‹ GenevièveChapitre 17 sur 44 · LXXX · texte numérisé non relu

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Enfin, monsieur, personne', personne ne venait plus.

Les mères disaient à leurs lilles, quand elles leur remettaient un sou pour acheter des pommes : i Vous n'irez pas chez Geneviève! » On ne m'apportait point d'ouvrage non plus, et je n'osais pas en aller demander; on m'aurait dit : « .Nous n'en avons pas pour vous. » Ali î monsieur, on parle de la peste ; mais la honte est une pire peste aussi, allez, pour une pauvre tille. Si ma mère ne m'avait pas élevée chrétiennement, je ne sais pas ce que j'aurais l'ait: mais je vous le dis, en vérité, je n'y pensais pas seulement, je serais morte de faim plutôt que de mal faire

Mais attendez , monsieur, ce n'est pas tout. Voilà que malheureusement j'avais acheté, le printemps d'avant.

pour cloquante écus de marchandises à crédit chez les gros marchands de la Grande-Rue, pour les payer en automne, après la saison de la revente. Personne n'achetant

plus chez moi, je ne pouvais pas payer mes marchands en gros. Je ne pouvais pas rendre non pins les marchandises; car, pendant les deux mois que j'avais élé en prison et que ma boutique avait élé fermée avec la clef dans ma poche, le chai ne trouvant plus rien à manger sous le comptoir et s' étant sauvé parla lucarne, vous jugez si les rats avaient t'ait un beau tapage dans le magasin. Et les hardes donc ! c'était une pitié à voir, monsieur. On voyait le jour à travers une pièce de gros drap; le sel avait fondu, le savon avait moisi, les pains d'épices étaient dentelés comme des scies, les dentelles ressemblaient à de la charpie, les miroirs étaient eu bribes sur le carreau. Personne n'aurait voulu reprendre ses fournitures. Tout le monde me demandait ce que je lui devais. On disait : Elle va lever le pied un beau malin, tirons en ce que nous pourrons. Le loyer n'était pas tout payé ; le propriétaire ne voulait plus renouveler son bail, parce que ma boutique donnait, disaitil, mauvaise renommée à sa maison. Enfin, monsieur, lui et les gros marchands de la Grande-Rue s'entendirent pour faire vendre chez moi.

Oui, monsieur, je vis tout vendre à l'encan devant ma porte, sur le pavé de la rue! Un homme, monté sur le banc où Gyprien m'avait tenue si joyeuse dans ses bras pour m'asseoir sur le mulet , criait en dépliant des pièces de drap, des mouchoirs, des Jiclius et jusqu'à mes robes et aux robes et aux collerettes de la pauvre Josette : i A u deux sous! à trois sous! à >ix sous! qui en wiit? Voilà « le tablier de soie de mam'selle Josette ! Voilà les robes

tt (iu trousseau de mam'selle Geneviève] Adjugé pour ce

« que ça vaut! b El île grands relais de rire venaient retentir jusque dans la chambre de l'arrière boutique, où je me tenais cachée, assise sur la paillasse, au bord du I o* de lit, dont on vendait les matelas à la porte !

El personne ne venait me consoler, monsieur, pas menu le commissaire priseur, qui venait prendre brutalement, sous mes yeux, dans l'armoire, tantôt un objet et tantôt un autre, pour les crier et pour les vendre, et qui, en vé rite, m'aurait, je crois, par distraction , criée et vendue moi même , tant il était échauffe par le tumulte et par le vin! et, en vérité aussi, je crois que l'aurais laissé faire. tant j'étais bouleversée et tant les jambes me manquaient sous moi !

Pourtant, le soir, la sage-femme vint et me dit avec un coup d'oeil de reproebe et d'intelligence : h Est-il possible, « mam'selle Geneviève , que vous portiez si injustement b tant d'affronts que vous ne méritez pas, et que vous ne « me rendiez pas le serment que je vous ai fait? — Non, « lui dis-je, mère Bélan, je ne vous le rendrai jamais, ja- « mais, à aucun prix.

« — Et pourquoi cette obstination? reprit-elle.

« — Parce que les vivants, voyez-vous, que je lui dis, « ça peut supporter ; mais les âmes des morts, ça ne peut « se défendre.

« — Et qu'allez-vous faire maintenant? b me dit en croisant ses mains sur son tablier, la pauvre femme.

