‹ GenevièveChapitre 28 sur 44 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Deux ans plus lard, une longue chasse aux ours, qui dura plusieurs semaines, me ramena dans les forets voisines de Valneige. Je voulus savoir ce qu'était devenue la pauvre Geneviève. Je laissai mes camanidr> dechasse à l'auberge des Abîmes, et je montai seul au village par le pont Rouge.

« — Oh ! Geneviève, me dit le premier enfant que je « rencontrai ; elle ne loge plus chez l'un et chez l'autre « comme avant : on lui a bâti une petite maison à elle, i entre l'église et la cure, où il y a deux lils pour les ma- « Jadis de la paroisse qui n'ont personne pour les soigner « chez eux, et c'est elle qui lient l'infirmerie.» Jem*) fia conduire. Elle était seule 11 n'y avait point de malade en ce moment dans le village. Elle me reconnut, et m'embrassa comme sur le pont. « Oh ! je suis bien heureuse, « monsieur! me dit-elle ; je ne suis plus servante de per-

« sonne, mais je suis la servante de Ions c< n\ qui n'en ont i point. Quelquefois, comme aujourd'hui, je n'ai que le i bon InVii à servir! et vous, si vous voulez, ajouta-t-elle « avec grâce, caria chambre des pauvres est videel le lit esl bien propre; acceptes donc d'y passer la nuit. Nous « ne manquerons ni d'œufs, ni de miel, ni de pain de i seigle quand on saura dans le village que c'est vous. Et i puis le chien! ah! va-t-il être aise de vous revoir, lui! i car il vous connaissait bien pour l'ami de son maître, et, i quand je dis votre nom par badinage, il branle la queue « comme s'il voyait dans sa mémoire. »

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J'acceptai avec joie l'hospitalité de Geneviève, el toutes les voisines, sachant par elle qu'elle avait le monsieur à nourrir, apportèrent plus qu'il ne fallait pour un souper de chasseur.

Nous soupâmes ensemble comme à la table de la euro, en causant du vieux temps de deux ans. Après souper, elle jeta une brassée de sapin au feu, et nous continuâmes à parler de choses et d'autres jusqu'à onze heures de nuit, au bruit du tonnerre qui grondait bien fort et de la pluie à torrents qui tombait contre les vitres delà chambre.

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En ce moment, trois petits coups de marteau, frappé d'une main évidemment timide à la porte de la cour, in

es

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terronipireni les réflexions que je voulais lui foire rar soi récit si simple, et les questions que je voulais encore lui I adresser. Mais, bien qu'il fui tard el que la nuit (ut sombre, Geneviève courut ouvrir sans manifester la moindre hésitation ni la moindre terreur. Je mis la tête machinalement à la fenêtre qui donnai! sur le chemin, pour savoir qui pouvait frappera une porte isolée aune pareille heure, et j'entendis le dialogue suivant :

— Ouvrez, pour la grâce de Dieu, et donnez-moi une place au grenier à foin ou dans une grange pour passer la nuit !

— Qui ètes-vous?

— Je suis un petit garçon magnien qui a perdu sa route, et qui va chercher au pays la femme de son ma îlre.

La voix disait assez d'elle-même que c'était un enfant en bas âge; car celle voix était claire, douce et timbrée comme celle d'une jeune fille.

— Et où est-il votre maître?

— Il est à Voiron, resté malade à l'hôpital.

— Entrez, mon pauvre petit, dit Geneviève.

Et je l'entendis tirer le verrou et faire tourner le battant de la porte de chêne à gros clous sur le gond criard de la porte.

Elle remonta bientôt l'escalier de la galerie et rentra dans la cuisine, accompagnée d'un enfant de dix à douze ans, qui s'appuyait sur un bâton de bois blanc plus haut que lui, el qui pliait sous un gros sac de toile de chanvre attaché sur ses épaules par deux bretelles de cuir.

