‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 59 sur 61 · I.-A. Verchère · texte numérisé non relu

I.-A. Verchère

é^idi.

Les rayons s'infiltrant au travers des teuillées Vont briser leurs jets d'or, fauve ruissellement, Sur la mare assoupie. Et le crécellement Des cigales s'égrène en notes éraillées.

Seul bruit perçu, ce son — avec les voix mouillées De sources qui s'en vont chercher l'abri calmant Au plus proche fourré — semble le ronflement Des torpeurs du Midi, gisant ensommeillées.

Tout dort... A peine un brin de bruyère se meut; A peine le baiser d'un papillon émeut La rose pourpre, irradiant la solitude;

Alors que vers l'étang tacheté de moiteurs. Un satyre embué de ses acres senteurs.

Béat, montre au soleil sa fière turpitude.

Charles Vignier.

Cenions.

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Gênes

E m'éveillai à Asti; une gare sale, pleine d'un fourmillement de popolo qui ^^(^ cherchait à se caser, et allait et venait, gesticulant, criant, piaillant; puis, le long des wagons, des garçons de buffet colportant du vin d'Asti dans des verres d'une propreté très douteuse ; tout ce bruit, tout ce mouvement vu à travers un mal de tête violent, constituait un supplice raffiné. Ajoutez à cela que le temps était affreux, que tout était terne, gens et choses; un malheureux sommelier criait d'une voix lamentable « panelina, panelina » tout en offrant des sandwichs, et personne ne répondait à son cri ; il clamait dans le désert ; « clamabat in deserto ». Enfin, le train reprit sa course cahotant, reniflant, expectorant une fumée qui encrassait tout.

Blotti dans un coin , exactement comme un sujet de sa majesté britannique, moitié veillant, moitié dormant, je voyais passer la campagne, couverte de berceaux de vigne et d'olivier, horrible à voir par la pluie, mais qui, lorsque le soleil brille gaiement, doit être singulièrement at-

trayante. Mes voisins étaient de braves gens (ils ne m'ont rien volé) ; gros propriétaires ruraux, à juger sur l'apparence, ils se rendaient à Gênes pour le marché (on était au samedi). Sur la banquette vis-à-vis de moi, une vieille Italienne, édentée, ridée, pittoresque, accompagnée d'une personne plus jeune au type grec très remarquable; elles couvaient du regard un panier couvert.

Cependant, j'avais la tête en capilotade; chaque secousse du w^agon retentissait douloureusement dans ma boîte crânienne. Les stations passaient rapidement; enfin un long tunnel (je serrai mes bras contre mon gilet de peur d'indiscrétion); le panier couvert laisse passer un miaulement; de nouveau la lumière; enfin un tunnel encore plus long que le précédent.

Nous avions traversé les Alpes Liguriennes ; San Pier d'Arena, venait d'apparaître à nos yeux. Vous comprenez bien que lorsque l'on a passé une nuit dans un wagon bondé de voyageurs, l'esprit n'est pas porté à l'observation; aussi n'aije qu'un souvenir confus de San Pier d'Arena, maisons roses , blanches ou bleuâtres , basses, pavoisées souvent de linges enfantins qui séchaient, voilà tous mes souvenirs.

Enfin Gênes, la délivrance, le repos, mais aussi la pluie. Ah ! mes amis, si vous voulez savoir ce que c'est que la pluie, allez à Gênes. Ce pauvre Christophe Colomb avait l'air de se morfondre

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sur la place Acquaverde , il était ruisselant. Midi venait de sonner ; dans les rues tortueuses que suivait Tomnibus une foule étrange circulait; les hommes avaient quelque chose de particulier, moitié antique, moitié brigand ; ils lançaient des regards de côté auxforestieri qui les dérangeaient et les éclaboussaient avec le sapin banal de r hôtel.

