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Je fis emporter mon pauvre enfant noyé, par deux enfants des voisins, à la paroisse; personne que moi n'a jamais su de cpioi il était moi I ; un enfant de quatre mois, on n'y fait pas plus d'attention dans les villages de chez nous qu'à une mouche qui tombe de la vitre à la gelée. On l'enterre au cimetière sans savoir seulement son nom.
Je restai seule, seule, seule, avec le lit vide de Jean et le berceau vide de mon enfant à la maison. Ah! que les jours me paraissaient longs et les nuits sans fin î
El puis je me disais : Ce pauvre Jean! qui croit qu'à son retour il va trouver son enfant tant désiré pour lui sourire enfin dans mes bras! Que va-t-il dire? Il croira que c'est ma faute! il ne m'aimera peut-être plus du tout quand il me reverra les mains vides! El puis, ce pauvre petit de la mère Maraude, si je cesse de le nourrir, je n'aurai plus de lait! il se desséchera de nouveau comme une herbe sans source. Je l'aimais tant après le mien ! comment ferai-je pour me consoler de deux, moi qui ne puis pas me consoler d'un? Et je continuais, malgré mon chagrin, à aller tout le jour, en cachette, allaiter et caresser triplement ce pauvre petit.
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r.LXV
Le moment du retour ordinaire de Jean approcha ; il me vint une idée que je ne pouvais plus chasser, comme un mauvais rêve. Ce rêve liuii par s'emparer tellement de moi, que je devins folle pour ainsi dire et que je ne pensais
plus à autre chose. Enfin cette folie me donna un courage et une hardiesse que je n'avais jamais eus de ma vie pour aucune chose au monde, et que je ne me suis jamais retrouvés depuis. Je résolus de me contenter, coûte que coule. Voilà comment :
J'allai un soir chez la mère Maraude, et je lui di^ :
Vendez-moi le petit, le mien est mort! J'ai du lait, j'en
prendrai soin; je ne dirai rien à Jean, il croira que i c'est le sien; vous, mettez votre doigt sur vos lèvres; je i recommandrai bien aux enfants qui ont porté le mien o en terre de ne rien dire à Jean. La paroisse est loin, le
ciné est mort. Personne ne viendra lui parler de son i enfant mort, et si jamais on lui en parle un jour, ce sera « trop tard, il sera apprivoisé au petit, il ne voudra pas ■■ plus que moi s'en désapprivoiser.
« — Tout ça se peut, dit la voisine, — l'argent fait >< tout. Que me donnerez-vous pour mon enfant? et que « me donnerez-vous pour mon silence? »
Nous nous assîmes sur le bat de son âne dans sa cour, pendant qu'elle donnait une poignée de foin volé à ses bêtes, et le marché fut fait ainsi :
Je lui Inissai les -i\ francs par mois de l'hospice avec la
layette, comme si elle avail véritablement nourri et vêtu l'oiilant trouvé chez elle, et il fut convenu que je lui prêterais l'enfant pour le montrer aux sœurs de l'hospice toutes les fois qu'on demanderait à s'assurer « 1 * * Bon existence ;
El que, ]»t>ur payer son silence, je lui donnerais tous Icn iins pour rien tous les fruits du poirier qui croissait au boni de notre verger, près de sa maison, et lui faisait tant d'envie et tant commettre de mauvaises actions pour s'en approprier les poires; et que cela durerait tout le temps qu'elle ne dirait rien à Jean ni aux autres de notre arrangement.
Le marché fait, je lui donnai des arrhes, et j'emportai l'enfant tout nu, en lui laissant le berceau et la layette. Je sentais bien que je taisais mal, et pourtant j'étais plus contente en m'en allant que si j'avais déterré un trésor. Je n'aurais jamais cru que le bien fil lanl de plaisir ! C'esl aussi que je pensais à la douleur que cela allait épargner à mon cher Jean !
Tout se passa comme j'avais pensé. Jean, à son retour, me voyant ce bel enfant au sein, ne se douta seulement de lien, et il aima ce petit comme il aurait aimé le sien. La tète a des yeux, voyez-vous, Geneviève, mais le cœur n'en a pas. Il aime ce qui se laisse aimer, sans demander le nom ni l'extrait de baptême. Cela a dmé comme cela neuf ans. Le bon Dieu ne m'a pas donné d'autre enfant. Mon mari a appris son étal à Baslien, H il a commencé,
depuis un an, m le conduire avec lui pour allumer sa forge entre <l*ux pierres et pour mener le soufflet.
Maintenant, que vouliez-vous que je fisse, quand j'ai vu que le pauvre Jean s'\ trompai! jusqu'à l'article Ae 'a mort, ri qu'il allait déshériter ses trais parents en donnant sa maison et sa broussaille a nu étranger? Il fallait bien avouer ou aller un jour devanl Dieu comme une voleuse du bien d' autrui ! Oh ça, non! Tromperie coeur d'un homme pour son bien, oui: mais voici- à tout jamais l'avoir d'une pauvre famille, non. Qu'auriez-vous tait à ma place, mam'selle Geneviève?