Il \ avait eu un grand orage dans la soirée. Le sac, les habits, le chapeau de feutre blanc et les cheveux pendants

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de L'enfant ruisselaient comme s'il était sorti de la far* taine.

Geneviève jeta au feu, qui allait s'éteindre, une brassée de branches de pins, d'où jaillit à l'instant une grande flamme résineuse; elle coupa une tranche de pain sur le bout de la table, tira du buffel le reste de la salade du soir, el versa dans un verre un doigt de vin. rendant ce temps-là, L'enfant défaisait ses bretelles, ôtail -.1 veste, secouait son chapeau et retournait son sac sur une chaise de Lois, devant la ikunme du loyer, pour faire sécher la toile.

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Je le regardais en souriant, ce petit voyageur, qui faisait déjà seul le tour de ces sauvages montagnes, et qui aurait été obligé de faire deux ou trois de ses petits pas pour franchir une des grosses fourmilières que l'on rencontre dans ces bois de sapin.

C'était une des plus charmantes et des plus touchantes figures féminines d'entant que j'eusse jamais vues dans ma fie. De grands yeux noirs avec des cils qui faisaient ombre sur sa paupière inférieure, semblable à celte ombre artificielle dont les femmes d'Orient en bordent l'ovale pour en relever l'éclat ; une bouche entr'ouverle comme celle de tous les enfants, qui semblent avoir à aspirer toute une longue vie, et qui n'ont rien encore à retenir dans leur cœur ; des dents petites et rangées comme des grains de grenade dans leurs alvéoles de chair rose : un petit nez dont les narines transparentes palpitaient comme les ailes

d'un petit oiseau qui s'efforce d'entr'ouvrirses ailes avant qu'elles aienl lis plumes; un front arrondi, blanc sur les yeux, marqué de rose sous les cheveux par la trace du lourd chapeau qui en avail pressé la peau trop tendre; des cheveux d'un Moud louer approchant du noir, longs, ondes, vernissés el séparés, par l'eau qui en coulait, en nattes fines el humides, comme ceux d'une femme peignant le malin ses tresses sortant du réseau qui leur a donne ses plis nocturnes. Avec tout cela, quelque chose dans le regard, dans la physionomie, dans l'attitude, dans les mouvements, de sérieux, de réfléchi, d'attentif à ce qu'il faisait, au-dessus de son Age. Je ne me lassais pas de le voir oter sa veste, l'étendre sur ses genoux pour la l'aire égoulter, vider ses poches, retourner son sac sur sa chaise, ranger son bâton derrière la porte, aller, venir dans la cuisine, en prenant garde de ne rien déranger et de ne pas marcher avec ses gros souliers ferrés sur les pattes du chienou du chat. Geneviève ne le contemplait pas avec moins d'attention el ne l'admirait pas avec moins d'étonnement que moi; elle semblait même l'étudier d'un œil plus fixe et plus attendri, comme s'il y avail eu dans ce visage et dans ce caractère je ne sais quel souvenir ou quelle ressemblance qui reportait sa pensée au loin el où elle ne voulait pas aller.

i.WW

Quand l'enfant eut fini de souper sur le bout du banc et qu'il nous crut occupés à causer auprès du feu sans faire attention à lui, il \int doucement prendre son S8C