Je roulais en compagnie de deux jeunes mariés; ils échangeaient leurs réflexions en français ; {ils me prenaient pour un allemand à cause de mes lunettes); originaires de Marseille, Gênes leur paraissait bien petite ville; elle, sortant peut-être du couvent, toute jeune et qui n'avait rien vu, regardait, s'étonnait ; lui ne s'étonnait pas, troun de Tair, un Marseillais a assez vu, quand il a vu Marseille.

Nous allions donc; la rosse qui nous menait marchait avec peine sur les dalles en pente, vrai radier pour les torrents d'eau céleste ; nous avions le loisir d'observer; à travers la mauvaise humeur j'entrevoyais déjà un monde nouveau, rues étroites à ne pas laisser passer deux personnes de front, portes basses, en plein cintre, quelquefois en ogive, d'où sortaient des personnages aux traits caractéristiques, beaux pour la plupart ; ici un curé s'abritant sous un gigantesque parapluie vert cru, de ce vert qu'ont les tableaux représentant des paysages quand on les expose au musée Rath. Mais revenons à notre prêtre ; il

était vieux, sec, et marchait à grands pas; vraie nature du midi, il devait être terrible pour ses pénitents, à le voir ainsi. Plus loin un tableau renouvelé de Tantique. Oh ! que je comprends maintenant ces lutteurs de l'ancienne Grèce, ces fameux athlètes, les Titormus, les Milon de Crotone, après avoir vu ce que je venais de rencontrer.

Figurez-vous un homme vêtu d'une chemise et d'un pantalon retroussé jusqu'aux genoux et d'un chapeau de feutre blanchâtre; il portait sur sa nuque un sac de farine probablement, et, la tête inclinée, les bras en arrêt, il courait dans la pluie et sur les dalles glissantes, comme s'il n'eût eu d'autre souci que d'éviter l'eau qui tombait, et pourtant son fardeau était énorme, je vous assure. C'était un bel exemplaire de la force humaine, doublé d'une figure intelligente, un vrai modèle ! Oh ! ma vieille antiquité! ton culte pour la forme, pour la beauté plastique, était le vrai, le seul vrai ; tu n'avais pas de bacheliers, mais tes enfants avaient de bons yeux et des bras forts.

Nous débouchions sur une petite place, la place Banchi, où se trouve la bourse, au bout de la via degli Orefici. J'apercevais déjà les hautes mâtures des bateaux marchands ; nous étions près du port, près de la mer, par conséquent, et la mer je ne l'avais pas encore vue! Je ne quittais pas des yeux les grandes antennes qui coupaient

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le ciel, lorsque l'omnibus, entrant dans une impasse, s'arrêta.

Nous étions arrivés. La toilette faite, je me rends à la salle à manger; le couple marseillais y remplissait déjà ce qu'Epicure appelle le premier devoir. Je commande mon déjeuner en français; Madame rougit, j'ai dit plus haut qu'elle me prenait pour un Allemand. L'appétit matériel calmé, j'allai, malgré la migraine, la pluie et le vent, visiter le port; il fallait patauger dans un demi-pied de boue, mais qu'importe, on n'est pas tous les jours à Gênes, et un peu de crotte de plus ou de moins n'est pas pour me retenir. .Impossible de voir au loin, pas même la Lanterne et le fort qui l'accompagne. La rade était grise, les bateaux lourds. Sur la cale flottante au milieu du port, un Rubattino dressait ses deux cheminées noires et blanches , tandis que tout près, ressemblant à des mouches autour d'un cadavre, de minuscules bateaux à vapeur allaient et venaient, noirs, trapus, ventrus. Le quai était praticable du côté des maisons, et c'est là que j'allai repaître mes yeux d'un spectacle inattendu et délicieux. Ces maisons sont bâties sur d'anciens murs du vieux port sur lequel le quai a été conquis; mais, chose curieuse, les architectes ont gardé le couronnement du mur qui fait des fornix très accentués, et dans ces arcades pittoresques l'on voit se coudoyer des rôtisseurs, des marchands de vieux habits, des antiquaires, et

des marchands de fruits ; le cuivre des casseroles reluit au feu, les cuisiniers vêtus de blanc servent leurs clients qui paraissent d'autant plus noirs, car ce sont des débardeurs, des chauffeurs de bateaux marchands, des charbonniers qui se donnent rendez-vous dans ces bouges ; plus loin, du côté de la place Cavour (il y en a une dans toutes les villes d'Italie), la via Vittorio Eynmanuele avec des arcades.

