‹ GenevièveChapitre 34 sur 44 · CUV · texte numérisé non relu

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Jean s'en allait l'hiver et revenait l'été. Je soignais sa mère et les vaches en sou absence. Nous étions bien heureuses quand il remontait des plaines. Nous fumes longtemps sans avoir d'enfants. Enfin, au bout de trois ans et demi, et un an seulement après la mort de si mère, je

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devins eiiceiute. Jean lit venir et me laissa à ta maison une sage-femme de bien loin pour me délivrer en Bon absence. J'accouchai pendant que mon mari était à faire son tour de Savoie. Ah ! le bel enfant qne je nourrissais toute seule à la maison quand lu sage-femme fut partie, et comme je me faisais fête de le montrer à Jean, qui désirait tant un garçon pour l'aider dans sou état, et pour aller rapiécer à sa plate quand il voudrai! ne plus nie quitter au domaine!

Il faut donc vous dire, monsieur, que le domaine que nous appelons le Gros-Soyer ( c'est un arbre qui a de la moelle dans le bois, et avec lequel les enfants font des sifflets ), que le domaine du Gros-Soyer est situé bien haut, bien haut, et bien loin de toute paroisse. La maison est toute seule, sur le bord d'une large ravine au fond de laquelle coule une gouttière qu'on voit briller çà et là, à travers les feuillages qui la couvrent. Des sapins, des hêtres, des houx et des érables pussent sur les deux côtés de la ravine, et leurs tètes montent jusque dehors, pour chercher la respiration et le soleil. Notre toit de genêts est à demi caché par ces branches, excepté du côté du matin, où il y a une petite cour, avec une galerie en bois et un escalier en pierres brutes qui mène à la chambre. De ce coté, on voit le soleil jusqu'à midi, pendant que les oiseaux chantent, sifflent dans l'ombre des arbres sur le derrière de la maison. C'est comme un nid. quoi ! Aussi les voisins, quand j'étais petite, m'appelaient la bergeronnette.

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Quand je dis lus voisins, monsieur, je veux dire ceux qui dépendent des bameaui épars du (Îms-Soijcr, et qui habitent la même montagne. Tous ces hameaux ue sefeomposenl que de sept <>u huit masures, bien loin lies unes des autres et qui ressemblent plus à des huttes de bûcherons qu'à de vraies maisons. Elles son! habitées par de pauvres gens qui moulent des paroisses d'en bas, quand ils n'ont aucun héritage, et qui viennent défricher un coin de sable el bâtir une grange et une maison avec les pierres grises non taillées qu'ils lin ni des champs en les rompant de la pioche. Les hommes vont les étés moissonner dans les plaiues, l'automne vendanger pour les vignerons, l'hiver se louer nour battre le blé en grange; quelques-uns savent ressemeler les souliers, d'autres sont contrebandiers entre Savoie et France; d'autres, comme mou mari, vont élanier les cuillers de 1er et rapiécer les assiettes cassées avec des brides de fil de 1er. Les femmes restent quasi toule l'année seules à la maison ou aux champs. Elles ont toutes un nourrisson de l'hospice, parce que ça les aide à vivre, et qu'on dit que l'air esl sain dans les bruyères et dans les genêts.

Or nous n'avions pour plus près voisin qu'une femme déjà sur l'âge, dont le mari pi is en contrebande] après s'être battu contre les douaniers, étail depuis cinq ansel encore peur sept ans aux galères surmer. Elle s'appelait la mère Maraude, à cause de l'état de sou mari, qu'ehV suivait souvent dans ces rapines sur la frontière, Elle vivait

seule avec deux chèvres et quelques brebis, qu'elle faisait leler à ses nourrissons, car elle se donnait impudemment à l'hospice pour avoir du lait, quoique ses enfouis à elle eussent déjà mis la main au chapeau pour la conscription ; et quand on refusait de lui en donner, elle en achetail des autres et les nourrissait au rabais, pour trois francs par mois. Voilà comment elle gagnait son nain, cl aussi en allant marauder, la nuit et le jour, dans les vergers pour voler des poires, des noix ou des sorbes, quelle vendait en lias dans les paniers de son âne.

Ah ! c'était bien la plus dure et la plus inhumaine femme (jue l'on ail jamais connue dans le pays. On disait qu'on ne voudrait pas être seulement son àne ou sa chèvre, car elle battait toutes les créatures du bon Dieu, et surtout les pauvres enfants, pour les empêcher décrier la faim.