séché au feu sur la chaise; il le porta but I.i table, où il venait de manger son pain ; il le dénoua, et il étala un à nn, devant lui, mit la nappe, tous les petits objets contedus dans sa valise d'enfant. Il les touchait, les examinait, ssuyait, les rangeait pour B*assurer que la pluie n'avait rien gâté de ce qu'il portail avec tant de soin à la femme et aux filles de sou maître, le magnien. C'étaient des étuis de bois peints à grosses Heurs rouges el jaunes des aiguilles et des épingles dans de petits carrés de papier bleu, des jouets d'enfants des chapelets de petits grains noirs et rouges pour colliers, des bagues de laiton et enfin une lettre enveloppée d'une double feuille de gros papier gris dans lequel les épiciers enveloppent leurs pains de sucre. Il regardait, touchait, tournait, retournait, essuyait, polissait tout cela comme aurait pu faire une per- MMne raisonnable et soigneuse, comme s'il eût senti, par un isolement précoce, l'importance du dépôt dont il était chargé par son maître, ne s'apercevant seulement pas (pie Geneviève et moi nous le regardions du coin de fœil. Quand il eut fini sa revue, il replia tout, rangea tout dans différents papiers et remit tout dans le sac, qu'il noua avec soin par la gueule. Puis, ôtant de nouveau sa veste, il ouvrit sa chemise de grosse toile dont la rudesse et la couleur faisaient ressortir la linesse et la délicate blancheur de sa peau d'enfant. Il prit des deux mains et enleva de son cou nu long collier de crin noir, au bout duquel était >u>pendu sur son sein un objet apparemment plus précieux et plus personnel qu'il posa sur la table, qu'il retourna avec des doigts encore plus soigneux et qu'il examina avec des veux encore plus attentifs. L'était une large boîte ronde et plate eu et ai non en fer-blanc battu, comme

•r,s GENEVIÈVE

ceDes où les pèlerins portent leurs reliques, et les matelots

leurs papiers.

L'enfant, après l'avoir bien soufflée de sa petite haleine et bien polie <le sa petite main, tiuit par l'ouvrir pour s' i— mer mieux suis doute <pie la pluie n'y avait pas pénétré. 11 en tira quelque chose qui était roulé dedans la boite en sept à huit cercles, entouré de papier, connue les anneaux, d'un serpent apprivoisé qui dort dans le creux de la main d'un psylle arabe. Il déroula les anneaux, déplia le papier, et nous en vîmes lentement sortir une Ionune tresse de cheveux châtain sombre, aussi souples, aussi ondoyants, aussi vivants de teinte et de vernis naturel, que s'ils venaient de tomber, sous les ciseaux de sa sœur ou de sa mère, du front d'une jeune fdle de seize ans. A la nie de cette boucle de cheveux, Geneviève, qui s'était leur de sa chaise pour se glisser derrière l'enfant, poussa un cri, arracha les cheveux de ses petites mains, les prit dans les siennes, toute tremblante, les approcha de la lampe, les regarda, les toucha, en palissant ton, jouis davantage, puis s'écria en regardant le petit garçon :

— De qui tenez-vous ces cheveux?

— De la religieuse, répondit l'enfant.

— Quelle religieuse 1 dit Geneviève.

De la religieuse de l'hospice de Grenoble.

— Yous êtes doue un enfant de l'hospice?

— Uni, dit l'enfant en baissant la tête el en rougissant, comme s'il eût déjà compris qu'il y a\ait de la honte dans

sa misère.

Kt de qui vous a-t-elle dit que venaient ces cheveux?

ajouta- t-elle avec une telle précipitation de paroles et une telle palpitation du cœur, que les mots semblaient B'entre-

choquer sur ses lèvres ri que ta boucle in mblail comme la feuille au veut dans ses doigts.

— De ma mère! répondit l'enfant.

— De votre mère! s'écria Geneviève, et elle tomba évanouie, les bras passés autour du cou de l'enfant.

J'entrevis qu'un grand mystère allait se passer de nouveau, insoluble peut-être, devant le cœur de la pauvre tille; niais je dis connue elle : Dieu est Dieu, et ce tjue le> nommes appellent rencontre, les anges rappellent Providence !

