‹ GenevièveChapitre 22 sur 44 · CX VI II · texte numérisé non relu

CX VI II

Ça dura commo ça (rois ans et deux mois. J'ai mais la maison, j'aimais mon étal., j'aimais les enfants, j'aimais les vaches, j'aimais l'étable où je couchais maintenant dans un l)on lit de planches de sapin, au bruit des clochettes du bétail. Je passais la plus grande partie du jour, pendanl les mois d'été, à garder les génisses dans les prés d'en haut, au bord des sapins, en tricotant mon bas ou en faisant mes prières. Je me disais en voyant des tourbillons de neige folâtrer sur les tètes des arbres et poudrer les prés : « Voilà pourtant ce qui devait être ton linceul et ce (( qui t'a conduite dans une bonne maison où tu ne crains « plus ni honte, ni froid, ni faim ! » Ah ! la grâce de Dieu, monsieur, on ne sait jamais par où elle passe! on n'y croit jamais assez, voyez-vous! Aussi je ne m'inquiétais quasi plus de rien.

Eh bien, j'avais tort pourtant ; il ne faut jamais tenter Dieu, ni par excès de défiance, ni par excès de présomption. Souvent le bonheur es! là, qu'on le croit bien loin, le malheur est derrière la porte !

Le malheur!... Ah ! quel malheur!... Il arriva comme personne n'y pensait.

Vous savez ce que je veux dire, monsieur : von- êtes jeune, mais il n'y i de cela que dix ans. Vous avez en-

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tendu parler de la maladie qu'on appelle L'épidémie et qui a tant lit il mourir de pauvre monde pendant trois mois qu'elle a passé, d'abord dan* la plaine, et puis sur ces montagnes, où l'on dil que les aigles on! été la prendre pour la donner aui oiseaux, les oiseaux aux poules, l< \ pouk> aux insectes, les insectes aux hommes. Elle moula jusque chez nous, monsieur; elle emporta d'abord le cqré, comme pour être plus libre de ravager le troupeau ; puis elle frappa Je maison en maison à presque toutes les portes, comme le marguillier quand il va faire la quête des Rogations. Le charpentier et ses deux lils ne pouvaient pas suffire à taire le* cercueils. Bientôt un des lils mourut, puis l'autre, puis le père. 11 fallut enterrer le dernier sans bière, dans son linceul.

Depuis le commencement de la maladie, j'avais laissé les vaches seules au pré et je ne soignais plus que les pauvres malades. Comme j'étais de la ville, et plus entendue aux remèdes et aux soins que les paysannes du village, Cyprien et sa femme m'avaient cédée aux deux sœurs de l'hospice qui étaient montées de Grenoble pour assister les mourants. Je les aidai* dans leurs fonctions pour l'amour de Dieu, et j'appris d'elle-, ainsi, toutes le* tisanes qu'on fait dan* les hôpitaux. Quand elles eurent gagné l'une et l'autre la mort à cette bonne œuvre, ce fut moi qui les remplaçai seule pour tout le pays.

Mai*, hélas ! bien que la maison de Cyprien fût écartée et exposée au courant d'air sain et rafraîchissant qui descend de la gorge de l'avalanche, la mort trouva la porte. Elle emporta dans mes bras d'abord le père, puis la jeune mère avec ses trois petits enfants en trois jours, comme la grappe avec les graines, puis le pauvre Cyprien lui-même,

tSB »; km: vu; vi.

moitié de chagrin, moitié de maladie. Ce lui moi qui le veillai la nuit de sa mort et qui lui niai son anneau de mariage du doigt pour le porter au moins après sa lin, en mémoire de nos fiançailles. (Que Dieu nie le pardonne!)

Hélas! je croyais que je ne pensais plus au passé, niais je vis bien que je l'aimais toujours sans m'en douter. Les yeux sont comme ces oranges que je pressais pour faire si tisane, monsieur : quand on lus a pressées une l'ois, on croit qu'il n'y a plus d'eau amère dedans; mais, quand on les presse davantage, il y en a toujours ; elles ne coulent pas, voilà tout ! La vieille mère fut la seule qui résista. « La mort ne veut pas de moi à cause de mes péchés envers a vous, Geneviève, me dit-elle, j'ai été trop dure dans le < temps du mariage ; le bon Dieu me punit. Je vais me re- « tirer chez des parents. »

GXX

Ce fut à ce moment, monsieur, que le nouveau curé, votre pauvre ami, fut envoyé dans la paroisse pour remplacer le curé défunt, comme un enfant perdu qu'on envoie à la brèche pour combler le fossé de son corps ou pour tenir le drapeau debout un moment de plu-. Aucune servante dVn lus n'avait voulu le suivre: il n'avait point de - ;'i donner que la peine de secourir les agonisants ei de distribuer !<■ lait de sa chèvre aux petits orphelins dont l'épidémie avait emporté les mèri s. Ce pauvre ji une homme, tonl humain et tout miséricordieux qu'il était, il ne pouvait pas tout faire; il n'avait pas les mains adroites et doi poiir ces créatures comme une femme accoutumée aux

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malades el aux enfants, .le lui demandai > il voulait m'accepter pour servante, conmi—nt l'endroit et sachant faire un peu «le tout. — i Nous ne parlerons pas de gages, « monsieur le curé, que je lui dis; vous me nourrirez « vous m'habillerez, j'aurai mes soirées à moi pour liller « du chanvre, filer de la laine ou faire des bas; ça me i suffira. Je n'étais pas >i riche quand je suis moulée ici; i je puis bien en redescendre pauvre, si jamais vous me <r renvoyez de chez vous. »

Les gages lurent convenus ainsi, et j'entrai dans ma dernière place.

