques, son sourire étant voilé de tristesse, et sa douceur empreinte de résignation. Le soleil radieux se joue gaiement dans les draperies blanches de la Madone, sur le fond vert du médaillon.

Pas un homme n'accorde un regard à ce groupe divin. Le vieux, immobile, adossé au mur, n'envoie à la Madone et à l'Enfant d'autre encens que la fumée bleuâtre de sa pipe. Le soleil indifférent baigne de sa placide lumière le vico retiré, et les chats rétrécissent leurs prunelles sensuelles offusquées par l'éclat trop vif du jour. Là-haut, au dôme, les cloches restent muettes.

C'est le matin du Vendredi-Saint.

Dans le Dôme

Dans le dôme, sous les voûtes grandioses trop richement ornées presque, et sous l'interminable alignement des bustes de papes, la foule aux couleurs bigarrées, mêlée étrangement de riches et de pauvres, de mondaines et de mendiants, écoute. C'est un capucin qui prêche. Au milieu du transept, à côté du chœur où frère Jean de Vérone a placé ses étonnantes marqueteries, on a dressé sa chaire de bois qui semble, au spectateur non prévenu, d'un très haut théâtre guignol. Et les paroles du moine ne détruisent pas cette illusion. Car le capucin parle, ou plutôt il vocifère avec une passion frénétique et continue, avec une volubilité exubérante et fougueuse de mimique, qui fatigue et qui dégoûte. Il est véhément, agité et violent. Il a placé dans un coin de sa chair un Christ douloureux, d'une poignante

€t tragique beauté, emprunté à la chapelle Saint- Jean. Il saisit avec violence et repose avec fracas l'image sacrée, il Tembrasse avec force, il la baise, s'agenouille devant elle, il entrecoupe le flot tumultueux de sa déclamation par des sanglots appris et voulus qui sont d'un tragédien visant à l'effet. Il parle sans humilité et sans douceur de Celui qui fut doux et humble de cœur. Pourtant la foule ne semble ni étonnée, ni choquée de cette éloquence trop grossière pour notre goût et trop échauffée. Elle écoute avec une indifférence patiente et un recueillement poli qu'on ne voit pas dans les églises de Rome ou de Venise. Et même des paysannes, de belles filles toscanes aux traits fortement accentués sous l'ondoiement des grands chapeaux de paille, semblent émerveillées de ces paroles de flamme, et leurs yeux bruns suivent avec une avidité d'admiration la trop véhémente mimique du moine.

Dans le chœur, les prêtres agenouillés, et les petits curés de douze ans aux cheveux de jais déjà tonsurés, attendent indifférents la fin du prêche, pour aller, en procession solennelle, reconduire le Crucifié dans sa chapelle, à côté du Saint- Jean-Baptiste de Donatello, et sous les fresques du Pinturicchio.

Mais le capucin n'est pas près de finir. Il gesticule, il vocifère toujours, toujours, infatigablement, épongeant seulement parfois d'un long mouchoir rouge son front surchauffé qui ruisselle.

Et je suis heureux de penser que ce moine crie du haut de son estrade de bois, et non dans la chaire de marbre, cette merveille d'art, où Nicolas Pisano a sculpté, parfois avec la fruste naïveté d'un art encore gothique, parfois avec un sens de la beauté comparable à celui des Grecs, les scènes candides des Evangiles.

Dans ces sept bas-reliefs qui représentent la nativité, la présentation au temple et la fuite en Egypte, le massacre des innocents, la crucifixion, le jugement dernier, — les élus à droite, les réprouvés à gauche du Christ juge suprême des âmes, — les historiens de Tart ont relevé les trois sources d'inspiration qui sont à discerner pour un œil exercé et pour un esprit critique : l'inspiration chrétienne encore intacte en ce milieu du xm'"^ siècle, l'imitation fidèle jusqu'à sembler la copie de l'antiquité retrouvée sur les filancs des sarcophages romains,la nature enfin, gauchement reproduite, mais scrupuleusement observée. Et tout cela est juste, et il suffirait de rappeler les figures pieusement émues des croyants et les trognes, bestialement laides des réprouvés, pour évoquer le moyen âge croyant; cette Vierge toute pareille à une matrone romaine, pour retrouver l'antiquité; et le bélier, qui retourne la tête pour se gratter d'un pied l'oreille, n'est-ce pas un trait de vérité saisie sur le vif, dans la familiarité candide et spontanée de l'artiste avec les choses?