L'évanouissement de Geneviève ne fut que d'une seconde; elle se releva à l'instant du banc sur lequel elle s'était assise en sentant fléchir ses genoux, et se précipita, les deux bras jetés au cou de l'enfant, en criant : Josette/! Josette ! L'enfant, effrayé de ce geste et de ces cris, et ne comprenant rien à cette violence de l'émotion de Geueviève, croyait qu'elle voulait lui dérober les lettres, la boite et les cheveux qu'il avait étalés sur la table ; il lev couvrait de ses deux petites mains comme pour les retenu de toutes ses forces; il criait en regardant vers moi, tout éploré, me demandant secours de la voix et des veux. Geneviève, sans s'apercevoir de l'effroi qu'elle causait à l'enfant, tenait à deux mains sa tète, l'approchait, la repoussait, la rapprochait tour à tour de son sein et de sa lampe pour s'assurer qu'une illusion ne trompait pas ses sens, et que les traits de l'enfant, qu'elle examinait ainsi et qu'elle comparait dans sa pensée avec des traits qu'elle avait dans

Mo gem;mi:vk

la mémoire, étaient bien ceux de sa pauvre sœur. Elle ne jetait çà et là que des exclamations rapides et entrecoupées

qu'elle s'adressait à elle-même. — • Est-ce bien MU front un peu bombé ainsi et séparé au milieu parce petit pli que ma mère appelait le nid de mes livres?— Oui! Et elle embrassai! le front lisse et blanc de l'enfant à la même place où elle avait embrassé tant de fois celui de Josette. — Estce bien son nez un peu relevé par le Unit, avec deux belles petites narines fines à traders lesquelles on voyait transpercer le soir la clarté rose de notre lampe? — Oh! oui, c'est bien cette forme et cette transparence. Et elle collait le visage du petit contre son sein. — Est-ce bien cette bouche dont les deux coins, noyés dans ses joues, se relevaient quand elle était gaie, et fléchissaient comme cela quand elle avait envie de pleurer? — Oh! oui! oui! Tenez, il me semble qu'elle va me parler et me dire mon nom. Et elle joignait ses mains devant les lèvres tremblantes et prêtes à pleurer de l'enfant ! — Sont-ce bien Bec veux du même bleu que le ciel d'hiver? Est-ce bien son menton creusé de cette même fossette? ce cou rond, blanc, un peu incliné, où le poil follet des cheveux descendait en serpentant jusque entre les épaules? — Oh! oui ! oui ! Et en disant cela elle était délicatement la cravate de l'entant, examinant attentivement le cou du petit, devant, derrière, des deux côtés, et l'embrassait à toutes les places! l'uis tout à coup jetant un cri plus fort, et fte tournant vers moi en me montrant du doigt quelque chose : « Oh ! a>sez ! assez! voyez donc, monsieur, tout! tout! jusqu'au signe que nous appelons le grain île beauté que Josette avait juste à l'endroit où son cou s'emmanchait avec sa poitrine, comme si les anges lui avaient at-

lâché en venant au monde une belle épingle de jais à la naissance du sein! Tenea! le voilà! te voilà! mousieuj ! Ou'on me dise maintenant que ce n'es! pas elle 1 i En poussant ces cris de surprise et de joie, elle entr'ouvrail un peu ta grosse chemise de toile ecrue «le l'enfant cl nie montrait, en effet, un large signe déjà couvert d'un duvet blond; elle l'embrassa avec plus de transport encore qu'elle n'avait embrassé le front, les cheveux, le menton, les joues !

Ce signe, posé à la môme place que sur la poitrine de Josette, paraissait à Geneviève l'acte de naissance, >igné par Dieu lui-même, de reniant que le hasard remettait ainsi dan- ses bras.

Elle se cacha un peu et retomba assise sur le banc en regardant toujours le charmant visage étonné du pauvre magnien et en s'essuyant les yeux, d'où coulèrent à la lin deux ilôts de douces larmes.

CXXXYII

— Pourquoi donc que cette dame me déshabille comme ça et quelle pleure? dit le pauvre enfant tout tremblant et me regardant comme pour m'interroger ; car il voyait bien que la servante sanglotait trop fort pour lui répondre.

— C'est qu'elle a connu votre mère, lui dis-je, et que vou> lui ressemblez tant, qu'elle croit la revoir après sa mort et l'embrasser en vous.

