‹ GenevièveChapitre 20 sur 44 · CI Y · texte numérisé non relu

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Quand je m'éveillai, il me sembla que j'avais dormi ma pleine nuitée, tant je me sentais fraîche , souple el reposée de tous mes membres. Cependant un faible petil

filet de lumière du matin commençait à peine à entrer dans l'écurie, à travers Les trous des volets el par les fentes entre le seuil el la porte; j'entrevoyais une belle étable, don! le> murailles étaient Manches comme l'eau de chaux, et ilont le plancher était formé cle grands troncs de sapins non écorcés, entre lesquels l'herbe et la paille du grenier à foin, bien chargé, passaient et pendaient comme des lustres. On voyait sur des planches de hêtre bien luisantes, contre la muraille, des seaux de sapin aussi jaunes que Ar l'or, des puits, des beurrières du même bois pour battre le 1 leurre, et des rangées de vases en terre cuite vernissée. les uns profonds, les antres larges et à grands bords, comme des feuilles étendues à terre, pour laisser -'étendre et reposer le lait après qu'on l'a tiré, et pour écumer plus aisément la crème avec une écnmoire d'érable. Il y avait neuf belles vaches, tant petites que grandes et de tons poils, dans leurs cases. Elles étaient blondes, noires, blanches, bariolées, toutes grasses, le poil luisant et la queue aussi bien peignée que si elles sortaient des haute- berbes en fleurs. Même on leur avait laissé leur collier de cuirel leur clochette au cou, parce (pie le bruit les désennuie l'hiver à la maison, en leur rappelant les prés.

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Tout en regardant les vaches, les vases, la paille, le foin, les seaux avec admiration*, je me sentais dévorée par la faim et par la soif. 11 y avait bien de la crème qui reposait dans un grand bassin plat à terre, tout près de moi : mais je n'osais pas y tremper mes lèvres ou seulement le bout de mon doigt sans en avoir demandé la permission aux maîtres. « C'est bien assez, me disais-je, de leur avoir « emprunté une place auprès de leurs vaches et la chaleur « de leurs murs, sans que je leur vole encore la crème de « leur laiterie. 6 Je serais morte, je crois, plutôt que d'y toucher, même d'une convoitise. Je tournais la tête d'un autre côté pour ne pas voir la tentation. Je me disais : « Quand ils seront levés, ils me donneront bien un mor- « ceau de pain et de l'eau de leur puits avant de m'en- « seigner le chemin d'un village ou d'un autre chalet. » Cependant, monsieur, en pensant tout à coup que je n'avais plus ni fichu sur le cou , ni coiffe sur mes cheveux, ni souliers aux pieds, et en regardant ma robe déchirée el souillée, dont les bords ressemblaient à un balai de chemin, j'avais si honte, si honte, si peur, si peur de l'idée qu'on aurait de moi en me voyant ainsi , que j'étais prête à me sauver suis boire ni manger, pour qu'on ne me vît pas.

Mais, au moment où je délibérais avec moi-même et où je me levais déjà de la litière pour fuir, j'entendis des pas de sabots qui descendaient, les uns lourds, les autres légers, l'escalier extérieur de la maison. La porte de retable

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s'ouvrit, cl il»'ii\ femmes j entrèrent en causant ensemble. L'une était une toute petite paysanne d'environ au plus seize ans; l'autre était une belle jeune femme qui paraissait la maîtresse de l'autre, et qui inondait à peu près vingt-trois ou vmgt-quatre ans. Quoiqu'elle se tînt droite et qu'elle marchât encore lestement, elle était enceinte; si robe lui remontait par-devant bien au-dessus du cou-depied, et on voyait par là qu'elle était bien dans la fin du neuvième mois de sa portée.