Le travail du port étant impossible, vu le temps, tous les travailleurs de la mer se promènent ou regardent mélancoliquement tomber Teau; quels costumes, bonté divine, quel régal pour la palette ! du rouge, du bleu, du jaune, du vert, tout, sauf du noir ; beaucoup de ces braves gens ont des figures patibulaires, mais comme ils ne m'ont rien volé, je suspends mon jugement.

De la place Cavour, ouvrant mon parapluie, je me rends sur le Molo vecchio, dominé par la Porta del Molo, édifice imposant aux mâchicoulis formidables et charmants ; le vent est fort, je résiste; pas moyen d'avancer, lorsque tout à coup je me trouve en présence de deux pièces de position, d'un tas d'obus et d'un bersaglier qui me dit quelque chose en italien. Je ne comprends pas, naturellement. Je me sens doucement attiré du côté de l'eau ; j'ai juste le temps de carguer mon parapluie. Ah ! mais, voilà qui est un peu violent; figurez-vous un vent qui n'est pas

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plus fort que chez nous, et qui cependant vous cueille, vous emporte, vous emmène par persuasion, pour ainsi dire. C'était de cela que le bersaglier voulait m'avertir.

Trempé jusqu'aux os, je regagne la place Banchi, et vais me promener à la bourse. Les Italiens sont joueurs et spéculateurs ; celui qui en douterait n'a qu'à se rendre dans ce pays au temple de Mammon. Dans l'immense salle une foule compacte se presse autour de la corbeille, criant, hurlant même ; c'est un spectacle grandiose ; je m'attends à tout moment à voir les gens se souffleter; pas du tout, ils discutent à l'italienne.

Vous parlerai-je des Génoises? Comme elles ne m'ont pas regardé, qu'elles passaient indifférentes, j'aurais le droit de leur en vouloir quelque peu, mais point ne ferai ainsi ; je vous dirai donc qu'avec leurs cheveux dressés en chignon insolent, leurs grands sourcils arqués, leurs grands yeux bien fendus et leur bouche (non moins bien fendue, hélas!) elles ont un air original qui plaît à voir; c'est au marché, près du théâtre Carlo Felice qu'il faut aller pour s'en rendre compte.

Que vous raconterai-je encore? que les agents municipaux portent un cylindre verni, une canne à pommeau d'argent et des culottes le dimanche; que les gendarmes ressemblent quelque peu à des sacristains et qu'ils ont un plumet sur leur bicorne le dimanche, qu'enfin ils portent comme

SjO GENEVE LITTERAIRE

nos gendarmes ledit bicorne en bataille et non en colonne? Tout cela ne vous intéresserait guère; aussi préfèré-je me taire.

VULLIÉTY.

Le T{hin suisse.

« In libertatem vocati estis; ubi spiritus Domini, ibi libertas . »

Quand ces nains, vils flatteurs, gros de fiel et de haine. S'arrachent par lambeaux les peuples de la plaine Et veulent enchaîner le fleuve souverain. Mon cœur prend en pitié leur muse courtisane; Le cheval n'a jamais porté le bât de l'âne: Il est à nous le Rhin.

Notre érable de Trons le couvre de ses branches, 11 écoute, joyeux, le bruit des avalanches, Il reflète nos monts dans son cours souverain; Soir et matin, là-haut, le pâtre, au sein des nues Contemple, en priant Dieu, ses deux rives connues: Il esta nous le Rhin.

