‹ GenevièveChapitre 21 sur 44 · CX1II · texte numérisé non relu

CX1II

« C'est Geneviève, la marchande taiDeuse de Voiron, « dit la jeune femme à ceux qui entraient. Auriez-vous « jamais cru voir une demoiselle si riche et si estimée « comme vous la voyez là? » ajouta-t-elle en leur montrant du geste ma robe en pièces, mes épaules découvertes, mes cheveui remplis d'herbe sèche et mes pieds nus. « Ce que l c'est que de nous! »

A ce nom de Geneviève, tous les visages prirent une expression sévère et rude, personne ne dit rien ni ne fit un mouvement, excepté Cyprien, qui se retourna comme •>i on l'avait tiré par son habit, et qui se mit le visage contre le mur. lis deux mains sur ses joues, pour cacher la douleur qu'il ressentait en me voyant ainsi.

« Oui, ce que c'est que de nous, reprit enfin la vieille (( femme, répondant longtemps après à l'exclamation de « sa belle-fille : ce que c'est que de nous quand Dieu « nous abandonne, et qu'après avoir trompé longtemps le « prochain on découvre que nous ne sommes pas ce que « nous paraissions, et on nous jette sur le mépris comme i une fleur de mauvaise odeur sur le fumier! »

,le ne répondis rien.

Dire, s'écria le vieux, qu'une tille qui était assez « hoiméte pour ne pas vouloir voler douzesousà un pauvre

homme a bien voulu vendre son honneur pour rien à <( des militaires, et le nom et la \ieà son enfant ! Car nous

-,i\i))in tout, allez ! fa renommée a des pas de mulel pour -( monter aux montagnes.

« — Et dire, reprit la vieille en l'interrompant, qu'une « pareille créature a bien pu être la femme de notre Cy- « prien, et qu'elle ;t été assise Là-haut, en robe de soie el « en coiffe de dentelles, sur le banc, à la table des fian- « cailles, à côté du père el de moi!...

a — Ab ! mon père et ma mère ! s'écria Cyprien en « laissant tomber ses bras de son visage el en se retourci nant, les yeux tout rouges et tout mouillés, ne lui faites s pas de reproches ; elle m'a trahi, c'est vrai, ajouta-t-il « en sanglotant, mais je suis si heureux avec la Catherine « que voilà, et elle est si malheureuse, qu'il ne faut pas « l'injurier!...

« — Oh! oui, monsieur Cyprien, dis-je en me retour- « nant toujours à genoux, du côté de sa voix, mais sans « oser lever les yeux ; oh ! oui, j'ai été bien traîtresse vis- «r à-vis de vous ; vous devriez m'en vouloir, mais vous êtes « toujours bon, je vois bien ; et, puisque vous êtes bien « heureux avec cette autre femme, qui est bienmcilleinv et « plus belle que moi, pardonnez-moi le passé el laissez- « moi aller chercher mon pain ailleurs. Je ne savais pas « être chez vous, allez ! Je serais plutôt entrée dans la « porte du purgatoire! Mais la nuit et le bon Dieu m'ont « jetée dans la seule grange où je ne voulais jamais l aller ! . . . »

Pendant que je disais ça à Cyprien, en regardanl le plancher et en pleurant à chaudes larmes, j'entendis les pas d'autres sabots qui descendaient préoipitammenl l'es-

calier du grenier à foin où il y avait la chambre que Cyprien m'avait autrefois montrée pour moi, el je vis l'ombre d'une quatrième femme se dessiner sur la place éclairée du soleil où j'étais à genoux, h m1 joindre au groupe <l< s trois femmes qui me regardaient, à côté de la porte.

» — Oli ! non ! que nous ne vous en voulons pas, allez !

« reprit le vieillard, de ne pas avoir été notre bru; nous

« en remercions Dieu tous les jours, au contraire. Quelle

nommée auriez-vous apportée dans un pays de braves

gens comme le nôtre !

« — Oh! non, queCyprien ni nous, nous ne vous en vou- « Ions pas ! répéta la vieille femme. Le bon Dieu nous a bien « protégés, au contraire, en vous perdant comme il l'a fait, « avant que notre nom lut mêlé avec le vôtre, comme de « l'eau de roche avec l'eau du ruisseau '. Allez, mam'selle '• Geneviève, allez, mauvaise iille et mauvaise mère, allez « manger ailleurs le morceau de pain qu'on va vous jeter, « et remarquez bien le chemin pour n'y pas repasser. Il y « a des gens qui ne peuvent jamais aller là où ils peuvent « être reconnus !

« — Geneviève! s'écria une voix qui me tinta dans les « oreilles, comme si c'avait été la cloche de mon baptême a ou de ma première communion ; Geneviève ! Quoi ! cette « lille nue et mendiante que vous insultez ainsi depuis a une heure et qui grelotte à vos genoux, c'est Gene- « viève?... Ah ! vous devriez être aux siens ! i

En disant cela elle fendit précipitamment le groupe des trois femmes, du vieillard et deCyprien, pour me prendre dans ses bras. « Ah bien! je n'en rougis pas d'elle « moi ! i qu'elle ajouta.

Je levai la tète, j'ouvris les yeux à cette voix et à ce

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mouvement, et à travers mes larmes, qui m'aveuglaient presque, je reconnus, -qui?... Vous ne le diriez pus m oem mille!...

La sage-femme, la mère Bélan, de Voiron! celle que j'avais retirée de prison en y entrant à sa place !

GXV

La mère Bélan me releva et m'embrassa au moins vingt fois devant tout ce monde étonné, comme si j'avais été quelque chose. Je lui fis signe de se taire et de me laisser passer pour ce que je n'étais pas.

