‹ GenevièveChapitre 19 sur 44 · XCV · texte numérisé non relu

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— Oui, monsieur, nie dit-elle en relevant la tète av« plus de fierté qu'elle n en avait eu jusque-là clans son attitude, je me résolus, plutôt que de rentrer dans Voiron et d'humilier ma sœur aînée, mes nièces et mes neveux riches, à demander la charité. J'aimai encore mieux cette honte pour moi que l'autre honte pour toute la famille Par exemple, une l'ois que je n'eu- plus rien sur moi et plus d'espoir de trouver une place, j'évitai les villes, les gros bourgs et les grandes routes, et je me dis : i 11 vaut « mieux aller par les chemins de traverse, on ne te verra « pas, et il vaut mieux demander ta vie aux pauvres gens l de la campagne, aux portes des maisons isolées, qu'aux « riches ou aux marchands des grandes villes. Là où il y « a plus de misère, il y a plus de pitié et moins d'affront, i

C'est singulier pourtant, mais c'est comme cela. On dirait que les riches pensent : u Bah ! nous ne tomberons « jamais si bas, » et que les pauvres pensent : « Ah ! nous « pourrions bien être comme cela demain. » Cela leur lait mieux comprendre la parole de Dieu, vous savez : « Fai- » sons aux autres ce que nous voudrions qui nous lut fait. ■ Et puis, j'ai toujours vu que la misère ouvrait le cœur et que la richesse le durcissait. Cela n'est pas vrai pour tous. par exemple : car il \ a les riche- du bon Dieu comme les pauvres du bon Dieu; ceux-là ont autant de plaisir à don ner que les pauvres à recevoir. Mais on ne tombe pas toujours à la porte du Samaritain. Il vaut mieux , quand on

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baisse la lèle, (tasser sous les petites portes que sous les i unies. Et puis les misérables n'ont pas lionle de la mi -ère. Chez eux, il n'y a pas de pain quelquefois, mais il n'y a pas d'affront. Je nie dis donc : « Ne va que par les » champs et ne t'arrête qu'aux portes des chaumières; » et je m'en trouvai mieux.

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Vous me direz : « Mais où alliez-vous, Geneviève 1 » Ali ! monsieur, je m'attends bien à la question. Eli bien, sur ma part du paradis ! cette question, je me la faitetis à moi-même et je ne m'y répondais pas clairement. Quoi qu'il eu soit, je me rapprochais toujours davantage de ce pâté de montagnes de la Chartreuse , entre Voiron et Saint-Laurent; soit que l'instinct qui ramène le lierre au gîte d'où il est parti me fit tourner à mon insu autour du pays de ma jeunesse et de mou amour; soit que j'eusse le pressentiment confus que je trouverais plus de charité en montant plus haut sur les montagnes qui sont plus près du ciel, voyez-vous ; soit que mon bon ange me menai par la main, sans que je le visse, vers l'asile de mou salut.

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Je faisais peine et horreur â voir, lanl ma robe, mec b is, mon fichu, mes souliers, retenus à mes pieds par de ficelles, étaient souillés par la boue des chemins, mouillés

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• pluie et de neige, déchirés par lescailloui ei les épines les sentiers el des champs. Malgré cela, monsieur, je broutai assez bon visage dans tous les chalets que je voyais fumer le soir, el ou je me présentais pour demander les restes du pain tic seigle et un peu de paille ou de loin dans un coin pour la nuit. On me faisait approcher du l'eu ; ou mêlait souvent à mou pain un peu de lait , de beurre ou de miel. On me niellait ordinairement dans l'écurie des vaches, où il l'ait si chaud, qui sent si bon et où l'on est disirait par le ruminemenl paisible des bètes. Quand j'étais trop mouillée encore ou trop fatiguée pour repartir, on me disait : « Restez tant que vous voudrez, « pauvre femme, vous porterez bonheur au bétail; nous 0 n'avons jamais fermé la porte à la misère. On ne sait pas « si ce n'est pas sa providence et son salut a qui on reîu- « serait l'entrée de sa maison. »

Mais je n'abusais pas, monsieur, et toutes les fois que mes pauvres jambes pouvaient me porter, je remerciais bien la maîtresse, j'apprenais une prière ou l'autre aux petits enfants, et je m'en allais ailleurs pour ne pas être à charge trop longtemps au même foyer. On disait : « C'est « une pèlerine qui a fait un vœu à saint Bruno, et qui « l'accomplit dans la rude saison, n Mais on ne m'en disait pas plus haut que cela. Le paysan n'est pas curieux, monsieur. Chacun a son idée , dit-on , et les secrets des autres ne sont pas les miens.