ESn \oy;mt paraître ces deux visages dans la lumière auprès de la porte, au moment même où je venais de prendre la résolution de me sauver, je n'eus que le temps de baisser un peu la tête et de me cacher dans le tond de l'étable, derrière la génisse noire. Je pensais qu'elle était la dernière que les femmes viendraient traire, et que j'aurais le temps, avant de me montrer à elles , de m'arranger les cheveux et de cacher mes pieds nus dans la litière en leur parlant. « Claudine, dit la maîtresse d'une voix claire, i douée et un peu lassée, comme la voix des femmes qui i portent enfant, tu n'as donc pas mis la cheville dans la « clavette, hier, en rentrant de faire la litière aux vaches, i qu'elle pendait à la ficelle en dehors, quand nous sommes descendues 1 — Si fait, notre maîtresse, répondit la jeune « tille, mais c'est le grand vent de cette nuit qui aura se- « coué la porte et fait tomber le loquet. »

Juiiez si j'étais à mon aise , si près d'être découverte pour avoir forcé une porte 1 Je ne soufflai pas.

Elles ' ausèrent encore un moment de choses •■( d'autres i u appropriant la litière et en écrémant le lait. Puis la bergère, approchant nu escabeau à trois pieds de la première vache, se mit à la traire dans un seau de bois blanc,

pendant que la belle jeune ménagère, qui ne pouvait |>a> se courber à cause de bod état, était adossée contre !<• battant de la porte, les deux mains croisées sur son tablier, causant et riant avec la petite fille.

J'aurais donné la moitié de ma vie pour rentre! bous terre. L'idée me vint de me cacher dans la paille, sous la mangeoire; mais je me dis : o Ça fera «lu bruit, et Ja four- ■ che de bois te découvrira. » Je >uais de peur, monsieur, moi qui avais grelotté la veille Eli bien, monsieur, tout cela n'était encore rien. Faites attention, je vais vous dire une chose pire que tout ce que je vous ai dit, et qui ne s'est peut-être pas vue depuis que le monde est inonde.

Je redoublai d'intérêt en voyant l'intérêt que cette pauvre iille attachait elle-même à ce qu'elle allait me raconter. Elle reprit :

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Pendant que la berbère trayait la seconde vache, puis la troisième, puis la quatrième, puis la cinquième, en s'approchant toujours plus de l'endroit où j'étais comme une condamnée, sans mouvement, je regardais de temps à autre à la dérobée la ligure de la jeune femme enceinte pour voir si sa pbysionomie promettait de la méchaiu ou de la compassion. Le soleil qui se levait et dont un rayon, frappaul mu- la perle, rejaillissait sur sa tète, éclairait de mieux en mieux son charmant visage, un peu l.iu- -ni-sini. .1 ouvrais des yeux aussi grands que les pensées doubles de i pot de fleurs. Il me semblait, plus je regardais, que j'avais déjà vu quelque part ces beaui trait ,

ces cheveux châtains, tes épaules souples ut détachées, ce cou long cl penché, cette bouche souriante, ces peux couleur de peau de prune, vils el tendres comme du feu à travers un tamis mouillé. Je me disais : o Pourtant, <r c'est impossible, tu n'es jamais de ta vie venue dans ce i pays perdu, avant cette nuit terrible où l'orage l'\ a « jetée comme un brin de paille, i Mais j'avais beau me dire ça, mes yeux en savaient plus crae mon raisonnement, et me disaient toujours : a Tu l'as vue. Cherchebien dans « ta mémoire, ce n'est pas la première ibis que cette ii- « gure entre dans ton regard ; voyons, ressouviens-loi « bien, i

Juste ciel! que je m'écriai tout à coup tout bas en i moi-même en faisant un mouvement en arrière comme « si on m'avait donné un coup de poing dans la poitrine « et en me sentant un frisson entre les épaules, comme « s'il m'était tombé une gouttière sur le corps ; juste ciel! i mes yeux n'avaient que trop raison. Mallieureuse ! où te i cacher 1 C'est la ligure de la jeune tille qui est venue une <( fois dans la boutique à Voiron pour se faire faire ses i robes de noces avant de se fiancer avec. .. avec Cyprien ! u monsieur!... Oui, et même celte robe qu'elle porte « encore aujourd'hui, c'est moi qui l'ai faite... je la re- « connais, quoique usée... Miséricorde! où la colère du i Seigneur m'a-t-elle jetée? 0 mon bon ange ! couvrez* '( moi de vos ailes, rendez-moi invisible, et dérobez ma •< misère et mon humiliation à celle qui jouit justement