— Ma mère? dit le petit, elle n'est pas morte, Dieu merci! Elle se porte bien, au contraire; elle est bien plus

jeune et bien plus rouge sur les joues que celle-là; et puis,

tout lu monde dit que je ne lui ressemble pas du tout, pas plus qu'un agneau blanc ne ressemble à une brebis noire. Elle a leseheveux comme la plaque de la cheminée, et moi je les ai comme les sarments de notre treille, après cela, ajouta-t-il, c'est possible, pourtant, attendu que moi, j'en ai eu... (il compta sur ses doigts); oui, j'en ai eu une, daux, trois, peut-être bien quatre, de mères. On dit au pays que les autres n'en ont qu'une; c'est peut-être ce qui Eût la raison de cette demoiselle.

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— Tu en as eu deux, trois, quatre, de mères? s'écria Geneviève, qui avait tout entendu, en se relevant de nouveau par un élan convulsif et en me regardant d'un regard de triomphe qui me disait : Voyez si le cœur et les yeux m'avaient trompée !

— Eli bien! dit-elle après au petit, qu'elle se reprit à interroger avec plus de calme et avec la même tendresse de voix, quelle était donc ta première mère? Voyons, conte-nous ça.

— Ob ! la première, répondit l'enfant, je ne l'ai jamais vue. Ou dit qu'elle demeure dans un pays bien loin, là-haut, par-dessus les neiges et les étoiles où Ton ne \;i qu'après sa mort.

— Tenez, murmura Geneviève, qui buvait 8es paroles, je ne lui lais pas dire, sa première mère est morte.

— Non ! elle n'est pas morte, dit l'enfant en la repre-

GENE VIE V] MB

liant, mais elle ne vil pas dans le mëine pays que nous antri

— Allons, bien! comme tu voudras, mon enfant, dit Geneviève; el la seconde, la connais-tu 1

— Oh ! celle-là, répondit reniant, je m'en souviens un peu, un peu, mais pas beaucoup; elle était bien méchante et i'lle nie taisait avoir bien soif et bien froid, mais je ne sais seulement pas son nom.

— Et la troisième?

— Oh î la troisième, dit-il en battant joyeusement ses deux petites mains l'une contre l'autre, c'esi ma meilleure mère, c'est la vraie mère! c'est Luce, c'est la femme de mon père le magnien ! Celle-là, nous nous aimons bien, allez ! Elle a soin de moi comme vous ! et elle a bien pleure quand je l'ai laissée à la Saint-Jean, après la foire, en accompagnant la première fois mon père pour foire aller le soufflet sur les chemins, pendant qu'il étame les marmites du monde des villages.

— Et où demeure-t-elle, ta troisième mère? demanda Geneviève.

— Elle demeure là-bas, bien loin, de l'autre côté des Echelles, dans un pays qu'on appelle le Gros-Soyer, où il y a cinq maisons écartées les unes des autres, qui ont chacune un verger et un pré avec des noyers et des sorbiers, et les plus beaux sont à nous.

— Mais le clocher du pays, comment l'appelle-t-on'.' dit la servante.

— Ah ! le clocher, on l'appelle la paroisse, dit l'enfant avec assurance.

— Tu ne lui sais pas d'autre nom?

— Non, dit le petit; mais je sais bien le chemin, allez.

el quand on a passé les Echelles, on Lourne à gauche, on suit le torrent pendant une heure, et puis on lourne à diode, on monte, on monte, on monte par le seul ici' do chèvres, et on arrive, quand le soleil se couche, à la- maison de mon père le magnien. S'il plaît à Dieu, et si vous voulez me donner demain, avant le jour, nn morceau de pain dans ma poche, j'espère bien que j'y serai le soir, tout petit que je suis ! Mais, mon Dieu ! que ma mère va donc avoir de chagrin quand je lui dirai pourquoi je reviens tout seul, et que mon père m'envoie la chercher pour lui dire adieu avant de partir pour un pays dont on ne revient plus jamais! jamais! jamais! répéta deux ou trois fois l'enfant consterné.