— Oh ! moi, dit Geneviève en regardant l'enfant, j'aurais fait comme vous! Je le sens, j'aurais volé l'enfant, mais j'aurais rendu l'héritage!
Mais il ne s'agit pas de cela, continua Geneviève en parlant bas à Luce et en l'emmenant à l'écart dans la chambre; si on vous disait à qui est véritablement le petit, !<■ rendriez-vons comme vous avez rendu le bien à la famille de Jean?
— Ah ! dame, dit Luce en levant les bras au ciel, je le voudrais bien, mais je ne serais pas maîtresse. On rend l'enfant à qui il appartient, mais on ne peut pas rendre son cœur.
Geneviève, toujours tourmentée de l'idée d'approfondir le mystère de l'origine du petit et de retrouver dans Bastien le tils de Josette, emmena Luce à l'écart dans la cour, s'assit avec elle sur la dernière marche de l'escalier, demanda à l'enfant les cheveux et les signes de reeonnu^sance qu'il portait attachés à son cou dansl'étui de fer-blanc, les plaça sur les genoux de Luce, et, la priant de bien l'é conter, elle lui raconta pendant plus de deux heures son
histoire et celle de. sa sœur, s'efforçanl, autan! qu'il m'élail permis de le comprendre, par les postes des doux femmes, de convaincre Luce deg droits qu'elle avait par la parenté à la possession de l'enfant. Luce ne répondait rien; elle paraissait à la fois convaincue et atterrée par les raisons de Geneviève. Enfin les deux femmes se relevèrent pour remonter, avee celte altitude de réflexions indécises et ce pas qui avance el recule, témoignage certain d'un entretien qui a tout agité dans deux âmes et rien conclu.
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J'avais suivi de l'œil, moitié par désœuvrement, moitié par intérêt de cœur, l'entretien des deux femmes dans la cour. Assis dans ma chambre auprès de la fenêtre, je lisais et je regardais tour à tour ce qui se passait en bas. Ce drame se nouait plus fortement d'heure en heure. Luce jetait des regards à la dérobée sur l'enfant comme sur un bien qu'on ne possède déjà plus avec sécurité.
De nouveaux arrivants allaient compliquer ce (tel il drame entre ces deux bons cœurs de femmes.
Je vis entrer cbez moi le médecin, mon ami. Il avait la physionomie rayonnante d'un homme qui pressent quelque événement imprévu, et qui jouit d'avance du plaisir qu'il vient annoncer.
— Ton malade est sauvé, me dit-il en souriant ; mais je crains bien que sa pauvre jeune femme n'ait à mêler quelques larmes de tristesse aux larmes de joie que lui fera
répandre la miraculeuse conservation de son mari, et j'ai bien pour aussi pour les yeux de Geneviève.
— Couinii'iii donc! lui dis-je étonné.
— Ecoute, répondit-il en s'asseyant, il y a du nouveau à l'hospice où je vais taire m i visite tous les matins.
La supérieure, femme de la plus tendre vertu et du plus affectueux dévouement pour les malheureux, m'a fait mouler après la visite dans le parloir pour m'entretenir d'une exposition mystérieuse d'enfant qui eut lieu il \ a environ neuf ans, dont l'administration, barbare et païenne en pareille matière, voulut faire perdre le> traces, afin de dépayser la tendresse de la mère illégitime, et gne la famille du père cherche aujourd'hui vainement à retrouver. Une sœur de Geneviève, charmante enfant, célèbre ici par sa beauté et par sa mort précoce, est mêlée, dit-elle, à tout ceci. Une dame pieuse, âgée, étrangère à ce pays, est logée à l'hospice depuis cinq semaines dans un appartement particulier, occupée à faire des recherches sur l'exposition de ce pauvre enfant perdu, a découvrir s'il existé encore et à le revendiquer pour elle au nom du père, jeune militaire tué à sa première affaire, et qui était son neveu chéri. La supérieure de l'hospice, dont cette dame est l'amie, l'aide dans son enquête charitable et ne néglige aucun soin pour recueillir les témoignages et pour remonter sur toutes les traces de l'enfant. Elle a connu Geneviève pendant l'épidémie qui a désolé nos contrées. Elle a appris par moi que celte charitable servante du curé de Valneige était ici, passant ses jours et ses nuits au chevet d'un montagnard moribond ; elle a voulu recueillir les souvenirs et les renseignements secrets qui peuvent aider la dame étrangère à constater l'existence et l'iden-
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lité du fils de sa sœur. Ces deux femmes vont venir à l'instant ici; avertissez Geneviève de leur visite et de leurs recherches. C'est an sujet bien délicat pour elle, puisqu'il s'agit à la fois de l'honneur de sa sœur Josette, et de rendre un nom, une famille et une fortune à un entant auquel celle bonne fille doit s'intéresser.