. de la richesse, de la bonne renommée et du bonheur

« que jai eus sous la main, et que j'ai perdus en trahis- « saut Cypiienî... »

Je dis tout cela et mille autres choses, monsieur, plus vite que les paroles n'auraient pu le dire sur mes lèvres. C'était un assaut de pensées qui se renversaient les unes les autres dans ma tète, et qui me donnaient le vertige comme au bord du grand abîme en montant ici. Je rougissais, je palissais, je me mordais les lèvres, je me pinçais les bras pour me l'aire souvenir de ne pas crier, rétais pétrifiée comme la statue de sel de ma Bible, ou plutôt je ne savais pas ce que j'étais; mon cœur battait et ne battait plus; j'étais une morte debout, quoi !

— Ah! pauvre Geneviève î quelle situation affreuse, en elïet! lui dis-je en passant le revers de ma main sur mes yeux.

— Affreuse situation, en effet, monsieur, reprit-elle.

Figurez-vous bien ça. Me voilà, moi, Geneviève, jeune encore, assez jolie, disait-on, bonne et honnête ouvrière, passant pour une tailleuse achevée et pour une marchande

m aise, recevant cette jeune fille chez moi à la ville, lui vendant comme à un enfant tout ce qu'elle veut, la (Irslnbilliiut, Rhabillant <Ijh> ma chambre, lui passant ses

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boucles d'oreilles el ses colliers, la faisan! plus l)cllc qu'une reine pour qu'elle «aille épouser mon propre fiancé et me faire oublier de lui, en lui plaisant davantage! Voilà cette jeune fille qui rit, qui jase, qui est hère d'être entrée seulement chez moi, d'avoir été habillée et parée par moi, qui me croit une tille riche et rangée, quasi une dame !... qui épouse mon amour de jeunesse, mon fiancé, veux-je dite; qui est tière, et riche, et heureuse avec lui dans sa maison devenue la sienne, dans eette maison où j'ai fait le festin des fiançailles; car à présent je reconnais bien les vaches que Cyprien m'avait nommées dans le pré!... Et puis, nie voilà, moi, à présent,, une vile mendiante, déshonorée, sortant des prisons, courant les chemins, ayant vendu mes effets, sans toit et sans pain, sans robe, sans coiffe et sans sabots seulement, trouvée par cette même jeune fille, aujourd'hui sa femme à lui ! . . . où? dans la litière des vaches de l'écurie de son mari!... Oh ! c'est trop fort! Jamais, non, jamais la disgrâce humaine n'a été jusque-là!...

Voilà donc ce que je me disais, monsieur, et j'aurais voulu que la puissance de Dieu me transformât en un de ces animaux méprisés qui broutent la terre, et qui mangent dans la crèche, et qui labourent la friche sous l'aiguillon du bouvier, plutôt que de paraître dans la place et dans le costume où j'étais devant les regards de celle qui avait été ma rivale.

Mai- le temps courait, hélas! et la muraille du fond

contre laquelle j'étais appuyée ne reculait pas. Pendant que je restais ainsi anéantie et indécise dans ces pensées, la bergère, prenant ^o-n escabeau de la main gauche et son seau de lait de la main droite, passait lentement d'une vache à l'autre, cl approchait de l'avant-demière. Je dis lentement, monsieur; ce n'est pas que cela me parût lent, à moi, car il me semblait toujours qu'elle allait comme le vent, et j'espérais toujours qu'il y avait encore et encore des vaches entre celle qu'elle venait de braire et la génisse noire, pour me donner le temps de penser et de me décider! Peut-être aussi, me disais-je, que la maiti s'en ira, ou qu'elle oubliera de traire la génisse noire, ou qu'elle n'a pas fait le veau et qu'elle n'a pas de lait. Enfin, monsieur, on se raccroche à tout dans de pareils moments !