« Eh bien, c'est trop fort ! » quelle s'écria en frappant du pied sur le plancher des vaches et en mettant ses deux mains sur ses hanches pour regarder la mère et le père, qui faisaient avec les lèvres des airs de dégoût. « Non, a c'est plus fort que moi! j'aime mieux manquer à ma « parole pour sauver une bonne Bile que de la tenir pour « laisser condamner et avilir un innocent ! »

Je lui mis la main sur la bouche en lui faisant un clignement suppliant des yeux.

Elle écarta ma main de ses lèvres, et, se tournant malgré moi vers le père, la mère, la bergère, Cyprien el sa jeune femme :

« — Je dirai tout une fois dans ma vie! qu'elle lit comme « en s'imp;i!ienlant. Eli bien, vous autres, leur dit-elle. « sMvez-vous qui vous injuriiez, qui vous méprisiez, qui « vous traitiez ainsi comme la balayeuse <lr> rues-.' »

Ils se (ment.

« — Non/... Eli bien, je vaS vous l< dire moi, et i vous apprendra à ne pas parler sans savoii !

« — Eh bien, quil i demanda le vieux père, plus hardi qui les auii

« — La plus honnête fille de Voiron et la victime vo- « lontaire qui pàtit pour le mal qu'elle n'a pas tait ! s

Elle dit ça, monsieur, en frappant tellement du pied, en regardant tous les visages avec on air si sur de ce qu'elle disait, en élevant tellement la von ci en appuyant tellement sur les mots, comme si elle avait défié Dieu luimême de la démentir, que toute l'écurie eu trembla, el (pic le père, la mère, Cyprien, sa femme, la berger* . changèrent de figure et approchèrent leur visage du sien pour mieux l'écouter.

Alors, malgré tout ce que je pus foire, elle leur raconta tout! tout, monsieur : mon attachement surnaturel pour Josette, ma promesse de lui tenir lieu de mère, mon chagrin d'avoir été obligée de renoncer à Cyprien pour ne pas la qditter, le mariage secret de cette enfant imprudente avec le maréchal des logis, son enfant, sa mort, l'accusation contre la sage-femme, la faute [irise sur moi pour couvrir la mémoire et la croix de vierge de ma sœur, ma générosité (elle appela cela ainsi, monsieur,) de venir la délivrer de prison et m'y faire recevoir à si place eu me laissant croire fautive de ce qui n'était pas; enlin, tout, quoi !

« Et voyez, » ajouta-t-elle encore en me faisant taire forcément quand je voulais l'arrêter ou la contredire, « voyez! la voilà encore qui voudrait être avilie ci méprise devant vous, et qui soutire la misère, la honte, la i faim ci le froid, plutôt que de réclamer ce qui lui revient: i éputation et sa vertu !...

« Ce que j'ai dit est dit, » ajoula-t-clle en finissant. Puis elle m'embrassa encore en pleurant, el elle me dit : tr Mam'selle Geneviève, pardonnez-moi ici-bas; je suis « sûre que votre pauvre sœur défunte nie pardonne dans « le paradis. Si ces gens-là ne veulent pas vous rendre (( justifie, venez chez moi, moi je vous prendrai comme « ma fille, el je me glorifierai devant tout Voiron de parti tager mon lit el mon pain avec la plus honnêle et la plus « pure lille du pays ! »

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Personne ne disait rien, et tout le monde pleurait, monsieur ; Cyprien se mit à genoux avec sa femme à ma place. « Pardonnez-nous, me dit-il, de vous avoir mé- « connue, mam'selle Geneviève. C'est vous qui l'avez g "voulu. Quelque chose me disait bien toujours là qu'il défit vail v avoir un mystère là-dessous, el qu'en nie disant -( adieu sur le pont vous n'aviez pas l'intention de vous « moquer de mon amitié et de me trahir. Mais que voui lez- vous? il faut pardonner à mon père el à ma mère « d'avoir été trompés. Quand il y a des brouillards sur la « plaine, ça devient des nuages sur la montagne. Nous n'y « avons pas vu clair avant le jour d'aujourd'hui. Mais v'ià « ma femme qui vous aimera bien, et manière et mon are qui vous traiteronl comme une lille retrouvée : moi « je serai pour VOUS comme voire frère le soldai, >'il était i rentré au pays. J'ai déjà deux enfants, je \;iiv en avoir « un troisième peut-être cette nuit, c'est pour cela que la i sage-femme est ici; ça s'est trouvé comme par miracle 1

« Dieu est Dieu, voyez-vous; ce que les gens d'en basap- (( pellenl des rencontres, nous autres d'en haut, nous l'ani pelons la Providence! Ma mère es! âgée, mon père esl i las, Catherine a trop de ses trois enfants â soigner, sang « compter ceui qui pourront venir; nous avons besoin i d'une servante à la maison.

« — Oui, dit Catherine en l'interrompant, j'allais le i dire.

« — Oui, dit le vieillard, ça me rappellera l'histoire « des douze sous. Je n'aurais pas peur qu'elle nous vole, i celle-là !

« — Oui, dil la mère, ça me fait penser au festin des « fiançailles. Elle servait bien à table, tout de mémo, lle-là !

« — Oui, oui, oui, dil la sage-femme en nous faisant em- « brasser, Catherine et moi; venez, Geneviève, que je vous « prête du linge, une coiffe, une robe et des souliers pour a que vous n'entriez pas avec vos habits de mendiante « dans la maison où vous êtes entrée autrefois avec vos i habits de fiancée. Après ça, nous irons manger la « soupe. »

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