Ilanz et Dissentis, comme aux saisons passées Se baignent chaque jour dans ses ondes glacées. Souverains se baignant dans le flot souverain ; Debout sur ses rochers, la loyale Rhétie Sourit au jeune fleuve, enfant de l'Helvétie: Il est à nous le Rhin.

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Une connaîtra pas nos montagnes captives; Les fils des fils de Mais peuplent encore ses rives ; Son flot n'est point le serf du Franc ni du Germain; Digne des vieux Grisons, il coule fier et libre. A la Suisse le Rhin, comme à Rome le Tibre : Il est à nous le Rhin.

Les Alpes sont à nous, et leurs cimes de neige. Et leurs pics sourcilleux, formidable cortège. Séculaire berceau du fleuve souverain; Là, nos pères ont bu sa vague froide et pure, Il fallait au grand fleuve une grande nature : Il est à nous le Rhin.

Il est à nous le Rhin. — Voyez-le dans sa course Bondir et s'élargir en sortant de sa source. Au pied du Saint-Gothard il est né souverain ; Mais là-bas, mais là-bas, son onde insaisissable Va se perdre ignorée, et mourir dans le sable. Il est à nous le Rhin.

Jules Vuy

Le Trompette de Saint-Trîvat.

Increscunt animi, virescit volnere virtus.

ux environs de Leipzig, une salle ovale, à deux étages. En bas, un vaste espace parqueté, où les buveurs s'entassent pendant les concerts militaires, et où Ton danse après boire. En haut, une galerie circulaire

OÙ frétille l'essaim des petites modistes, et tout le menu fretin des demoiselles à tout faire.

Aux deux extrémités de la salle se dressent deux estrades, occupées l'une par l'orchestre des hussards bleus, l'autre par celui des uhlans.

La musique de cuivre des hussards alterne, à des intervalles réguliers, avec la plainte des violons vibrant sous les doigts des uhlans. C'est, entre les deux orchestres, On long dialogue où il y a des chants d'amour et des cris de rage, des désespoirs et des espérances insensées, des miserere et des hosanna, et, par moments, rien que le grand souffle de Richard Wagner qui passe sur les têtes comme un coup de bourrasque.

Mais le public est déjà houleux, emporté par un commencement d'ivresse.

Sur les tables des dompteurs de harengs, jeunes commis en denrées coloniales, désignés sous ce nom par la verve populaire, s'alignent en bataillons serrés les bouteilles ventrues aux cous effilés, pareilles à des fioles d'alchimiste, d'où jaillit la mousse de la « Gose », bière verdâtre qui grise plus vite que le vin. Des étudiants bottés, éperonnés, balafrés, trônent autour d'un bol fumant où des zestes de citron nagent sur un mélange de liqueurs douteuses. Des familles, hommes, femmes et enfants, pêle-mêle, boivent à même les grosses canettes écumeuses. Le père sourit d'un air bon, un peu hébété, à la prouesse de son bébé qui soulève de tout l'effort de ses

ADRIEN WAGNON SyS

deux menottes le verre énorme où il tette le nectar de Gambrinus. Les lunettes sur le nez, les bonnes-mamans saxonnes tricotent , imperturbables, au milieu du ronflement des trombones et de la fumée des cigares, tandis que de jeunes femmes trop grasses, à croupes de cavales, comme on en voit dans les tableaux de Rubens et de Markarht, se trémoussent en cadence sur leurs chaises, et battent de toute leur chair tremblante la mesure d'une valse ou d'une polka de Strauss. Pendant les pauses , les vieux beaux reluquent du bout de leur lorgnon un groupe d'évaporéeSy là-haut, sur les galeries, et l'on entend le rire suraigu d'une grande Allemande blonde , très maigre, que la musique émoustille.

