‹ GenevièveChapitre 5 sur 44 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

Tonte la semaine se passa : les jours m'en parurent plus longs que ceux des autres mois. Le samedi arriva, la nuit vint, et il ne vint pas. C'était le lendemain le sain! jour de Pâques fleuries; il n'avait jamais laissé passer celte - maine, les autres années, sans venir à Voiron chercher les cierges d'église, les fleurs de papier pour l'autel, lc< fichus de printemps pour la saison. Je ne savais pas ce qui se - rail passé de nouveau là-haut. Je vi< venir quelques-uns

de s "- pays que je connaissais an costume. Je les arrêtai vous un prétexte ou sous un autre, je leur demandai : « Cyprien est-il malade? — Non, qu'ils nie dirent; nous << l'avons vn dimanche qui relevait son mur autour de la « fontaine du pré. — Est-ce qu'il ne viendra pas à la plaine « celle année? — Nous ne savons pas, » qu'ils me répondirent. Je me couchai bien triste ; je ne dormis pas de la nuit, excepté le malin un moment, et, en me réveillant, je sentis une place mouillée sur mon traversin; j'avais pleuré en rêvant, sans me dire à moi-même pourquoi.

Je rentrais toute pâle et (ouïe brisée de la messe, la petite jouait dans la rue avec d'autres enfants, je venais de serrer mon livre d'Heures dans le tiroir, cl je nie tenais la tête lourde entre les mains, accoudée sur le comptoir en no pensant à rien. Un montagnard que je ne connaissais pas de vue entra dans ma boutique cl me demanda des petits miroirs à acheter, le les lui donnai poliment, il me les paya au-dessus du prix que je lui avais demandé, el il sortit. En comptant les sous pour les mettre au tiroir, je \iqu'il v en avait douze de trop: je les pris dans ma main et je courus après lui. u l'ère, lui dis-je, vous vous êtes « trompé, nous n'avez acheté que deux miroirs, el \mi> « m'en a\ez payé trois : voilà douze ^>us de trop, reprenez- « les, on bien prenez nu miroir de plus. » Il me regarda de la tète aux pieds avec un lin rire que je ne comprenais pas, ci qui me lii lionle, parce que je crus qu'il se moquai) de moi. s Eh bien! mademoiselle, qu'il medil,

i e n'esl pas de cela qu'il s'agil ; \<(n^ êtes une jolie fille

ni;i foi ' aussi honnête que brave : mon (ils n'a pas menti, vous ne tromperiez pas nu enfanl pas encore sevré; ça « mêlait plaisir. — Votre lils! » lui répondis-je en rougissant jusqu'au blauc des yeux, parce qu'à la ressemblance el au son de voix je me doutai de quelque chose ; i voire lils, qui es!-il (loue'.' je ne le connais pas. — Oh ! que si que vous le connaissez, reprit-il, el que lui il vous connaît bien! Vous ne connaissez donc pas Cyprien, le beau montagnard, el le bon montagnard que je dis, moi.' Eh bien! c'est mon enfant ! - — Ali! vous êtes le père <l<* Cyprien! » lui répondis-je en tremblant, les yeux baissés, el je n'en pus dire davantage, tanl je me -entais tonte tremblante, toute froide, toute de bois, de \aiit ce vieillard. C était pourtant nu vieillard bien comme i! tant, monsieur, pour sa condition : le visage grave, 1;' voix douce, le bonnet à la main, les cheveux blancs, l'air honnête, les paroles de -on âge, me parlant comme .il aurait parlé à sa tille ou à une dame. — ù Oui, c'est moi qui suis -on père, continua-t-il, en me reconduisant jusqu'à la porte, un vieil ami de votre père, une ancienne el fidèle pratique de la maison; il ne logeait jamais ailleurs • pie chez moi, quand ii montait pour travailler, l'été, sur nos hauteurs; nous parlions ensemble de si pauvre femme malade el des trois enfants qu'il en avait. Le brave omme, il a trop pris le chagrin à cœur; il s'est noyé lui-même; mais ce n'empêche pas que c'était un brave " homme, allez, el dont le nom ne fera pas honte à porh ter à ses enfants, i

En parlant ainsi, il entra sans Façon derrière moi el s'assit sur la chaise où Cyprien -'était assis si souvenl tout pi es de moi.