« — Je vais aller, quand il fera nuit, demander asile à a ma sœur de père. »

Elle hocha la tète et s'en alla. Puis elle revint et me dit : « Quand vous n'aurez plus de pain, mam'selle Gène-

Il 10 GENEVIEVE

« viève, souvenez-vous qn.il y en a toujours pour vous à In m maison ! »

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En effet, monsieur, quand la rue fut déserte et aussi vide que la boutique, et qu'il fit tout à fait nuit, j'allai sonner à la porte de ma sœur de père, la seule qui me restât; l'autre était partie de Voiron. Elle n'était pas méchante; mais je vous l'ai dit, ces deux sœurs-là, du premier lit, nous avaient toujours un peu regardées du haut, à cause de la fortune de leur mère, qu'elles avaient, et que nous autres, d'une autre mère, nous n'avions pas. Ça ne leur faisait pas plaisir d'avoir des parentes pauvres, des tilles de vitrier ambulant, dans Voiron.

Elle me reçut bien, m'offrit à manger et à boire, et même elle me lit un lit dans le grenier pour coucher à côté de la servante, a Mais nous avons des enfants, des « jeunes tilles qui seront. bientôt à marier, me dit-elle en « me raisonnant d'amitié; tu sais ce que l'on dit de toi fl dans le pays; ça ne me regarde pas, je n'ai rien à y « voir; je te crois honnête. Pourtant, si on voyait mes h tilles avec une mauvaise tante, que ne dirait-on pas?... « Et puis tu as mal fait tes affaires; tu as été vendue en

public par contrainte. Ça nuit au crédit; mon mari est « dans le commerce, vois-tu ; Lu comprends? Tu ne peu*

pas rester ici ; nous allons le garder quelques jours, « mais il ne faut pas qu'on le sache par la ville. La semaine « écoulée, il faudra chercher; il faut le mettre en eondi- « tion un peu loin d'ici Nous te donnerons pour faire la a route, d

liBNBVIÈVE . l'.i

Je compris cela el je ne la blâmai p.i^, monsieur; chacun pense pour ses enfants. C'était pénible, mais ce n'étail que juste. Je la remerciai, je mangeai un morceau avec la famille, le soir, sur le bout de la table, et j'allai me coucher avec la servante, après l'avoir aidée à approprier la maison el m relaver les assiettes,

La difficulté n'étail pas pour moi d'entrer en condition et de servir celui-ci ou celle-là; au contraire. J'y ('tais faite et ça me plaisait, à moi, de rendre service, même pour rien. Je n'avais pas de fierté dans mes habits, et je ne craignais pas la peine, comme vous voyez. Mais qui est-ce qui me prendrait à Voiron, où ma renommée était connue, et qui est-ce qui me prendrait ailleurs sans certificats? Une pauvre tille qui a eu un malheur, qui a exposé un enfant au tour, qui a pourri deux mois dans les prisons de Lyon! ça n'est pas flatteur, n'est-ce pas? Non. Eh bien donc, il n'y avait qu'une seule personne, dans tout Voiron, qui put me donner nu certificat en conscience; et cette personne avait besoin de certificat pour elle-même dans mon affaire, et il n'y avait aussi que moi qui pouvais le lui donner, en vérité : c'était la sage-femme, la mère Bélan. Voyez un peu les hasards des choses humaines ! Nous étions toutes deux suspectes, et il n'y avait que nous qui puissions certifier l'innocence et la moralité l'une de l'autre. Mon Dieu, que la vie est un éeheveau mal débrouillé!

Cette réflexion me lit sourire, quoique je fasse vérita-

blement attendri p;n* l'embarras singulier de cette pauvre fille.

u Eh bien, c'est égal, dis-je le matin en me réveillant, n j'irai cliez la sage-femme. » Et j'y allai avant qu'il y eût iln monde dans les rues.

La sage-femme me lit un certificat comme < jnoi j'élai-, moi, Geneviève, une iille probe et honnête, qui n'avait jamais fait de tort à personne dans le pays, et qui méritait la confiance de tous cl de chacun, soit pour la cuisine, soit pour le ménage, soit pour garder les enfants à la maison; et elle signa. Ça n'était pas bien écrit ni sur du papier bien propre, mais elle l'écrivit de bon cœur, et même, quand ça fut fini, elle alla à son armoire et elle me força d'accepter quinze francs en petite monnaie qu'il y avait dans un de ses meilleurs mouchoirs de cou pour me présenter avec décence dans les maisons. « \ ous me rendre/ « cela quand vous aurez économisé sur vos gages, mam'selle « Geneviève, » me dit-elle. Je le lui dois encore, monsieur. Mais elle me dit aussi : « Si vous ne pouvez pas me le

rendre, eh bien, vous me le rendrez en paradis!