Entin , monsieur, la vie n'aurait pas été trop pénible, s'il n'avait pas fallu changer tous les jours de visage et si la saison n'avait pas été si dure. Mais nous étions déjà entre la Noël et les Rois ; plus je montais, plus la glace, la neige et les brouillards se figeaient comme une huile blanche sur les branches des sapins. Us couvraient la terre d'un linceul qui faisait que toutes les vallées, toutes les montagnes, tous les champs et tous les chemins se ressemblaient. Je ne reconnaissais les champs qu'aux traces que les petits oiseaux, les chevreuils et les lièvres dessinent avec leurs pattes sur le manteau des blés verts ; je ne retrouvais les sentiers qu'aux creux inégaux et profonds que le pied sûr des mulets laisse dans la neige, tant que le vent, qui la lierse pendant la nuit, ne les a pas tout à fait effacés. Quelquefois je me trompais et je m'engloutissais à moitié dans cette poussière blanche qui comblait les ravins ; mais les branches de houx et d'épines-vinettes qui s'élevaient au-dessus me retenaient, et, grâce à Dieu , il ne in'arriva pas d'autre malheur que de perdre mes deux souliers. « Eh bien, que je me dis en me ramassant, tu « es bien née les pieds nus, n'est-ce pas'.' lu peux bien « vivre de même. » Etje reprenais courage en médisant : « La neige fondra ; et, après avoir marché pieds uns but la " glace, tu marcheras pieds nus sur l'herbe tendre et sur " les Heurs du printemps. La vie est comme ça ; il faut la « prendre comme le bon Dieu l'a faite; de la critiquer, | a

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i ne sert à rien qu'à vous faire du mauvais sang; il vaut mieui regarder eu haut qu'à ses pieds, au moins quelquefois on voit le soleil ou une étoile. Allons, t Et j'allais, monsieur.

— Bonne Geneviève! lui dis-je, que vous aviez de ré-ignation et décourage! Et je m'arrêtai pour la -regarder avec admiration, tout ému des paroles de cette sainte fille. Elle baissa les yeux et garda le silence, et elle ne repril que le lendemain, à Y Angélus du soir, la lin du récit.

Pointant un jour ça tourna mal. Je me trompe quand je dis cela ; mais ea faillit tourner mal. Pourtant. >i j'étais morte là, j'aurais eu tout de même un beau drap de cercueil. Voici, monsieur.

J'étais partie par un beau soleil d'hiver d'une grange bien liant, bien haut, dans les montagnes, et je montais encore, sans savoir où, entre des gorges séparées par des torrents que je traversais sans les voir, parce qu'ils étaient recouverts d'une croûte déglace, et que lesavalancbes, en tombant, étaient venues se coucher sur la croûte de glace. On m'avait dit qu'il y avait beaucoup de chalets dispersés du côté de la Sa\oie, et que le monde y était doux et humain. Je pensais que je pourrais y gagner mon pain à hier df la laine noire ou à liller du chanvre pendant l'hiver. Je marchais donc pieds nus avec confiance en Dieu, et avec espérance que ma vie de mendiante pourrait s'arrêter là : car j'avais toujours bien honte de manger, comme un chien sans maître, le pain d'autrui <ans le gagner.