Sa maison est basse et toute cachée sons un gros rocher qui la domine. On descend du rocher sur le loit, et du toit dans la cour. C'est la maison la plus proche de chez nous. Au bout de notre grande bruyère, où le père de mou mari a planté un verger, il y a un gros poirier de poires d'hiver à plein vent, qui laisse tomber ses feuilles la moitié dans notre verger et la moitié dans la cour de la mère Maraude. C'est un arbre qui a bien deux cents ans dévie, et qui porte les bonnes années plus de quatre paniers d'àue de bonnes poires rouges comme des feuilles de cerisier après la gelée d'automne. Mais, hélas! nous n'avions guère que le plaisir de les voir fleurir et rougir sur l'arbre; dès qu'elles étaient mûres, la mère Maraude cueillait sa moitié ; et, les nuits suivantes, le vent ou les corneilles faisaient si bien, à son dire, qu'il ne restait pas grand fruit de notre côté. Mais nous voyions les feuilles sur le pré, par exem-

pie, connue si le vent et les oiseaux avaient eu des frondes et îles perches pour battre l'arbre ! Il était bien visible pour nous que la mère Maraude en avait pour eux, et h dépouille de ce malheureux poirier, qui nous donnait toujours l'espérance et rarement un plein chapeau de ses fruits, était ebaque année, entre la mère Maraude et nous, le sujet de querelles qui nous rendaient lu vie dure et qui nous Taisaient dire de mauvaises paroles à cette mauvaise voisine. J'avais toujours peur que Jean ne finît par la battre, et Jean avait toujours peur qu'elle ne finit par mettre le feu à noire pauvre toit de genêts.

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Eli bien ! monsieur, vous ne croiriez pas que ce qui nie faisait le plus de peine d'avoir cette méchante voisine si près de nous, qui aimions la paix, ce n'était pas tant de voir le poirier récolté et les autres arbres du verger visités tour à tour la nuit, que d'entendre tout le jour crier les malheureux petits nourrissons qu'elle élevait sur son grenier sans comparaison comme des cabris dans une étable. Leurs gémissements et leurs plaintes me faisaient trembler le cœur dans les lianes. Je ne pouvais travailler ou coudre en joie pendant que je sentais souffrir autour de moi ces innocentes créatures.

Vous me direz : Qu'est-ce que lanière Maraude et ses nourrissons font à votre raeonlance? — Vous allez comprendre pourquoi je vous dis ce détail, et je ne le dis pas par médisance. D'ailleurs, la méchante femme est morte.

et Dieu veuille lui pardonner les cris de ses enfants, comme Jean cl moi nous lui pardonnons les poiri s.

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Je vous ai dit, mam'setie Geneviève, que j étais accouchée d'un beau garçon, mais on peu délicat de peau, pourtant, comme moi, et que, la sage-femme étant partie de

chez nous pour son village, j'allaitais toute seule mon fruit di' trois mois dans notre maison, en attendant mon mari et en me faisant une image de son plaisir. L'enfant prolilail que c'était une bénédiction ; on aurait dit que j'avais assez de lait pour en abreuver deux. Je le promenais la moitié du jour dans le verger, enle faisant sauter dans mes bras tendus et en le recevant sur le sein comme une escarpolette.

Souvent, dans ces promenades à travers le verger, je m'approchais jusque vers le poirier, et j'entendais pleurer de soif ou crier des mouches un joli nouveau petit nourrisson de >i\ mois que la mère Maraude avait rapporté, il n'y avait pas longtemps, de la ville, soi-disant pour lui donner le sein. La méchante, la menteuse, elle ne lui donnait que le pis de sa chèvre, et encore quand les cabris en avaient de reste'.

l>e plus, elle s'en allait des journées entières en commerce ou en moisson, avec sa sorrv1 3 : \:\?, sorîanl le matin, ne rentrant qu'au soleu couci.é, et laissant pendant toutes ces heures le pauvre enfant lié dans son berceau, lur le palier de sa porte, gardé par le chien et par le co-

chou. La chèvre avait plus de pitié que la femme. En rentrant des bruyères, elle venait d'elle-même s«' placer en travers, sur le berceau, pour faire teter le petit humain; mais, tout le reslc du temps, il n'y avait ni femme ni chèvre autour de lui ; il dormait où il criait du fond de la cour comme une complainte qu'on chante seule dans des murs vides. Il n'y avait rien de si triste, monsieur, que ce gémissement continu et désespéré d'une voix qui pleure dans la nuit d'une maison, sans être entendue de personne !

Mais moi, monsieur, je l'entendais, je l'entendais tant et toujours, ce petit enfant, qu'à la lin je n'y pus pas tenir. Je pensai : Mon Dieu ! si c'était le mien, pourtant, je serais bien aise qu'une voisine, attendrie par sa misère, vînt lui prêter un peu de ce lait qui lui manque ; et quand ce ne serait que lui sourire pour réjouir un peu ses pauvres yeux.