Ma sœur de père me donna aiis>i quelques nippes et quelques pièces de monnaie pour mon voyage, et je partis pour chercher une plate à Grenoble. La sage femme m'avait recommandée là à une de ses amie- qui exerçai! la même profession qu'elle à Voiron. Je servis là sans

;s pendant quelques semaines : mais la profession <!<• cette femme, la vue des femmes en ma] d'enfanl et les cris des nourrissons dans la maison, me rappelaient tellement i'i toujours ma pauvre sœur et l'origine de notre malheur, que je ne pouvais pas m'j accoutumer. Il fallut sortir, bon gré, mal gré, car je ne Taisais que pleurer et je tombais malade. Une pauvre bourgeoise, veuve d'un épicier, qui avait une jolie demoiselle de seize ans, me prit pour taire la cuisine et les lits, et pour enseigner la dentelle à sa Bile, .l'avais dii écus de gages par an, douze aunes de toile et deux tabliers au jour de l'an. La mère était bonnête, mais un peu regardante ; elle m'accompagnait elle-même au marché pour voir si je marchandais bien, et pour s'assurer si je ne prenais pour moi une pomme ou un pruneau dans le panier de la provision. Ça m'bumiliait bien, moi qui n'ai jamais été sur ma bouche. Mais la demoiselle était si jolie, si gentille, si affable, si complaisante, qu'elle me reconsolait de tout . Une t'ois mon ouvrage lini à la cuisine, et il n'était pas long, nous travaillions, elle et moi, dans la salle, les pieds sur un chauffepied, tout le jour, pendant que sa mère allait causer de maison en maison avec ses anciennes connaissances. Au bout de trois mois nous étions comme deux sœurs. Elle me rappelait Josette, monsieur, et j'étais beureuse, heureuse, que je serais bien restée là toute ma vie!

Mais voilà qu'au moment où nous nous aimions le mieux et où elle me promettait de me prendre avec elle quand elle se marierait, pour ne jamais nous quitter, un marchand ambulant de Voiron, que je ne connaissais pas même de1 vue, mais qui me connaissait, lui, entra, avec son sa»1 de coutil sur le dos. dans la maison pour vendre

de la toile à la bourgeoise. On m'envoya chercher un verre tle vin à la cave pour faire rafraîchir cet homme après qu'il fui payé, parée qu'il avait retenu qu'on lui donnerait un eoup à boire et un morceau à manger par-dessus le marché. Ah ! le vilain homme! je ne lui veux pas de mal, pourtant, mais il aurait bien pu retenir sa langue et ne pas perdre une payse comme moi pour le plaisir de bavarder.

Voilà que, quand je remontai, ma bouteille à la main, j'entendis que cet homme parlait tout bas avec les deux dames; ils se turent en me voyant entrer; mais je vis je ne sais quoi d'extraordinaire et de soupçonneux sur le visage de la mère et de la demoiselle. La mère avait l'air en colère; la tille tout affligée. Elles ne me parlèrent pas avec la même voix ; elles ne me regardèrent plus avec le même (ril; elles ne m'appelèrent pas pour veiller comme de coutume avec elles à mon rouet dans la salle. Je passai une unit de souci, cherchant en moi-même ce que j'avais fait pour leur déplaire. Le. matin, la dame vint dans la cuisine; elle me dit : « Voilà votre compte. Vous êtes bien hardie n d'oser mettre les pieds dans une honnête maison, après « ce que le marchand de toile nous a dit de vous! Faites « votre paquet devant moi, afin que je m'assure que vous « n'y mettez rien qui ne vous appartienne, ri sortez! i

Hélas! mon paquet, monsieur, il n'était pas bien embarrassant, il tenait dans un de nies bas. Je n'osai rien répondre? je rentrai dans ma chambre pour prendre mes souliers. La demoiselle vin! en cachette me dire adieu ; elle pleura en me quittant et me gli>sa un petit écu dans la poche de mon tablier. J'allai de porte en porte chercher un.' condition dans toute la ville; mais tout le moud»' m-'

disait : « D'où sortez-vousl àves-vous des répondants? i Avex-vous un bon certificat de vos maîtresses? Nous

. prendrons des information*, à Quand je revenais te soii ou le lendemain, on me disait : i Nous n'avons pas besoin i de servante, i Je me retirais en m'easuyanl les yeux avec le coin «le mon tablier.

