CXLVII
Mais, bêlas! la Providence ne paraissait pas vouloir exaucer nos souhaits pour le rétablissement de Jean. Le soir du neuvième jour il fut à l'agonie. On appela un prêtf" pour bénir son départ de i;i terre. Le médecin vint essaya
en vain les derniers cordiaui sur Ba faiblesse croissante. Il s'approcha de Geneviève et de Luce, qui pleurajeril autant l'une que l'autre au pied du lit, Luce à cause de Bon mari, Geneviève à cause de Luce, car elle commençait à l'aimei comme une soeur.
— Il faut que cet homme fasse appeler le notaire, dit-il à voix basse aux femmes; s'il ne sait pas écrire, il n'a point laissé chei lui de testament, el il à des dispositions 'i foire.
Jean avait , outre <on état et ses outil>, un petit bien comme tous les montagnards, consistant en sa chaumière, un jardin , un coin» de broussailles sur la colline, un ou deux petits prés et une steppe dans le creux du rocher. Il n'avait jamais pensé, si jeune qu'il était, à en disposer après lui. Il croyait que ce petit patrimoine passerait tout naturellement à sa femme et à son enfant. Il ne s'en était jamais inquiété. Cependant , quand le médecin lui eut expliqué que l'entant posséderait tout quand il aurait vingt et un ans, et que sa pauvre Luce serait peut-être à la merci d'une liolle-tille dans son propre foyer, il consentit à laisser venir un notaire et des témoins pour partager le bien entre sa femme et son fils. Je fus un des témoins tout prêts pour cet acte suprême qui unit le mort aux survivants par l'héritage. Le notaire logeait à deux pas de l'auberge.
Jean, comme il arrive toujours au dernier moment, avait repris toute la lucidité de son intelligence.
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Il dicta à voix haute son testamenl au nolaire, qui écrivit sous sa dicItV ces mois : « Je lègue la jouissance de mon bien au Gros-Soyer à Luce, ma femme, et la propriété, après elle, à mon lils. »
— Est-ce (ont? dit le notaire au mourant .
— Oui, reprit le pauvre homme. Puisque la femme est si bonne mère, elle aura soin de l'enfant pendant sa \ie, et, après elle, l'enfant trouvera tout ce que je laisse... N'est-ce pas, Luce? dit-il en regardant sa femme ; cela ae va-t-il pas bien à ton idée comme cela ?
Luce ne répondit pas, et se retourna contre le mur avec un geste de désespoir que la douceur habituelle de son caractère et le calme mélancolique de son attitude me firent trouver étrange. Depuis qu'on avait parlé de notaire el de testament, et que l'officier public était entré avec les lémoins dans la chambre, elle paraissait en proie à une agitation qui n'avait pas seulement l'expression de la douleur, mais qui avait tous les symptômes de l'angoisse et de la convulsion de l'âme.
— Eh bien! signons, messieurs, dit le'notaire après avoir revêtu ce court testament des formalités d'usage.
Je m'avançai pour signer, Toul le monde était dans ce silence qui suit un grand acte suprême accompli. Je tenais la plume dans mes doigts el j'a\;iis déjà écrit les premières lettres de mon nom de baptême. Dn ni terrible lit tomber la plume de ma main.
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— Arrêtez, monsieur, arrête/! ne signes pas, cria-t-ella en m retournant tout à coup, le visage en feu, les mains suppliantes tournées sers son mari, en aej< tant convulsivement à genoux devant le lit, et en se frappant la poitrine du poing comme quelqu'un qui se confesse et qui se punit soi-même d'un crime! Arrêtez, messieurs: je suis une misérable ! je ne suis pas digne d'un si bon mari que le bon Dieu m'avait donné dans Jean, que voilà! Je l'ai trompé' J'ai menti huit ans de suite pour ne pas lui faire de la peine et j'allais faire mentir â SOti in-u la mort dan bouehe pour ne pas déshériter un enfant que j'aime trop!