— Oui, dis-je à mou ami, cet enfant l'intéresse trop en effet, car elle croit l'avoir retrouvé toute seule dans l'enfant de Luce que vous voyez là, jouant dans la cour avec mon chien de chasse, et dont vous avez admiré la ligure et la sensibilité tous les jours auprès du lit du pauvre rnaynien. Je vais préparer Geneviève à cette visite.
Et je sortis.
En entrant dans la chambre du malade, je trouvai la supérieure, l'étrangère, Geneviève et Luce dans un entretien déjà fiévreux, qui révélait par l'émotion des visages et par l'accent dc^ paroles les sentiments divers dont chacune d'elles était agitée. J'écoulais sans me mêler à la conversation, si ce n'est quand j'étais interpellé par un regard suppliant de Geneviève.
— Mais enfin, madame, disait Geneviève à la dame étrangère, femme âgée, infirme, et dont le costume annonçait un rang distingué, comment avez-vous pu avoir
connaissance des rapporta de votre neveu avec ma soeur, et de la naissance d'un enfant, fruit île leur amour et d'un mariage clandestin?
— De deux manières, mademoiselle, répondit l'étrangère avec une grande assurance et une douce dignité* : premièrement, par lf prêtre léger et coupable qui, avant prêté témérairement son sacré ministère à une union illégale et cachée, s'en est repenti, en a fait l'aveu en moulant à son évêque, et l'a prié de taire instruire notre famille de ce fait et de l'existence probable de quelque fruit déshérité de ce mariage; secondement, par mon pauvre neveu lui-même; avant la fatale affaire où il succomba, il avait eu le pressentiment de ses dangers, et il avait écrit un testament que j'ai là dans mon portefeuille. il l'avait confié, en cas de mort, à un soldat de son peloton, lils d'un de nos métayers, et dont la famille habite le même village que nous. Ce soldat, qui ne sait ni lire ni écrire, a attendu son retour dans sa famille pour nous remettre ce papier, dont il ne soupçonnait pas toute l'importance. Cette pièce nous révélait tout. Elle donnait à Josette et à son entant toute la part d'héritage dont mon neveu pourrait se trouver possesseur à l'heure de son décès. Cette part n'est pas considérable, bien que ses frères et ses sœurs soient morts depuis, car ils ont laissé des entants; mais enfin, bien que celte part d'héritage ne s'élève qu'à un millier de louis, j'aurais été bien coupable devant ma conscience et devant Dieu si je n'avais pas cherché tous les moyens de la restituer à la mère et à l'enfant auxquels celte petite fortune était destinée. Et puis j'ai une certaine fortune moi-même; j'adorais mon neveu : il me serait -i doux de le retrouver dans un autre
être, me rappelant ses i rails et me rendant une partie de
son cœur! Je ne devais rien négliger el je ne négligerai rien, en effet, [Jour sauver cet orphelin, s'il existe, de la misère et de l'abandon.
Geneviève, à ces mots, regardant d'un œil significatif la supérieure, comme pour lui dire : « Observez ce qui va se passer, » se leva de sa chaise, alla sur le palier, prit l'enfant par la main, et, le menant devant les genoux de L'étrangère, ne lui dit rien, mais appela, comme par hasard, son attention sur ce joli visage, eu étudiant la physionomie de la vieille dame.
L'interrogation muette ne fut pas longtemps sans réponse.
— Quel est cet enfant? mon Dieu ! s'écria la bonne dame, quel est cet enfant, mademoiselle? .le crois revoir l 'image de mon neveu quand il avait l'âge de cet innocent !
— C'est le mien, madame, dit Luce en hésitant, en rougissant et en palissant tour à tour comme si elle avait dit un mensonge.
— Oh ! oui, c'est le notre, dit le malade, comme si, par ce mot, le premier qu'il disait depuis son agonie et depuis l'aveu de Luce, il eût voulu tout à la fois indiquer indireotemenl à sa femme qu'il lui pardonnait et qu'il adoptait aussi l'enfant.
— Non, non, ne mentez pas, Jean ; ne balbutiez pas, ma pauvre Luce, dit Geneviève; c'est votre enfant par l'amour, oui, mais ce n'est pas votre enfant par la parenté.
Luce se \oila le visage de son tablier et ne répondit rien.
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— Oui, je suis le lien, dit tout bas l'enfant en prenant le tablier de Lnce par un pan, et en le rabattant de son iront sur ses genoux. Pourquoi donc que lu rougis de moi dorant te monde 1 Est-ce que j'ai t'ait quelque mal aujourd'hui)
Luce l'embrassa sans répondre.
Alors, la supérieure, ayant fait monter le jeune médecin, le notaire, le curé de Voiron et le juge de paix, qui étaient prévenus par elle pour assister à l'éclahrissement
qu'elle croyait avoir à demander el à donner seulement devant Geneviève e( avec elle, lit asseoir tout le monde sur les lits qui garnissaient la chambre de Jean, et s' asseyant ellemême à côté de la dame étrangère, elle parla ainsi en s'adressant à Geneviève :