— Oh! tu n'iras pas tout seul, s'écria Geneviève en l'embrassant de nouveau; j'irai plutôt avec toi, vois-tu? moi; ou plutôt tu n'iras pas plus loin qu'ici ; j'irai à ta place, moi; je vais partir tout de suite pendant que tu dormiras ; je demanderai aux Échelles la paroisse où il y ;i le hameau du Gros-Soyer, et je te ramènerai ta mère Luee demain soir, (pic tu mèneras à Voiron voir son mari, et il faut espérer qu'il ne lui dira pas adieu pour si longtemps que tu crois, pauvre petit !

En se disant cela, Geneviève se mit à ôter ses sabots, à chausser ses souliers. Je l'arrêtai par le bras.

— Non, lui dis-je, Geneviève ; voua n'irez pas, ni le petit non plus. Je vais aller réveiller un de vos bons voisins, qui connaît le pays, je lui payerai sa journée et celle de >on mulet, pour aller chercher au Gros-Soyer la femme du magnietl. Il fera monter, en revenant, cette pauvre Femme sur sa bote, et ils seront ici avant la lin de la journée de demain. Vous, vous allez faire dormir quelques

lifiiiL-s le petit, qui succombe «le fatigue et de son il.

Au point du jour, vous monterez tous les deux Bur mou cheval, qui est bien doux et que je mènerai moi-même par la bride, [fous descendrons ensemble à Voiron, le petit nous conduira dans la maison où il a laissé son père malade je ferai venir un médecin, qui e>t on de mes amis; vous soignerez le mari de Lnçe comme vous avez tant l'habitude d'en soigner d'autres, sa femme viendra après le consoler de son adieu s'il doit mourir, ou le ramener s'il doit vivre, et vous éelain hvz, avec la pauvre femme, le mystère que la figure de cet entant a remué dans votre cœur. Oui sait, comme disait .locelyn, si l'oiseau tombé du md sur le pas de la porte ne sera pas quelquefois le plus heureux de la couvée?

— Vous avez raison, monsieur, dit Geneviève en renuïtant se< sabots et en prenant une physionomie un peu contrainte, comme si ejleeùt senti à regret la justesse de mon observation, tout en regrettant pourtant bien fort que ces vingt-quatre heures de retard ajournassent d'autant l' impatience qui la dévorait de causer avec Luce de cet enfant qu'elle adorait déjà et qu'elle craignait de perdre encore ; vous avez raison, je vais réveiller le vieux père la Cloche. On l'appelle comme cela à cause du collier de clochettes qu'il met au cou de son mulet et qui tait qu'on l'entend de loin a travers les neiges. 11 est justement rentré avanthier du Grésivaudan, et sa bête sera reposée.

En quelques minutes, l'enfant lut couché et endormi.

aOCS GENEVIÈVE

le père la Cloche éveillé, mou marché l'ail avec lui poui aller chercher la femme du magnien au Gros-Soyer, <i

le mulet sellé d'un bat recouvert d'un coussinet de laine pour asseoir la pauvre femme au retour. J'entendis bientôt les clochettes de la bète résonner en s'éloignant du côté de la Savoie.

J'allai prendre quelques heures de sommeil. Quant à Geneviève, elle avait une telle lièvre d'émotions, d'incertitudes et d'espérances luttant dans son coeur, qu'elle ne voulut pas quitter la cuisine où dormait l'enfant et qu'elle s'accouda seulement sur le dossier de sa chaise, les yeui tournés vers le lit où il reposait, comme si elle l'avait couvé du regard, de peur qu'il ne disparut pendant son repos. Je crois bien qu'elle entendit sonner ainsi toutes les heures de cette courte nuit.