Iii8 GENEVIEVE

« — Kh bien ! mademoiselle, me dit-il, en me voyant asseoir, toute rouge el toute troublée, devant le comptoir, vous croyez donc qu'à mon âge je ue sais pas compter « jusqu'à trente-six, et que je donne mes pauvres liards « pour une révérence dp jeune fille? N'en croyez rien, « continuât-il d'un air bon et fin. .Mon lils me <lis;iii « toujours : Il n'y a pas une fille plus honnête dans Voi- « ron, elle ne surferait pas d'un sou ses pratiques, pas « même un passant, pas même un inconnu. — Ah bah! (i que je lui disais, Cyprien, lu ne connais pas le beau « monde: je ne m'y lierais pas tout de même. — \L\\ « bien! allez-y voir, qu'il me dit. Je ne la préviendrai pas; << je ne lui ferai rien dire, et si elle vous trompe... eh bien ! « je ne m'arrêterai plus jamais devant sa porte. Ça sera « fini, quoi! car toute jolie qu'elle est, si elle n'était pas a honnête, je ne l'aimerais plus, voyez-vous. »

Il m'aime donc, que je me dis tout bas, dans le cœur, sans oser lever les yeux.

Le vieillard continua.

m — Alors j'ai dit : Allons-y roir nous- même. J'ai mis « mes guêtres; j'ai laissé Cyprien chanter à ma place au « chœur; j'ai demandé la boutique de Geneviève; je suis entré chez vous, j'ai marchandé pour avoir le temps de \oiis bien regarder; j'ai fait semblant de me tromper de (i douze sous dans le compte, VOUS m'avez couru après « comme si j'avais été le voleur et vous la volée, pour me <( rapporter mes douze sous, et voilà!

« — Je n'ai fait que mon devoir, père Cyprien, lui disje; il n'\ a pas de quoi être fière.

(i — C'est vrai, dit-il ; mais il n'est pas moins vrai que, si vous voulez m'entendre, ces douze sous m'auron

• Iieté uue belle-tille, et à vous, Geneviève, vous auront « acheté un bon mari. •>

J'étais tellement secouée, monsieur, par Les paroles de a vieillard, que je n'ouvrais pas la bouche, el que je n'osais pas seulemeul remuer le pied. Il avail l'air embarrassé dans ce moment, lui-même, de ce qu'il allait dire. Il retournait sa langue sur ses lèvres, il balbutiait un peu, il se levai!, il se rasseyait, il toussait. A la lin, comme - il avait pris son courage à deux mains :

— Bah ! dil-il, aillant vaut un mot dit que cent mots à dire. Je \<ms dirai donc tout : Cyprieu vous aime de-

■ puis sept ans.

Il me sembla qu'on m'ouvrait le cœur avec des paroles, et qu'on y faisait couler nue chose douce qui ne tarissait plus, comme !a félicité éternelle.

— Uni, il y a sept ans qu'il vous aime, et nous n'avons s jamais pu lui en (aire aimer une autre, ni dans les înon- « lagnes, ni dans la plaine. Il aura du bien : les sapins, la * maison et le pré de la fontaine seront à lui après moi : « il est doux et humble comme une jeune fille; il est aimé « des garçons, il plaît aux tilles, et il n'est pas plus lier

■ qu'un enfant. Et malgré cela, il nous a toujours dit : Je n'épouserais que Geneviève, si j'osais jamais être son courtisan. — Eh bien! lui disions-nous, sa mère et

« moi, contente-toi, descends à la plaine, tais la cour à Geneviève, puisque Ion bonheur est là; mais enfin il faut

o que tu te maries, l'ouvrage est laree et nous nous Élisons vieux. — Alors il partait bien résolu de s'expliquer avec vous, mademoiselle; et puis, quand il remontai) el que nous lui demandions : Que lui as-tu dis, et qu'est-ce qu'elle l'a répondu? - Rien, disait-il; j<- n'ai jamais

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