I) était déjà trois ou quatre heures après midi; je le connaissais au soleil, que j'entrevoyais par moments à travers des nuages bas, lourds et gris, qui couraient somme des troupeaux effarouchés, chassés par un grand vent. Les montagnes craquaient comme un pain chaud dont on bri^e la croûte; les sapins sifflaient, pliaient, cassaient par instants, et roulaient, les racines en l'air, la tète en bas, avec les avalanches de neige et de pierres dans les profondeurs des ravins, dont je n'osais pas seulement regarder le fond. Je montais toujours sur le bord des abîmes, me retenant aux branches glacées contre le vent qui m'avait emporté mon chapeau, ma coiffe, mon peigne, qui me fouettait mes cheveux sur le visage tout en sang, et qui semblait vouloir m'arracher ma robe et me jeter, nue comme la main, dans cette mer de neige en écume. Je criais, mais je n'entendais pas ma propre voix , tant la rafale emportait le son à mesure qu'il sortait des lèvres; c'était si fort, monsieur, qu'elle me faisait retourner les cils dans les yeux.

En môme temps ce vent enlevait de tels tourbillons de neige en la laissant retomber ensuite, que le ciel, la terre, l'air, la lumière, la neige, étaient confondus et ne formaient qu'un seul élément, moitié transparent , moitié ténébreux, moitié étouffant, moitié respirable, à travers lequel je m'avançais, les bras tendus en avant, comme quand je vais au grenier on à la cave san> lumière, à tâtons ! De moments en n lents, la nuit était pins sombre;

je n'osais pin- faire un pas, il»' peur de> précipices; je m'assis sur la neige, que le vent entassait , de minute en minute, pins liant autour de moi, comme on «lit que la marée monte insensiblement sur lé sable de la mer pour ensevelit lr> hommes qui n'ont pas regagné la lerre r

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temps. J'attendais ma dernière heure on prianl lonl bas l« bon Dieu. Je n'avais pas peur de la mort, monsieur, mais j'avais peur d'être déterrée lu, le lendemain, par les l« h 1 1 •- , qu'ils ne déchirassent ma robe, et qu'ils ne dispersassent mes pauvres membres mis sui les sentiers, au regards des passants! El cependant, au milieu de ma peur el de mes frissons; je me sentais sommeil, et je laissais rouler par moments ma tête sûr la neige comme sur l'oreiller. Le froid de la pluie mêlée à la neige, qui mé tombail sut le Iront , me réveillait; je me remettais sur mon séant en me disant : « Où es-tu'.' n

Hélas ! monsieur, je n'étais pas bien loin du secours ; mais le vent , la poussière, le bruit étaient si forts et la nuit si épaisse, qu'on ne pouvait ni me voir ni m' en tendre. D'ailleurs, il y avait déjà longtemps que je ne criais plus. Le vent du midi était un peu tombé, la neige était tiède el fondait sous moi, les nuages ne couraient plus m bas ni si vite, ils laissaient de grands intervalles bleus et noirs dans le ciel, où j'apercevais des étoiles qui paraissaient courir comme si Dieu les eût appelées, de même que j'appelle mes poules, qui courent à l'heure où je leur jette le grain. La nuit devait être avancée; je crois qu'il était bien deux ou trois heures du matin. J'avais, transie, prié ou rêvé, -an- m'en douter, près de la moitié de cette nuit. Ali' quelle nuit! Mais ne vous tourmente/ pas, monsieur, je vais vous dire la fin de tout.

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Je me levai sur mes jambes engourdies ; je ne senlais plus mes pieds, tant ils étaient gelés. le ne vis rien, il faisait trop sombre ; mais voilà qu'en écoutant, comme une àme qui aurait entendu la chute d'un tlocon de neige sur ce tapis muet des montagnes, j'entendis tout à coup et tout près de moi le mugissement lent et sourd d'une vache à laquelle répondit le chant d'un coq endormi qui chantait sans doute en rêve, ou bien qui prenait la lueur d'une étoile pour un premier rayon du matin.