Avant que le jour dessinât tout à l'ait nettement les tiédies noires des sapins sur le bleu du ciel, Geneviève, qui n'osait pas m'appeler, mais qui désirait pourtant m'avertir, lit tant de mouvement dans la maison et tant de bruit sur les dalles avec ses sabots, que je compris cet appel indirect, et que je me levai de mon lit, où j'avais dormi tout habillé. J'allai à l'étable de la petite hôtellerie, où j'avais laissé mon cheval. Je le sellai, je le bridai ; j'empruntai une couverture degrosse laine pour l'étendre sur la selle; j'y lis monter Geneviève, qui tenait l'enfant serré dan- ses deux bras devant; je pris Ja tète du cheval de la main droite, mon fusil sous le bras gant lie, et nous marchâmes

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tiiisi, tantôt en silence, tantôt en musant, jusqu'à la porte il»- Voiron, où nous arrivâmes avant midi.

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Nous fumes guidés par L'enfant, dont la mémoire semblait avoir retenu toutes les pierres du chemin et toutes 1rs portes, jusque dans une misérable hôtellerie du faubourg

de Lyon. Nous entrâmes dans une vaste cour remplie d'équipages de rouliers, de chaînes jonchant la terre devant les timons de leurs guimbardes, de chevaux que l'on menait boire, et de tout le tumulte d'une cour d'auberge, où l'on entendait sortir des salles basses les ebocs des verres et les jurements cyniques des charretiers. L'enfant courait devant nous. 11 s'arrêta au fond de la cour à droite, sous un hangar obscur d'où partait une espèce d'escalier ou plutôt d'échelle de bois sale et vermoulu qui montait au logement des colporteurs, des rémouleurs et des magniens, quand ils s' arrêtaient pour une nuit à Voiron. L'enfant paraissait bien impatient de revoir son père. Cependant, avant de monter la première marche de l'escalier, il s'arrêta ; et, se retournant, avec un air de mystère qui contrastait avec la gracieuse naïveté de sa ligure, du coté de Geneviève: « Mademoiselle, lui dit-il tout bas, ne par- 8 lez pas de ce que je vous ai dit de ma première mère, « de ma seconde mère et de ma troisième mère devant < mon père ; Luce ne veut pas. Elle m'a dit qu'elle m'a- « bandonnerail dans le chemin si je parlais jamais de cela h à son mari, parce qu'il ne faut pas que lui sache que

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a j'.ii plusieurs mères. Elle dit que cela lui ferail «lu cha- « grin et que cela la ferait gronder. »

Nous nous regardâmes, étonnés de la précaution de Luce ri de la prudence de l'enfant, Geneviève cl moi. Nous promîmes au petit de ne point parler de ses confidences surprises la veille à sa naïveté, et nous montâmes l'escalier.

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Nous trouvâmes en haut, dans une espèce de grenier formé de planches de sapin mal jointes, une grande chambre empruntée sur le fenil, et meublée de cinq <>n six bois de lit couverts de leurs paillasses, cl de quelques chaises. La porte seule donnait de l'air à ce logement brûlant, échauffé par les vapeurs acres de récurie qui étail au-dessous, lue lanterne de roulier suspendue au plancher par une corde et où brûlait un morceau de suif, éclairait les grabats. Ils étaient tous vides, à l'exception du dernier contre la cloison du fenil. La lueur de la lanterne éclairait sur ce lit les formes d'un corps sous la couverture, et la tète paie du pauvre malade sur le traversin.

— C'est moi, père! cria l'enfant en se précipitant vers le lit et en jetant se» petits bras au cou du moulant.

— Ah ! c'est loi, répondit-il d'une voix éteinte par le mal et qui semblait se réveiller du fond d'un rêve de lièvre; et où est Luce? Est-ce que lu n'as pas su retrouver Ion chemin ?

— Luee viriii demain sur un mulet, avec un homme de Valneige, qui esl allé la chercher de la pari d'un monsieur cl d'une -demoiselle qui sont bieu bons pour* le pauvre monde el qui m'ont ramené sur un beau cheval à Voiron, pour avoir soin de toi.