Parfois l'orchestre attaque un hymne patriotique, et tout le public entonne avec les clairons, les tambours et les contrebasses : La Veille su?^ le Rhin, ou bien : Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand! Alors des hourras, des provocations à boire, des clameurs rauques montent jusqu'au plafond, orné de médaillons peints à fresque où le vieux deMoltke coudoie Beethoven, et où Mozart, sous sa perruque de petit marquis fraîchement poudrée, sourit en face du masque renfrogné de l'empereur Guillaume I^^. Comme un grondement lointain de fleuve, le brouhaha des voix remplit les oreilles d'un bourdonnement continu, déchiré çà et là par le fracas d'une pile d'assiettes qui s'écrasent sur le carreau des

cuisines, ou le tapage d'une porte vitrée, qui retombe en claquant, avec un cliquetis de verre cassé.

Cependant personne n'a remarqué une vieille paysanne saxonne qui, arc-boutée sur son parapluie monumental à carreaux rouges et bleus, s'est glissée en tapinois jusqu'à l'estrade des hussards saxons, qu'elle couve du regard.

Tout à coup, un silence se fait, profond, à peine troublé par l'écho des derniers rires, et les gloussements étouffés de la grande blonde, qui pleure presque à force de rire. Les trois coups de baguette retentissent sur les pupitres. Les deux chefs d'orchestre se dressent seuls, face à face, aux deux extrémités de l'ovale. Le uhlan, un violoniste prussien, un brun à profil de cheval, correctement peigné, la raie dans le dos, la taille svelte sanglée dans son uniforme bleu à larges parements rouges, salue le public du bout de son archet avec un joli geste un peu dédaigneux. Le hussard, un géant taillé à coups de hache, vigoureusement campé sur ses jambes écartées, où reluisent les bottes vernies, rehaussées d'une soutache blanche, incline d'un mouvement grave sa figure énergique, un peu trop pâle sous une profusion de boucles blondes. Puis, de sa main gauche gantée il saisit sa trompette d'argent, précieux cadeau du roi de Saxe, tandis que de la droite, restée nue, il écarte les poils de sa grosse moustache de soudard, et il embouche le noble

ADRIEN WAGNON SyS

métal, qui vibre comme une voix humaine. Des salves d'applaudissements Taccueillent quand il se rassied. Mais déjà le menton du uhlan s'incruste sur la boîte sonore, Tarchet baise les cordes, et c'est comme la réplique dolente et suave du violon aux longs éclats de la fanfare saxonne. Et le duo se continue ainsi, aux deux bouts de la salle, comme un duel aux pi^^icato les plus merveilleux du Stradivarius, la trompette répond par les longues confidences émues de son âme d'argent. Ils se surpassent l'un l'autre en tours de force, et le public applaudit également, à droite, à gauche, indécis, amusé de ce tournoi musical et ne sachant à qui donner la préférence. Malgré la discipline à laquelle ils sont plies, les deux hommes se sentent peu à peu emportés dans cette lutte qui met en jeu leurs plus nobles facultés. Ils se lancent à travers l'espace des regards froids , qui s'entre-croisent comme des épées. Désormais, ni l'un ni l'autre ne cédera la dernière note à son rival. L'honneur du régiment est en jeu !

Mais un groupe de camarades du hussard s'impatientent. Il leur faut le triomphe de leur ancien frère d'armes, et, sur un signe, tous crient en cadence :

Saint-Privat ! Saint-Privat ! Saint-Privat !

D'autres spectateurs suivent leur exemple sans trop savoir pourquoi , et bientôt tout le public est en révolution. On trépigne, on bat la semelle.

Avec les cannes, les ombrelles, les canettes, on exécute des roulements sur et sous les tables, et, à travers ce tintamarre, toujours reviennent, comme un refrain, les cris :

Saint-Privat ! Saint-Privat !

Sous ses cheveux blonds, le hussard est devenu plus pâle encore qu'auparavant. Il a bien compris ce qu'ils veulent avec leurs vociférations enragées. Ce qu'on lui demande, c'est de sonner le rappel des hussards bleus, comme jadis sur le champ de bataille de Saint-Privat. Il promène lentement sa main sur sa poitrine, où il croit sentir encore la douleur lancinante du coup de pointe qui lui frisa les poumons dans cette mémorable journée.