— Un enfant que tu aimes trop, Luee? dit le mari, étonné du geste et du cri de sa femme; et pourquoi donc que tu l'aimes trop, notre petit? Est-ce qu'il n'est pas le tien comme le mien?
— Oh ! pardonne-moi, pardonne-moi, mon pauvre Jean ! dit Luee en lui prenant le- deui mains froides dans les sienno et en y collant son front comme pour l'enfoncer danl'ombre de la mort. Non, ce n'est pas le mien, non, ce n'est pas le tien ! Le nôtre est mort à deux mois ! Je n'ai pas voulu t'afflige* à ton retour en te l'avouant ; j'ai menti, j'ai menti, par amour pour toi d'abord, et puis par amour pour le petit après'. Mais je ne veux pas mentir à Dieu jusqu'à la mort, ni charger ma conscience du vol que je te ferais faire à nos parents en te faisant donner tout ton pauvre bien à un enfant qui n'est pas le nôtre ! Ce testament seuil un larcin, Jean ! Écrivez, monsieur le notaire, ce qu'il vous dira maintenant !
Luee, après avoir arraché ces aveux de sa conscience, attendit, comme frappée de la foudre, la réponse du mourant.
— Eli bien! dit Jean, après un long intervalle de silence pendant lequel il semblait rechercher péniblement
dans sa mémoire les lils embrouillés de sa pensée : lu ne m'as trompé que pour ma tranquillité, dit-il à sa femme ; je te pardonne et je te bénis pour ton mensonge à l'article delà mort, Luce! J'aimais ce petit comme s'il était lé tien et le mien; mais je ne dois pas priver mes parents. Écrivez, monsieur le notaire, que je laisse mon bien en jouissance â ma femme, et après elle à mes parents.
Le notaire écrivit, les témoins signèrent et se retirèrent. Le malade, épuisé d'émotion, retomba dans les sommeils et dans les délires d'où l'arrivée du notaire l'avait momentanément tiré.
Luce fut prise d'une légère fièvre à force de trouble d'àme, et couchée sur un des lils de la même chambre où Jean luttait contre la mort. Geneviève eut deux personnes à soigner au lieu d'une. Elle suffisait à tout, passant du chevet de Jean au chevet de Luce, avec l'enfant qui l'aidait et qui s'attachait d'heure en heure à elle de toute la tendresse qu'il avait pour Luce et pour Jean. Il n'avait rien compris à la scène du notaire et du testament. On lui aurait dit mille fois que Luce et Jean n'étaient pas son père et sa mère, que son cœur lui aurait toujours dit plus fort qu'il était leur enfant.
Trois jours se passèrent ;«insi sans qu'il v eût aucun changement dans l'état du pauvre magnien. Sa femme, soulagée du poids de sa conscience, ne tarda pas ï bc réta-
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blir. La lenteur du mal commençail à lui rendre ['espérance de voir son mari rendu par Dieu à sou .munir. Le médecin lui-même trouvait des symptômes plus rassurants. Il y avait dans la chambre habitée par les quatre pauvres
gens des heures de silence, et de calme pendant lesquelles on n'entendait que la respiration plus douce et plus régulière de Jean assoupi. Les deux femmes, qui ne se quittaient plus, causaient alors à voix liasse auprès de la fenêtre. L'entant jouait ou travaillait avec les outils de Jean sur le palier. Geneviève s'introduisait de plus en plus dans le cœur et dans la confiance de Luce. Depuis que cette jeune femme avait jeté le cri de sa conscience devant le notaire, Geneviève semblait l'aimer davantage. Elle ne la perdait pas un moment de vue, comme on surveille de l'œil un trésor ou un mystère qu'on craint de voir disparaître avec la personne qui en est dépositaire et qui emporterait tout en disparaissant. Luce rendait cœur pour cœur à Geneviève. Dans ces cœurs simples, l'amitié n'a pas les réserves et les prudences qui la rendent lente et soupçonneuse dans les classes où les sentiments sont plus compliqués. Se rendre service, c'est se connaître; se plaire, c'est s'attacher. La nature ne réfléchit pas, elle sent : ces deux femmes s'aimaient.