Mais toutes les branches cassent les unes après les autres quand le bois est mûr, disent les bûcherons. Au moment où la huitième vache donnait le pis el où la bergère prenait son escabeau pour tourner le pilier de supin de la loge de la génisse noire, elle m'aperçut encore immobile et hésitante, poussa un cri, laissa tomber le seau rempli de lait qui coula à terre, et se sauva vei maîtresse en disant : « Une fille mendiante, là! i montrant d'un geste effrayé le fond de l'étable à sa maitn et se sauvant jusque dans la cour p<nn- appeler le< gens de la maison

Je profitai instinctivement du moment <>ù la petite (i Ile épouvantée s'était précipitée hors de l'étable pour sortir

de ma cachette, latrie basse ci le- mains jointes, bien doucement, bien lentement, et pour (n'avancer vers la jeune femme, qui étail restée contre la porte, Elle lit un cri d'attendrissement ei an geste de pitié en voyant ma nudité et mon attitude humble et mes fétemeuts. Je tombai à genoux devan! elle, le visage quasi à ses pieds, espérant au moins quelle ne me reconnaîtrait pas.

t Pardonnez-moi ma faute, lui dis-je : si j'ai osé entrer

« dans votre étable sans permission, c'est que la tempête

« et le froid m'y ont jetée comme malgré moi; mais je

lia m'en aller, et vous voyez que je n'ai rien pris que

chaud, » ajoutai-je en lui montrant mes mains et mes

poches vides.

En disant cela je me relevais, toujours la tète basse, et je tis un mouvement comme de quelqu'un qui se sauve pour passer entre elle et la porte, et pour échapper, en fuyant de cette maison, aux regards des autres habitants.

Mais celte femme, qui était humaine, me dit avec douceur et en se mettant devant moi pour m' empêcher de sortir : « Non, pauvre fille, vous ne vous en irez pas dans « cet état : il ne sera pas dit que vous serez sortie de « notre maison sans avoir goûté le pain et sans avoir pris a un air de feu. Le bon Dieu ferait fondre notre sel et maici grir nos vaches. Venez là-haut, vous mangerez la soupe « avec nous. )>

Tout en parlant ainsi, elle regardait attentivement mon

ge, que je ne pouvais ni baisser ni détourner assez devant la lumière pour lui dérober ma figure. Tout à coup elle poussa un cri comme j'avais fait, et elle dit : « Est-ce

bien possible? Mam'selle Geneviève ici... dans cette

misère, demandant .-on pain!... b

Je vis que tout était perdu, et n'ayant [dus d'espoir que dans sa compassion pour nie laisser échapper : « Oui, Ca- (i tlieriue, lui dis-je à demi-voix ; c'est moi, c'est la tail- « leusc île Voiron qui vous a cousu de ses doigts cette « robe, el qui vous a fait belle pour vos fiançailles, quand <i elle était elle-même rielic cl honorée de tous dans son « état! La misère est tombée sur moi. » Et prenant le bas de sa robe dans mes deux mains : « Au nom de celte robe « de noces que je vous ai faite dans le temps, lui dis-jc, « et au nom de reniant que vous portez, laissez-moi sortir « sans boire ni manger; que Cyprien, votre mari, ne voie a pas ma honte et ma pauvreté ! s

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La belle femme portait la main à ses yeux, comme si mes paroles lui eussent été au cœur, tant elle paraissait pitoyable pour le pauvre monde, quand un grand bruit de gens qui descendaient l'escalier de bois se fit entendre à la voix de la bergère, qui criait toujours. Cyprien, sa vieille mère boiteuse, le père et la gardeuse de vaches entrèrent à la fois dans l'établc. Je restai comme frappée du tonnerre, à genoux, la tète inclinée et tenant encore des deux mains le bas de la robe de la femme de Cyprien. Un grand rayon de soleil du malin donnait malheureusement en plein sur ma tête, comme si le bon Dieu eût voulu me faire rougir jusque devant le Peu du cieL

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