— Bast ! La blessure, là-dessous, doit être cicatrisée depuis longtemps ! songe-t-il en contemplant, rêveur, la foule qui s'exaspère à ses pieds, et au-dessus d'elle, là-bas, la figure de son rival, le -uhlan prussien , contractée par un sourire forcé, aiguisé aux coins des lèvres, presque méchant; puis, plus près de lui, deux beaux yeux insensibles qu'il ose à peine regarder, deux beaux yeux bleus enchâssés comme deux saphirs mouillés de rosée dans le velours sombre des cils noirs.

— Allons ! C'est dit ! Pour la gloire et pour ma belle !

Et le voilà debout dans le grand silence qui succède si brusquement au vacarme qu'il en a comme une sensation de vide. D'abord il mo-

ADRIEN WAGNON Sy/

dule un prélude magistral, comme la voix d'un héraut qui défie Tennemi. Puis il sonne le rappel des hussards bleus et la charge, une cascade de trilles précipités, qui s'abattent avec la crépitation d'une grêle de balles. Et tout à coup ce n'est plus qu'un long, qu'un interminable trémolo qui monte, descend, remplit tous les coins de la salle, coule à fil, déborde comme un fleuve d'harmonie, fait tinter les verres et les bouteilles et trembler les vitres d'une vibration continue. Et quelques mains s'agitent, et toujours l'on croit qu'il va s'arrêter à bout d'haleine... Et toujours les trois notes résonnent, tantôt douces comme une prière, tantôt lamentables comme une plainte, ou fortes, impérieuses, cruelles, comme l'ordre de mourir dans les rangs. Il revoit la mêlée. Les chevaux lancés à fond rasent la terre de leurs poitrails. La mitraille française troue les carrés des hussards, fauchant des lignées entières, et il se cramponne à la crinière de sa bête, et il se rappelle un filet rouge qui coulait sur son uniforme bleu, lentement. Ses tempes battent. Ses veines s'enflent. Ses yeux s'injectent de sang, et, comme alors, il croit ressentir à travers sa poitrine la morsure froide de l'acier.

Mais les deux beaux yeux bleus le regardent ! Elle lui sourit pour la première fois, un peu pâle, toute frémissante de l'émotion qui fait tressaillir la salle, et une ivresse le gagne, centuple ses forces, et il sonne, il sonne, et comme à

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Saint-Privat , il lui semble que tout le sang de son cœur s'écoule goutte à goutte , avec son souffle !

Or, c'est délicieux, c'est comme la volupté du sublime, cette mort lente dans toute la plénitude de son triomphe d'artiste, et sous les yeux alanguis de son aimée, de celle pour qui tout son être pousse vers la foule, comme un grand cri d'amour, cette fanfare éperdue !

Une admiration muette qui tient plutôt de la stupéfaction a d'abord saisi les auditeurs. Puis, c'est comme une rumeur qui court de groupe en groupe. On s'interroge curieusement. Les goussets de leurs gilets jaunes, tendus sur leurs gros ventres ballonnés, des Américains tirent leurs chronomètres poinçonnés aux armes de Genève, et des paris s'engagent.

— A ce jeu-là, il n'en a pas pour cinq minutes ! dit le premier.

— Allons donc ! avec son encolure, il n'aura pas fini dans un quart-d'heure.

— Parions !

— Vingt bouteilles de Champagne !

— Tope !

Les grands Saxons, frères d'armes du hussard, ricanent de ce rire silencieux qui leur est propre, et triomphent en lançant des regards louches, ironiques, du côté de l'estrade des uhlans prussiens, qui s'est vidée peu à peu.

La dernière note a retenti. Les fenêtres en vi-

ADRIEN WAGNON Syg

brent encore, et les applaudissements éclatent frénétiques. Mais le public, c'est le monstre insatiable ! A peine le hussard s'est-il assis, en appuyant son mouchoir sur sa bouche où monte une écume rouge, que déjà des clameurs s'élèvent :

-— Bis ! Bis ! Encore ! Encore ! Saint-Privat ! Encore !