Donc, un jour après midi que la mère Maraude ne devait pas revenir et que le nourrisson pleurait encore plus misérablement que de coutume, je pris mon petit endormi dans mes bras, je m'avançai toute tremblante vers le poirier, je montai sur le rocher d'où l'on voit la cour, et je descendis sur le palier, les pieds nus, pour consoler le malheureux nourrisson.

Ah ! le bel enfant que je vis ! Maisïenez, vous pouvez bien le voir lui-même, c'est V><isii<')t que voilà ; il a bien grandi, mais c'est toujours la même jolie figure de jeune fille ei

les mêmes cheveux, un peu brunis par la fumée de la colophane el du magnien seulement !

Il avait dégagé ses bras pour chasser les mouches qui lui suçaient le peu de sang qui lui restait. Il me l<-v tendit comme pour me demander de les prendre. Il sourit à mon petit, il balbutia je ne sais quoi ; on eût <lii qu'il cherchait à parler. Gela me fendit l'âme en deux, monsieur. Je déposai le mien sur le pied du berceau, j'ôtai les bretelles du maillot ; je pris l'enfant dans mes bras, je rapprochai à la souk.', je jouai avec lui, et puis, n'y pouvant plus résister, à la peine et au plaisir que son gracieux visage me faisait, je pris ma hardiesse à deux mains, j'ouvris mon fichu et je lui donnai le sein tant qu'il voulut bien. Si vous l'aviez vu, Geneviève, quel transport 1 quelle joie! quelle ivresse de ce petit affamé ! quels trépignements de mains, quels piétinements de ses jolis petits pieds nus sur ma poitrine! Je croyais qu'il allait me boire tout entière. Mais, en vraie vérité de Dieu, j'étais si aise de le voir rassasié une fois dans sa vie, que je ne pensais pas à en garder pour le mien. Mais le bon Dieu est le bon Dieu, comme dit Jean ; là où il y en a pour un, il y en a pour deux.

Quand il eut teté sa suffisance, je le remis dans son berceau, je le portai sous le poirier à l'ombre avec mon petit, et je restai là jusqu'au soleil couchant à les faire tantôt dormir, tantôt jouer, tantôt teter ensemble. Après cela, je remis tout sur le palier de la mère Maraude comme je l'avais trouvé, et je me sauvai à petit bruit dès que j'entendis le grelot de son âne dans le bas du sentier au fond de la ravine.

Ah ! quelle bonne journée j'avais passée et comme ça me lit mendormir plus contente ! Ce n'était pas mal, n'est-ce

pasl bien que je n'eusse p.is lu droit d'aller dans la cour et dans l'escalier de la voisine sans sa permission.

— Oh ! non, dit Geneviève, je ne crois pas que ce fût

mal.

— Eli bien ! ça continua ainsi tous les joins, el deux ou trois l'ois par jour pendant deux mois. Il fallait voir comme l'enfant profitait ! on eût dit qu'il tétait les tees pendant son sommeil.

Quant à moi, ma pauvre Geneviève, il me semblait (pif j'avais deux enfants au lieu d'un et que mon cœur se partageait entre celui-là et le mien! On m'avait bien toujours dit que l'enfant se greffait par la mamelle à la femme étrangère, comme le fruit d'un autre arbre se greffe aux branches de nos sauvageons dans notre verger ; mais je ne l'avais jamais cru. Ali ! je le crois bien à présent, allez ! Quand je sentais à mon sein la jolie petite bouche rose de ce petit abandonné, qui ne voulait pas plus s'en décoller que l'agneau du sein de sa brebis, quoiqu'on le tire par la patte, et quand je sentais que la douce chaleur de mon corps el du sien se confondaient sur mon propre cœur comme pour chauffer un berceau vivant à ce petit malheureux tombé sans nid sur la terre, et quand mon lait faisait un petit ruisseau sur ses lèvres, el (pu1 je me disais : Cette vie qui va couler en lui et grandir avec ses membre- d'enfant, cest pourtant ma vie ! Ali ! il s'en fallait de bien peu que je ne regardasse ee nourrisson aussi amicalement que - il élail sorti de mes lianes! Le lait, c'est une parenté, soyez-

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.11 sûre, Geneviève, H quand on a nourri un enfant six semaines ou deui mois, on se sent presque autant sa mère que si on l'avait porté neuf mois !