A la fin, la femme du cordonnier de ces dames consentit à me prendre pour soigner ses enfants et pour border ilo souliers dans l'arrière-boutique. J'avais mon lit et ma nourriture et deux sous par paire de souliers que j'ourlerais. Eh bien , monsieur, j'étais contente, parce cpie le cordounier et sa femme ne me méprisaient p;is, et qu'Us me disaient quelquefois : i Tout le monde est fautif; mais ce

n'est pas une raison pour se rebuter comme ça les uns i les autres: les entants sont bien soignés, les souliers

sont bien bordés; il n'y a jamais un mot plus haut que

l'autre dans la boutique. Restez avec nous tant que vous t voudrez; nous n'avons pas boute de vous, nous! i

Oui, c'est vrai, ils n'avaient pas boute de moi, eux; mais croiriez-vous que les autres leur tirent boute de leur charité pour moi! Oui, monsieur, la méchante épicière commença par lu] retirer sa pratique et celle de sa fdle, et puis celle de toutes les dames ses amies, en disant : « Ces « gens sont bien insolents et bien peu délicats de prendre « ebez eux une vagabonde qui a trompé la confiance d'une « honnête maison comme la nôtre, en sortant de prison « pour ceci, pour celai « pour mille choses affreuses dont on me croyait coupable, comme d'avoir voulu perdre et peut-être bien tuer un pauvre enfant! Enfin, quand je vis cela, monsieur, et que la charité de la cordonnière pour moi était la cause de tout le mal, et que le travail et le

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pain baissaient à cause de moi dans la boutique, je me dis : « 11 ne faul pourtant pas que tu portes malheur au « pauvre monde, a Je dis adieu à la cordonnière et à son mari, j'embrassai les enfants et je partis un soir pour que personne ne me vit sortir delà ville. La cordonnière m'avail remis une lettre pour la femme d'un bourgeois de Lyon qu'elle avait servie étant jeune. Elle disait que j'étais sage, rangée, et qu'il n'y avait rien à redire sur mon travail. Elle la priait de m'être secourable si par hasard elle ou quelque dame de ses amies avait besoin d'un lille de service.

Cela tomba bien, monsieur; car, le lendemain du jour où j'arrivai à Lyon, la tille de cette dame, qui venait d'épouser un fabricant de Tarare, me prit à son serfioe ef m'emmena avec elle dans une maison de campagne qu'elle habitait tout auprès de ce gros bourg. Ça me fit une joie au cœur que je ne puis pas vous dire, de voir des montagnes, des buissons, des prés, de^ métiers de tisserand et des toiles étendues sur l'herbe, tout comme à Vairon, bous les fenêtres de ma mère. Je restai trois ans bien tranquille cl assez contente dans cette maison. Il n'y avait rien à souffrir des maîtres, excepté un peu d'avarice, comme chez presque tous les marchands. Ils étaient pourtant bien à leur aise; maison dirait que la bourse est hydropique, monsieur, plus ça gonfle , plus ça gonfle, plus < -a veut boire. Ils m'aimaient bien, parce que je* ne demandais quasi point de gages, que j'.iv.os un petit appétit cl que je

GENBVIÊVE l'jl

ne refusais aucun travail : tellement que je faisais la cuisine, je soignais la dame et se- deux enfants, je bêchais le jardin, je blanchissais el je pansais !<• cheval de monsieur ; car il avait un cheval pour tramer la carriole dans laquelle il allait vendre ses Utiles. La pauvre bétel on lui disputait bien sa nourriture aussi! Si je ne lui avais pas porté en cachette les épluchures des herbes de la cuisine, les troucou- de salade, elle aurait bien souvent mangé son râtelier. Mais je l'aimais, cette pauvre bête, quoi ! Elle hen* m— ail dans l'écurie dès qu'elle entendait ma voix on mon pas dans la cour, et, quand j'ouvrais la porte de l'établc, elle me regardait avec amitié comme une personne. C'est pourtant do cette avariée des maîtres à l'égard des animaux, et de la pitié que j'avais d'eux, (pie me vint mon dernier malheur, et puis mon bonheur après. Je vais vous conter eela; mais vous allez rire. .. Eh bien, c'est pourtant vrai ; rpie voulez-vous? Le cœur entraîne à bien des faute- !

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