Et, bien qu'à bout de forces, le trompette hésite. Sa victoire ne serait pas complète, s'il renonçait à cette seconde ovation.

Cependant la vieille paysanne saxonne, qu'on n'avait pas encore remarquée, s'est avancée dans l'espace resté libre entre les tables et l'orchestre. Un foulard de soie noire entoure sa tête, et ce cadre foncé détache en haut relief tous les détails de cette figure ridée, tannée, creusée, ravagée, où les muscles saillent comme des garcettes tendues sur la toile brune d'une voile. Les jupes courtes laissent voir les mollets maigres et cambrés, les souliers plats, tout poudreux d'une longue route. Les joues tremblantes, l'œil atone sous les sourcils blancs en broussailles, ce demi-siècle de labeur opiniâtre regarde tout ce beau monde. Et, promenant ses grandes mains noires sur son tablier rouge, elle veut parler. Ses lèvres remuent, sa voix se perd dans le bruit. Mais il faut à tout prix qu'elle attire l'attention. Donc, sans perdre plus de temps à réfléchir, elle pose sur sa bouche deux de ses longs doigts noueux et , au milieu

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des applaudissements , des bravos, un coup de sifflet strident , pareil à l'appel dont se servent les gardeuses d'oies, déchire les oreilles, et scandalise tous ces bourgeois , emballés dans leur lourd enthousiasme de buveurs de bière :

— A la porte, la vieille ! — Qu'est-ce qui lui prend? — Elle est folle ! — Eh ! va donc garder tes vaches! — Mais, laissez-la parler, ce sera drôle! — Non! Non!— Oui! Oui ! Qu'elle parle! Qu'elle parle !

Un apaisement se fait autour d'elle. La curiosité de savoir ce qu'elle désire l'emporte.

Alors la vieille, montrant l'orchestre avec un grand geste gauche de faneuse en plein champ :

— Mes beaux messieurs , dit-elle d'une voix forte, c'est mon fils Othon ! J'ai fait quarantehuit heures à pied pour venir le voir. Or, il a été blessé à Saint-Privat d'un coup de pointe qui lui a troué la poitrine. Depuis ce jour-là, voyezvous, il n'est plus aussi solide que je l'avais fait avec la grâce de Dieu. Vous ne voudriez peutêtre pas qu'il crachât tous ses poumons demain pour vous amuser encore un quart-d'heure ! Mais tant que vous applaudirez, il sonnera, parbleu ! à se faire sauter les veines du cou ! Alors j'ai sifflé, et je sifflerai encore. V'ià tout !

On rit. On est touché. Mais, tandis que les sveltes colon nettes de fer semblent près de crouler sous les bravos, là-bas, un peu à l'écart, le grand hussard pâle s'est affaissé dans les bras de

LOUIS WUARIN

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sa mère Puis, presque aussitôt, avant même

que le dernier applaudissement ait retenti, il expire doucement sous le regard des beaux yeux bleus voilés de pleurs. Et sur son visage, où la mort pose déjà son masque rigide, erre encore comme un sourire vainqueur.

« Voilà, dit près de moi un étudiant au front ravagé de penseur précoce, voilà un brave qui a fait la seule fin intelligente. C'est le glorieux suicide qui transforme la mort même en un triomphe, superbe comme un défi. Car Phomme est un être qui, pour s'élever au sublime, doit se détruire lui-même. »

Et je reconnais un disciple de Nietzsche.

Adrien Wagnon.

Tous doctrinaires.

u temps de Paul-Louis Courier, on s'acharnait à poursuivre les auteurs de ces pamphlets où se distille un poison subtil ; était considéré comme pamphlet tout écrit d'un petit nombre de feuilles, et, il faut bien l'ajouter, d'un caractère agressif.