J'éprouvais tout cela pour celui-là, et quand je me réveillais la nuit et que la bise soufflait dans les branches, ou que l'eau pleurai! ou grelottait dans le fond de la ravine sous la maison, il me semblait toujours que je l'entendais crier et m'appeler. Je comptais les heures jusqu'à celle où la mère Maraude partait avec son âne pour la plaine, afin d'aller revoir, caresser, bercer et nourrir son petit.

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Hélas! c'est ce qui me perdit. J'avais trop d'attachement pour ce pauvre être; le bon Dieu m'en punit. Je vais vous dire ce que je n'ai jamais dit, excepté à la mère Maraude. Elle est morte. Ainsi je le cacherais encore si je voulais; mais j'aime mieux tout vous dire pour me soulager une fois la conscience.

Donc, un jour de printemps, ali ! un joui" bien malheureux, croyez-moi, Geneviève! j'étais allée dès le matin jouer avec mes deux petits sur le rocher garni de mousse, de primevères et de genêts fleuris, qui domine, comme je vous l'ai dit, la cour et le palier de l'escalier de la maison de la mère Maraude. J'avais les jambes pendantes du côté du précipice, mais je n'y faisais pas attention, parce que nous autres qui sommes nés au bord de ces abîmes, comme les fougères qui croissent sur les pentes et qui s'y balancent parles racines, nous n'y prenons pas garde tant seu-

lement. J'avais mis les deux enfants ensemble sur mes genoux pour jouer au soleil dans le creux de mon tablier. Ça m'amusait de les regarder faire. Ils s'embrassaient, iK s'enlaçaient, ils se repoussaient, ils s'attiraient, ils se regardaient, ils se riaient l'un à l'autre comme deux chevreaux blancs entre les jambes repliées de, la mère, et moi je les agaçais du front et de la bouche el des doigts pour les encourager à jouer.

Voilà qu'au moment où je ne pensais à rien, celle des chèvres de la mère Maraude qui nourrissait aussi le petit saute tout à coup de la muraille de la cour sur le rocher, comme si elle eût été jalouse qu'on lui prît son nourrisson, et s'élance contre moi les cornes contre mon sein. Je fais un geste pour me garantir le visage avec mes deux mains, mes genoux s'ouvrent sans que j'aie le temps d'y songer, et les deux petits roulent sur mes pieds du rocher, d'abord lentement, lentement comme deux gerbes de foin léger que le vent et la pente entraînent, puis enfin vite, vite, de touffe d'herbe en touffe d'herbe, de fougère en fougère, jusqu'au fond de la ravine, où il y avait une large flaque d'eau 1 Je me lève, je jette un cri, je lève les bras au ciel, je penche la lèle sur le précipice pour voir au fend, je supplie tous les anges dn paradis de faire pousser miraculeusement une épine, une racine, une pierre, pour retenir mes pauvres petits sur la pente avant le bord de l'eau OÙ ils peuvent se noyer! Je me suspends moi-même par les orteils de mes pieds nus et par les ongles de mes doigts

aux herbes et aux sabirs, pur glisser au fond avant eux ri les retenir avant leur chute! Hélas! c'était trop tard, ma pauvre demoiselle! J'en entends un dont le corps lait

lebruil d'une pierre lourde éclaboussant l'eau : l<- l< uilles m empêchent de voir lequel. Est-ce le mien'.' est-ce l'autre 1 Est-ce le faux'? Je m'évanouis dans ce doute affreux, je roule au fond, le froid de l'eau me réveille dans le lit creux du ruisseau, à côté de mon pauvre petit ! du mien ! entendez-vous! il ne respirait plus ! il avait été noyé en une minute !

Et l'autre ! l'autre que voilà, celui de la mère Maraude, il était devant moi qui me tendait les bras, qui regardait et qui riait, sans jugement, le pauvre innocent, accroché par les jambes à un lil de lierre, comme un oiseau pris à un regepiace par la patte.

Ah ! tenez, mam'selle Geneviève, dit Luce en cet endroit de son récit, en relevant son tablier de ses deux mains et en s' enveloppant le visage, dispensez-moi de vous en dire davantage là-dessus? Mes cris, mes pleurs auraient fendu le rocher pendant tout ce jour-là, si les pierres avaient un cœur. Qu'il vous suffise de savoir que l'enfant de Jean et de moi était mort, et que l'enfant étranger était vivant. Pauvre petit Moïse , retenu par les joncs comme celui de la Bible de Jean !

Il fallait bien le nourrir, puisqu'il vivait et qu'il criait, et qu'il me demandait sa mamelle! Je la lui donnai. Et je l'aimai encore, malgré le malheur dont il avait été cause ; mais était-ce sa faute ou la mienne, aussi ?

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