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Ali ! monsieur, que j'ai donc été heureuse, et que le bon Dieu m'avait bien ménagé après tant d'ennuis la compensation de mes peines ! Pensez donc, un homme si bon, si charitable, si aumônier, qu'il ne se gardait pas seulement une once de sel ou une salade du jardin, si je n'y avais pas pensé pour lui! Jamais un mol plus haut que l'autre: toujours triste, mais toujours résigné. Une cuisine à faire comme pour une mouche ï Du pain sur la table pour quiconque frappait à la porte. Une vache, une chèvre, un chien, des oiseaux à soigner. Des ruches entourées de girollées sous la fenêtre, des pots de Heurs sur la galerie. La paix, tout le jour assise, là ou les pieds au soleil sur le pas de la porte : 1rs enfants .vi faire épeler leur eroix-depar-Dieu, et d<- pauvres femmes venant causer avec leurs rouets, l'hiver, sous la voûte chaude du four! Rien à fain que les cierges à allumer aux baptêmes et les dragées à re-

ccvoir des parrains et des marraines en sortant de l'église. Tous les matins et tous les soirs la prière, tant que cela me l>lais;iii dans le cœur. J'étais heureuse, monsieur, cela ne pouvait pas durer.

— Mais, ma pauvre Geneviève, lui dis-je, qu'allez-vous devenir à présent?

— Ah ! monsieur, je ne m'en inquiète pas, réponditelle. Celui qui m'a menée par la main, de mon cercueil «lans la neige à Tétanie chaude de la mère Cyprien, saura bien me conduire encore où il fera bon pour moi. N'y at-il pas encore des étables dans la montagne 1 Et n'y suisje pas connue et môme aimée? Je puis m'en vanter. Il y a bien des braves gens qui me garderont et me nourriront pour mes sarclages au printemps, pour mes glanes l'été, pour nies quenouilles Idées l'hiver. Je ne demande que mon nécessaire, voyez-vous; ça n'est pas beaucoup, et le monde en ce pays est généreux. Ne pensez pas à moi. Et puis, si je deviens infirme, je connais les sœurs de Grenoble ; elles me feront bien avoir un lit à L'hospice, En fautil plus pour mourir?

— Oh ! lui dis-je, j'espère bien que, toutes les petites dettes payée-, il restera pour \<>u- un petit pécule sur le prix du mobilier de mon pauvre ami, et je vous prierai de l'accepter en mémoire de lui et en souvenir de moi.

— Ah! monsieur, me répondit-elle, ne pensez donc pas à moi ; le bon Dieu n'\ a-i-il pas toujours pensé, et u'j pen- •i -ra-l-il pas bien encore jusqu'à ce qu'on me couche ici

-mis l'herbe de Cyprieo el de sa femme, aux pieds de mon pauvre maître, dans le cimetière? Il y a des lits faits pour tout le monde dans la dernière hôtellerie du bon Dieu! Le (ont es! <l\ arriver avec une bonne conscience el sansregrets.

Et puis, tenez, monsieur, ajonla-t-elle en se levant \iveinenl de sa chaise et en tirant de la caisse noire du tourne-broche un livre de messe froissé, usé et enfumé, quelle ouvrit à une page marquée par un morceau de papier plié en quatre, tenez, je vais vous dire une chose encore qui m'a toujours soutenue dans ma condition.

CXXïlI

Un soir du dernier hiver, il vint ici un vieillard en habit d'ermite demander à passer la nuit au presbytère. M. le curé était descendu à Grenoble ; tout de même je reçus bien le pauvre pèlerin. Je lui fis la soupe, je lui préparai des œufs, je lui donnai un lit, je mis de la braise au feu, nous [tassâmes la soirée à causer ensemble, comme nous voilà, jusqu'après de minuit. Ah ! monsieur, excepté M. le curé lui-même quand il parlait de Dieu en chaire, je n'ai jamais entendu un homme parler comme celui-là. Je le regardais quelquefois en dessous pour voir si ce n'était pas un ange déguisé. Je lui demandai de m'apprendre une prière de mon rang et de mon état.

En s'en allant, le lendemain matin, il me laissa ce morceau de papier, qu'il avait écrit avec la plume de M. le curé, et il me dit de le lire quelquefois en me souvenant de lui. Le voilà, monsieur, lisez-le

■l'tl GENEVIÈVE

Et je lus :

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