L'enfant raconta alors en peu de mots toul ce qui s'était passé à rhospice de Valneige, la veille el la nuit dernière, saus parler néanmoins de la découverte de ses cheveux el de l'effet de sa ressemblance avec la sieur de la servante. Puis il lit signe à Geneviève et à moi de s'approcher du lit, el il dit à son père : i Voilà la dame et voilà le monsieur. »

Le malade chercha à se soulever sur son coude affaibli, • ■! ^e confondit en remereimenfs et en élonnemeuls sur tant de pontés (pie des personnes étrangères avaient pour son enfant, pour sa femme et pour un pauvre homme comme lui. Nous lui défendîmes de parler de reconnaissance avant qu'il fût bien guéri. Geneviève, après avoir l'ail rafraîchir l'enfant, se mit à balayer et à laver le plancher de la chambre, à allumer un petit feu dans un fourneau sur le palier pour faire de la tisane, à casser du sucre, à changer les draps trempés de sueur du malade, d'une main si douce et si exercée qu'il s'aperçut à peine qu'on l'avait remué; l'enfant l'aidait avec un zèle et nue intelligence au-dessus de son âge. Je descendis dans la salle basse de l'hôtellerie ; je payai à l'hôte le prix de tous les lits de son grenier pour qu'on n'y logeât aucun étranger jusqu'à la guérison ou jusqu'à la mort ànmaijuien. Je dis que cet homme était un des métayers de ma famille, auquel je prenais un intérêt tout particulier. Je donnai une étrenne au garçon d'écurie pour qu'il empêchât autant que

possible les rixes et les vociférations sous le hangar, el j'allai moi-même chercher le jeune médecin, mon ami de collège, excellent homme, qui mettait plus dé cœur encore que de science dans sa pratique. M;iis c'est ce qui me donnait confiance en lui, car la médecine, selon moi, est surtout une intention plus qu'un art de guérir. La science du médecin n'a que des .moines ; son cœur a des divinations. La volonté de soulager est par elle-même une puissance qui soulage. Un médecin doit être bon ; c'est plus de la moitié de son génie.

Je le trouvai sortant de sa visite de l'hôpital. Il me suivit à l'auberge et tàta le pouls du malade. 11 affecta un air de satisfaction et de confiance dans ses paroles et dans sa physionomie devant lui. Il savait que l'espérance est une grande force vitale et qu'il faut encourager la vie, surtoul pendant (pi' elle lutte avec la mort. 11 ordonna à Geneviève, qu'il connaissait, le traitement simple, doux et cordial, convenable à ces natures où les maladies mêmes sont simples comme les professions.

Après avoir ainsi rassuré l'homme souffrant et consolé l'enfant, qui regardait le visage du médecin comme les anges regarderaient celui d'un prophète, il nous prit à part sur le palier de l'escalier, Geneviève et moi, el nous dil avec une expression de doute et d'inquiétude : « C'est une pleurésie à son cinquième jour, le neuvième décidera. Le cas est grave mais pas désespéré. Les boissons, la sueur el la tranquillité d'âme sont le seul traitement à observer. Je viendrai plusieurs lois ions les jouis diriger Geneviève. Kllc y peut plus que moi. Je ne suis que l'œil <pù voit le

mal, elle est l,i main qui le louche et qni le combat à Ime

les moments. »

Geneviève retourna à son poste auprès du li( ; l'enfant nc mit à nettoyer les outils de son père ci à raccommoder le soufflet dans la cour, au pied de l'escalier, allant el venant Bans cesse de son ouvrage à Geneviève et de Geneviève à

son ouvrage, les pieds uns pour ne point faire de bruit. Je pris une chambre dans l'auberge en face du hangar, le voyais de ma fenêtre tout le petit tracas que Geneviève et l'enfant Elisaient sur l'escalier de récurie. Tontes les fois qu'elle sortait pour respirer l'air ou pour aller chercher une chose ou l'autre à la cuisine de l'hôtellerie, la pauvre fille passait la main dans les cheveux blonds de ce bel entant, les effilait entre ses doigts comme des soies, les regardait reluire au soleil, et lui baisait le front eu cachette. croyant que personne ne la voyait.

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