Je ne puis pas vous dire ce que je sentis en entendant la vache et le coq, monsieur ; je me dis : « L'homme est « là!» Il me sembla qu'on me tirait du fond d'une rivière où j'étais noyée et qu'on me mettait clans le palais et dans le lit d'une reine. Je tombai d'émotion à la renverse, puis je me relevai pour me mettre à genoux et remercier Dieu, et j'écoutai de nouveau. Le coq chanta encore comme - il eût voulu m'appeler, et la génisse lit entendre un second mugissement plus faible du fond de sa crèche. J'avançai au son avec précaution; j'aperçus bientôt une noire tache de sapin* sur le fond en pente d'une colline, et l'ombre d'une maison et d'une grange sur la blanche toile de neige qui couvrait tout le reste de la terre. En peu de minutes je me trouvai dans une cour un peu éclairée par les étoiles, où il y avail un puits, un fumier, des chars, des jougs de bœuf-, des herses dressées contre le unir ri un escalier (h- lmiv de sapin montanl de la cour

l,i chambre. .I»"1 ne voyais aucun feu à la vitre : je n'entendais ni voix, ni souffle, ni sabots dans la maison; je n'osais pas appeler, <1«' peur qu'on ne me prît pour un revenant ou pour une voleuse. Je ne pouvais rester dehors

suis mourir de froid et de peur le reste de la nuit. Je Eus bien hardie, monsieur, je me doutais qu'il y avait une écurie, puisque j'avais entendu une vache; je tàtai avec uns mains le tour de la maison jusqu'à ce que je trouvai une porte; elle n'était fermée, comme dans la montagne, que d'une cheville de bois retenue par une ficelle, et qu'on lait entrer dans un autre morceau ùVbois percé, comme un bouchon de liège dans le goulot d'une bouteille. Je le- \;ii la cheville ; je poussai la porte ; je la refermai sans bruit derrière moi, et je me trouvai dans une étable, où je reconnus au bruit qu'il y avait plusieurs bêtes, et où il faisait aussi chaud que dans la salle de M. le dut', quand j'allumais son poêle pour qu'il dit en paix son bréviaire. Les vaches ne se levèrent seulement pas ; j'entendis seulement le son de deux ou trois clochettes qu'elles avaient au cou, et qu'elles tirent tinter en relevant la teHe pour savoir qui est-ce qui entrait si matin dans retable.

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L'abri, la chaleur et la bonne odeur de l'étable des vaches, couchées sur un plancher de bois bien lavé et bien balayé tous les jours dans ces montagnes comme dans celles de la Suisse et du mont Jura, me ranimèrent en peu d'instants mieux que n'aurait fait un feu de bois clair comme le notre, et me rendirent le sentiment et la pensée. Je m'a-

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vançai à tâtons, éclairée seulement par le pou de jour qui tombait de la loue par une Lucarne*, et par les yen* des vaches inquiètes, qui brillaient dans l'obscurité comme des étoiles. J'allai ensuite jusqu'au fond de l'écurie, où il faisait encore plus chaud que vers la porte, je pris une brassée do foin sec dans le râtelier, et je me couchai dessus foute tremblante et toute trempée de neige fondue, à côlé d'une superbe génisse noire, qui se rangea pour me faire place dans sa case, et qui me réchauffait de son souffle en flairant d'effroi l'inconnue qui venait partager sa litière. Je la flattai tout bas de la voix et de la main; au bout d'un moment elle était déjà apprivoisée avec moi, et elle ruminait aussi paisiblement que si j'avais été la laitière ou la servante de l'étable. Le foin dans lequel je plongeai mes pieds, mes mains, ma tetc, comme dans une serviette de chanvre rude sortant du métier du tisserand avant d'avoir été blanchie, l'air tiède, la respiration des vaches, ne tardèrent pas à m'essuyer de l'humidité de la tempête. Mon corps se réchauffa près de la génisse comme auprès d'un bon poêle qu'on entend respirer son souffle de feu. Je me sentis comme dans une crèche que le bon Dieu m'aurait bâtie sur les cimes des montagnes, comme celle où la sainte Vierge s'était réfugiée dans son temps, en allant à Bethléem. Cette mémoire qui me revint à l'esprit dans ce moment m'enleva toute l'humiliation de mendier la moitié de sa place à une bête. Je me dis : « Tiens! o puisque la servante de Dieu n'a pas eu honte d'une étable, (i de quoi aurais-tu doue honte, loi ? « El je linis par mVndormir tranquillement ,in\ derniers coups iln vent qui fai sait battre les volets de l'écurie el du grésil qui linlail eonhv les vitres.

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