Aujourd'hui, si vous soutenez des idées qui n'aient pas Theur de sonner agréablement en haut heu, dans la caste officielle qui gouverne, fait les lois et dispose des places, vous devenez, ô horreur î un doctrinaire. Vous protesteriez, vains efforts : vous êtes classé, jugé; la cause est entendue. Vous demanderiez à être fixé sur le sens de ce qualificatif, que vous n'en sauriez pas davantage. Des explications n'ont rien à faire ici: chacun n'est pas tenu d'en fournir.

Bienheureux encore si vousvous en tirez comme cela, et si vous n'êtes pas traité d'idéologue ou d'utopiste, — de fort beaux noms pourtant, qui ont eu le don d'exaspérer les despotes de tous les temps, depuis Napoléon I^'" jusqu'aux tyranneaux de la pseudo-démocratie, et dont on crut pouvoir stigmatiser tous ces apôtres altérés de la soif du mieux que l'humanité a fini par compter au nombre de ses bienfaiteurs.

Va donc pour doctrinaire!

On voudra bien toutefois nous permettre de faire observer à ces braves gens en train de nous écraser sous ce gros bloc, que nous sommes à deux de jeu. On ne peut, en effet, s'opposer à un système qu'au nom d'un autre système, raisonné ou non, en sorte que les dénonciateurs du doctrinarisme, tant à droite qu'à gauche, ne sont, en dernière analyse, que des autoritaires qui abominent toute espèce de doctrine, hormis celle qui se trouve leur agréer.

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Cest une des difficultés des sciences morales que celui qui s'y sent gêné par une conclusion est toujours libre de fermer les yeux à Tévidence, et d'affirmer qu'il n'a rien vu. Ces disciplines ne sauraient comme leurs sœurs les mathématiques, la physique, la chimie, imposer leurs résultats, fussent-ils on ne peut plus solidement fondés en expérience, à qui est décidé à n'en pas tenir compte.

Cependant des épithètes vides et creuses, qu'est-ce autre chose qu'une manière de dire : « Mais laissez-moi donc tranquille ! Ne voyezvous pas que mon parti est pris? Moi, étudier, comparer, réfléchir... Non, je n'en suis plus là, et vous ne sauriez m'empêcher de vous donner tort, quoi que vous fassiez ! »

On conviendra peut-être qu'une pareille fin de non-recevoir ne prouve pas qu'une thèse soit mauvaise. Un gros mot n'a jamais valu ni remplacé un modeste argument.

Eh bien, nous aussi, nous passerons à côté des sourds qui ne veulent pas entendre. Leur conversion pourra venir, mais n'ayons pas l'air de trop tenir à leur conquête. Il y a pour les persuader un plus grand docteur que nous, les années, le cours des choses, qui ont fait parfois des miracles.

Nous nous adressons aux hommes de bonne volonté, quels qu'ils soient, et d'où qu'ils viennent, qui ont l'esprit assez dégagé des préjugés

courants, des préoccupations personnelles ou de l'intérêt de parti, pour être sensibles à la force d'une idée juste. Et avant même d'entrer en matière, nous leur donnerons ce conseil de faire le cas qui convient des excommunications sans portée des doctrinaires criant au doctrinarisme. C'est pourtant par trop absurde.

Louis Wuarin.

Taysage d'Hiver.

A neige était très dure, très compacte, au commencement de cette année, pendant que nous montions le chemin tortueux qui conduit à Salvan; le froid était vif et très pénétrant. Dans le profond silence du matin, à chacun de nos pas répondait un cri aigu, la note claire et sifflante des cristaux de glace brisés qui s'entrechoquent; le pied mordait à peine dans le sol gelé et nous marchions très vite, à l'ombre des rochers du Trient, vers la hauteur rayonnante.

Ce matin-là, malgré les rigueurs de l'hiver, et pour mieux saluer sans doute l'année naissante, la nature s'était mise en fête, en très grande fête, dans ce coin sauvage de la vallée du Rhône. Le

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