‹ GenevièveChapitre 38 sur 44 · CLXXI · texte numérisé non relu

CLXXI

— Mais, mes braves gens, dit enfin la vieille dame, et

toi, mon enfant, vous ne pouvez pas vous obstiner ainsi à refuser à la famille et à la tante du père naturel de cet orphelin ce qui leur appartient par la société et par la loi.

— Et par la nature aussi, dit Geneviève en pensant à elle-même.

— Non, reprit la supérieure, vous ne le pouvez pas, ma pauvre femme. Je suis obligée en conscience d'être témoin contre vous. L'enfant est bien le iils du sous-oflieier qui l'a reconnu par testament et de la sœur de Geneviève, qui a les mêmes droits sur sa possession, puisque c'est son sang et qu'il lui a coûté tant d'années de honte imméritée et de peines !

Geneviève regarda la supérieure avec un regard de reconnaissance plein d'espoir.

— Il est aux parents du père, dit le juge de paix. Vous n'avez qu'à parler, madame; vous n'avez qu'à produire à Grenoble le testament de votre neveu et le témoignage de

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madame la supérieure, et l'enfanl \<ms sera remis suis contestation par la justice.

— Et vous appelés cela de la justice! dit Lticé eu s'élançant vers la porte comme pour emporter et pour aller cacher sou nourrisson...

Ou la retint.

— Je uc suis pus venue de si loin pour réparer un mal par un autre, dit tristement la vieille dame, .le n'emploierai certainement pas lu main de la justice pourarrach< r le fruit greffé de l'arbre auquel il s'est identifié depuis huit ans. Je ne déchirerai pas trois ou quatre cœurs pour consoler et guérir le mien.

— Que faire? dit la supérieure

— Que faire? dit Geneviève.

— Que faire? dit la vieille daim

— Laissez faire la loi ! dit le juge de paix.

— Laissez faire la nature ! m'écriai-je tout ému et tout attendri.

Luce se jeta à mes genoux et me jeta reniant dans les bras, comme si j'avais été une main offerte du bord à une mère tendant un fils à sauver du fond d'un torrent débordé.

Je le déposai à terre devant Geneviève, qui se baissa pour l'embrasser, et je dis à la vieille dame :

— La loi vous le donne, madame: la nature le donne à Geneviève; mais la tendresse le donne à Luce... Mais luimême, à qui se donne-t-il?

— A ma mère, à ma mère, à ma mère Luce ! s écria le pauvre enfant en cherchant à s'échapper de mes mains H '■n tendant ses petits bras à la villageoise.

Geneviève releva le coin de son tablier pour essuyer bcs yeux, ft dit (oui bas en sanglotant à Luce :

— Je vous ai, avec l'aide de Dieu, sauvé votre mari; je lit veux pas vous prendre voire enfant, je vous le donne.

— Et moi. clil gravement la vieille dame, je ne veux pas, pour la consolation de mes vieux joins, enlèvera eel enfant une si excellente mère. Je vous le donne aussi. Ce que Dieu a placé lui-même est bien placé. Je ne dérangerai pas la Providence.

— 0 bonté divine ! s'écria Luce en se jetant aux genoux de la supérieure et de son amie avec le petit , si vous me laviez repris, je serais morte!... Et Jean, ajouta-lelle en regardant son mari, que serait-il devenu suis son apprenti?

— Et moi donc, dit Geneviève, il aurait donc fallu que vous me [liassiez avec lui, car je ne pourrais pas plus m'en séparer à présent que je ne puis me séparer de la pensée de ma pauvre sœur.

Puis elle dit à Luce :

— Vous me prendrez au Gros-Soyer avec vous, n'estce pas? Je suis d'un petit appétit, je ne coûte pas cher à nourrir; je gagnerai bien mon pain avec vous, allez, et je ne vous demanderai jamais d'autres gages que de voir l'enfant, de lui apprendre à lire et à prier pour sa première mère, pour la seconde, et pour vous, madame, ajouta-t-elle en prenant tendrement la main de l'étrangère et en la portant à ses lèvres.

— Non, vous n'aurez pas besoin de gages cbez la paysanne, ma pauvre fille, dit la vieille dame à la servante, c'est moi qui les paverai.

A ces mots, elle se tourna vers le notaire et vers le juge

de paix, et leurdil : Voici un portefeuille <jni contient les vingt-quatre mille francs que mon neveu a laissés pour son lils, dans le cas où je parviendrais jamais à constater son existence. J'en donne la jouissance à Luce et à son mari, à la charge de loger, de nourrir cl de soigner Geneviève chez eux jusqu'à sa mort, et la propriété à cet enfan! après eux. Vous aurez soin d'employer relie somme à l'acquisition de quelque petit domaine attenant à l'habitation de ces pauvres gens au Gros-Soijer. Jean était magnien, il deviendra laboureur. C'est un état pins sédentaire et pins respecté.

— Oh! Dieu! cpiel bonheur! dit Luce en se frappant les mains l'une contre l'autre. Jean, mon ami, tu ne me quitteras donc plus pour courir ainsi les chemins ! Ah! cpie les hivers me paraissaient longs, seule dans notre maison sur la montagne! Nous serons quatre à présent, et nous achèterons la chaumière, le pré et les châtaigniers de la mère Maraude.

— Et le poirier ! dit Geneviève en badinant.

— Oh ! c'est vrai, répondit Luce, je n'y pensais pas; je l'avais vendu pour cet enfant, et voilà que cet enfant me le rend avec la cour, la maison et le champ qui étaient sous ses branches.

— C'est ainsi que fait le bon Dieu, reprit Geneviève : il vous prend une poire, et il vous en rend un panier. Ah ! vous me ferez voir l'arbre, n'est-ce pas, Luce? et j'irai m'asseoirau pied pendant l'été en filant ma quenouille et en gardant vos bêles; ça ni'1 lira penser à Josclle.

Tout fut fait comme il avait éié dit dans celle rencontre. Jean guérit, Geneviève quitta l'hospice provisoire de \alneige, où l'on envoya une sn'iir hospitalière à sa place. La

pauvre servante suivit Luce, son mari et l'enfanl à la montagne, où elle file encore au pieil du poirier, où je la

revois Ions les ans quand la chasse me ramène aux uiuulagnes

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