CL
Un soir, Jean, presque convalescent, dormait d'un sommeil paisible sur son traversin, éclairé d'un rayon du solei] couchant. Je félicitais Geneviève et Luce du miracle obtenu de Dieu et de la nature par leurs prières et par leurs
•282 6ENEVIÊYS
soins. Geneviève no perdail pas un instant de vue la pensée d'éclairer la mystère déjà à demi découvert de l'enfant. Elle s'assit sut le rebord d'un des lils éloignés du malade, à i nié de Luce.
Je m'assis moi-même sur le rebord du troisième grabat, en face des deux femmes. Les yeux de Geneviève me sollicitaient dr parlera Lnee. Je les compris. J'amenai I entretien à ce ton grave et attendri d'intimité produite par un bonheur Senti en commun. Le bonheur ouvre l'àme, et tout s'échappe par les fentes du cœur avec les larmes douces de la joie.
— Vous n'avez dit qu'un mot l'antre jour devant les témoins, dis- je à Luce, un mot qui vous a bien coulé, nous l'avons vu, pour avouer à votre mari que vous l'aviez trompé huit ans, en lui faisant accroire que cet enfant que vous paraissiez tant aimer était le votre ; mais aujourd'hui que Jean est, sauvé et que vous aurez à lui dire (nul, à loisir et sans crainte, racontez-nous, à Geneviève et à moi, par quel concours de circonstances et de sentiments, vous ipii paraissez si franche et si consciencieuse, vous avez pu être amenée à mentir et à tromper ainsi celui que vous aimez tant.
— Je le veux bien, dit-elle; je ferai pénitence, par la honte que j'en aurai devant Geneviève, de la faute que j'ai commise.
Geneviève, Ions les traits tendus et recueillis par l'attention, écoutait d'avance de toutes ses oreille-, espéranl trouver dans le récit la confirmation de ses pressentiments siir l'enfanl el quelques preuves de plus de son origine.
01 NEVIÈV1 -28.-
Quand j'ai épousé Jean, j'avais seize ans, dit Luce ; non» ne savons pas ni l'un ni L'autre quand nous avons commencé à nous courtiser, nous avons été élevés ensemble dans la chaumière de sa mère. Nous étions deux agneaux delà même étable. Son père était magnien an^i. il avait gagné sou par sou son petit domaine défriché sur la montagne. Sa mère gagnait sa fk en prenant à l'hospice des nourrissons et en les allaitant pour quatre francs par mois; après quoi, quand ils avaient l'âge d'aller en champ, elle les mettait en maîtres et recevait un petit lover pour leur travail, .le suis moi-même un de ces pauvres enfants abandonnés, nourris et élevés par elle. C'est sans doute ce qui m'a plus tard inspiré ma faute. On aime ceux qui portent le même nom méprisé du monde que nous. Cependant, quand je fus grande, la mère de Jean, qui s était attachée à moi plus qu'aux antres, parce que j'étais plus fine de peau et plus délicate de tempérament, et que je lui avais donné plus de peine, ne voulut pas se séparer de moi. Elle me traita tout comme si j'avais été sa propre tille et m'éleva avec Jean, qui avait seulement quatre ans d'âge en avant de moi. On disait aussi que j'étais l'enfant d'une grande «laine de Genève ou de Cliambéry qui ne pouvait pas me reconnaître, mais qui faisait passer secrètement, Ions les ans, de petits cadeaux de beau linge et d'habits à ma mère nourrice pour l'engager à avoir un soin plus tendre de moi. Mais je n'en ni jamais su antre chose, si een'èst
que la mère de Jean disait quelque temps avant sa mort à une voisine qui lui reprochait de m'avoir laissé épouser à son lils : « Dites ce que vous voudrez de Luce, allez ; si « elle n'a pas d'extrait de naissance du maire, elle en a un <( laineux du bon Dieu, allez ! S'il y a de la honte dans ce u mariage, elle n'es! pas pour mou garçon. »
Donc, j'aimais Jean sans le savoir, et Jean m'aimai) sans s'en douter, et la mère le voyait bien, elle; cl voilà qu'un jour elle nous dit : « Vous vous aimez? — Tiens, mie nous dîmes tous deux en rougissant, c'est donc vrai pourtant? — Eli bien, dit la mère, il faut vous épouser. » Nous fûmes bien aises, bien aises, car nous nous aimions véritablement depuis l'âge de douze ans, sans connaître comment ça s'appelait, et nous nous mariâmes pour rester, lui et moi, tout seuls et toute la vie avec la mère de Jean, qui n'avait plus ni mari ni enfants à la maison.