Mais ce qui me frappe surtout, c'est la joie de

créer qui circule dans tout cela, cette allégresse divine que ne connaîtront plus les artistes savants des époques de perfection. Elle se révèle dans la surabondance des figures, des animaux ou des objets matériels que le sculpteur fouille, d'une main prodigue de sa peine et de son art, dans les moindres recoins du marbre. Elle se manifeste dans tout ce que cet art a de superflu, de contraire à un belle ordonnance classique, à cette simplicité que nous louons avec excès sans nous douter qu'elle n'est souvent que sécheresse d'esprit, indigence d'inspiration. Oui, réellement, Nicolas de Pise, apparition prodigieuse, peut-être unique dans l'histoire de l'art, doit avoir aimé le beau avec autant d'ardeur avide que semble en mettre, dans son adoration, le vieux roi mage à baiser à pleine bouche le pied nu de l'Enfant Jésus...

Je songeais à cela, quand un Siennois officieux, m'abordant avec des gestes courtois, me fit observer que Sienne était une cité illustre, ayant donné à l'Eglise huit papes et quarante cardinaux...

La bonne promenade

A voir toutes les beautés d'art enfermées et comme resserrées dans la minime enceinte de cette ville, l'œil se fatigue, et l'esprit lui-même se lasse, pris d'une sorte de satiété du beau, à

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peine moins insupportable que le dégoût du laid. Et toutes ces vierges nimbées d'or qu'a peintes dans leur beauté et leur grâce un peu frêle Sano da Pietro, et ces fresques du Sodoma dont la beauté exhale comme un parfum capiteux de morbidesse latente, il faut savoir s'en distraire parfois, ne serait-ce que pour mieux en sentir, dans le calme silence de la nature, le charme indéfini qui vous berce. Et puis elles sont si attrayantes, sous ce ciel indécis de premier printemps, les collines qui tendent autour de Sienne leurs lignes harmonieuses et nettes.

De Fontebracci, la route monte doucement sous le grand soleil entre les haies fleuries d'aubépine. L'herbe déjà verte est plaquée de grosses touffes de violettes, et les marguerites sourient à la lumière rose, et les pervenches. Là-bas, au déclin de la colline prochaine, des bœufs virgiliens, leurs cornes immenses courbées en arcs harmonieux, tirent sans effort, sur la terre légère et rousse, la herse. La route est lumineuse et large. Elle monte doucement, puis bientôt, elle disparaît, en allée là-bas vers le campanile rouge d'un bourg toscan.

Maintenant, c'est un chemin plus étroit qui gravit la côte plus ardue. Tout le long de cette voie, les cyprès alignés en longue théorie, dressent leur masse noire, et toujours plus serrés, plus pressés l'un contre l'autre, font rares, toujours plus rares les taches gaies, ou roses ou do-

rées, du bon soleil sur cette route. Et sur les bords de la route aride, presque plus de fleurs, puis plus une fleur à cueillir. Et, sur le point d'atteindre au sommet de la colline, le promeneur est si las que volontiers il maudirait la route parcourue, et la fatigue de cette marche.

Alors soudainement, le dernier cyprès dépassé, c'est, au détour du chemin, un éblouissement : sous ses pieds un jardin délicieux et fleuri, sur sa tête la pureté d'un ciel où se jouent des nuages légers et flottants, et, devant lui, les horizons bleus, infiniment doux des collines toscanes.

Le promeneur inconsciemment fait un retour sur lui-même. Il songe à la voie large, lumineuse et fleurie de sa jeunesse.

Et il revoit aussi la côte ardue de sa vie, qui est notre vie à tous, la voie douloureuse où à chaque jour, à chaque pas, se font plus nombreux et plus serrés les cyprès de nos deuils, plus rares, à travers le voile opaque de nos désillusions, les lueurs, dorées ou roses, de notre joie.

Et, gagné par ce parfum qui monte de la terre, par le vertige léger qui flotte au-dessus de lui dans cette course de nuages, oublieux de toute déduction de raison, il s'abandonne un instant à cette illusion de croire qu'il verra, lui aussi, un jour, le jardin délicieux et fleuri, les horizons bleus, infiniment tendres du bonheur.

Gaspard Vallette.

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Georges de Wyss.

'oNSiEUR le Professeur Georges de Wyss est mort à Zurich le 17 décembre dernier, à l'âge de soixante-dix-sept ans.

C'est, de Taveu de tous, la perte la plus sensible que les études historiques aient faite depuis longtemps en Suisse, et cela se comprend sans peine, car il y a plus de trente années que M. de Wyss était le maître ou le chef de file, le conseiller, le collaborateur bénévole et Tami de presque tous ceux qui chez nous s'occupent sérieusement d'histoire nationale. A TUniversité de Zurich, où Toù eut le tort de lui faire attendre jusqu'en 1870 le titre de professeur ordinaire, il avait de bonne heure attiré à lui, par la solidité de son enseignement et le soin tout paternel qu'il prenait de ses élèves, nombre d'étudiants distingués qui ont formé ou qui forment encore aujourd'hui ce que l'on peut appeler son école. A la Société générale d'histoire suisse, qu'il a dirigée sans interruption depuis le mois de septembre 1854, il exerçait par son tact, son habileté administrative et sa connaissance des hom-

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