XLI
Je lui rendis la lettre suis rien dire, ci elle la serra de nouveau dans son armoire, entre les deux chemises.
Pauvre fille! voilà pourtant le résumé écrit d'un monde d'impressions d'amour, de souvenirs, d'espérances vivantes et anéanties dans un cœur ! Le sentiment existe; mais il est <ourd et muet dans l'âme illettrée Au peuple.
uni
Geneviève continua :
Après avoir écrit la lettre à Cyprien, je la remis à un des petits ramoneurs de la montagne qui logeaient chez le pays de mon fiancé et je le chargeai de la porter à Valneige.
Je lui donnai pour cela une paire de sabots garnis. Quand je lui remis la lettre dans sa poche, le pauvre enfant, je sentis bien que tout était dit, el il me sembla que mou rœur me tombait des mains avec la lettre.
Puis je rentrai sans savoir ce que je faisais; la petite dormait encore, j'allai droit à l'armoire. Je pris mes souliers tins, mes boucles, ma ceinture à nœuds de ruban, ma coiffe de dentelles, mes boucles d'oreilles, mon collier de grains de jais, ma belle robe de soie gorge-de-pigeon, j'en lis un paquet bien plié dans une serviette blanche qui n'ét.iit pas marquée, j'emportai tout cela à l'église de Voiron pendant qu'il n'y avait personne, el je le (!«'|K.>;ii , sans
avoir été aperçue par le sacristain, sur l'autel de la sainte
Vierge. J'avais attaché sur la serviette, avec une épingle, un petit morceau de papier où j'avais écrit : Vœu! On savait que cela voulait dire, dans le pays, une offrande pour habiller la sainte ou la madone. Je me disais : « Il ue faut « rien garder à toi de ces habits trompeurs de fêtes et de « fiançailles; ça te rappellerait la traîtrise avec M. Cy- « prien et ton malheur; ça te ferait penser à revenir au m mariage, peut-être à abandonner la sœur, à rompre ton « vœu. Jamais tu ne serais tranquille avec ces nippes à toi h dans la maison. Donnons-les à Dieu, à qui on ne re- « prend rien, et que ça soit fini î »
Quand la petite, à mon retour, me demanda à les voir, je lui dis ce que j'en avais fait. Elle ne pleura pas, monsieur, ces beaux habits; elle me sauta au cou et elle me dit : « Eh bien ! tu as bien fait, Geneviève; j'aime mieux « toi toute nue, que tout ton cocon de soie dans lequel je (i ne te reconnaissais quasi pas cette nuit. Tant que j'au- '( rais su tes habits de noce là, dans l'armoire, j'aurais « toujours cru que tu allais le marier une fois ou l'autre. << À présent, je t'en délie bien; qui est-ce donc qui te s prendrai t dans ta robe de bouracan el dans tes sabots de h noyer? v
Celle enfant s'attacha à moi connue ma chemise depuis ce jour-là, monsieur. Elle n'avait que douze ans et demi, mais elle ;i\;iii de l'esprit comme les autres de quinze ans; elle me faisait souvent pleurer et rire tout à la fois. Elle devint sage comme un ange et jolie, jolie comme une petite sainte Vierge de cire ! Seulement el|e ;i\;iil île h vanité, ça c'esl viiii ; quand je ne trouvais pas mon miroir à la fenêtre, je n'avais pas besoin de le chercher, je savais bien
où il étail ; cl |»uis, il faut être juste aussi, loul le monde dans la rue el dansVoiron lui répétai! sans cesse qu'elle était ta plus fine du pays, el on l'appelait déjà la belle dentellière. C'est mauvais pour les jeunes filles, ça, monsieur, voyez-vous, surtout quand elles n'ont ni père ni mère.
Voilà donc comment ça se passa, monsieur. La famille. de Cyprien me lil dire parle ramoneur que c'était bon, cl «pie le garçon ne reviendrait plus à Voiron. « El qu'est- <• ce qu'il Taisait, lui? demandai-je au ramoneur. — 0!i! « mam'seHe, qu'il me dit, il ne faisait rien ; il étrillait son i mulet contre le mur de l'élable, et il tombait de grosses « larmes de ses yeux sur le poil de sa bête. » Voilà tout ce que j en ai su pour le moment.
Nous restâmes deux ans et demi comme cela sans entendre plus parler l'un de l'autre que si nous riions morts tous les deux. S'il m'avait revue, il ne m'aurait pas reconnue, car ma beauté d'un printemps n'avait pas tenu à mon chagrin, mes couleurs avaient passé comme une teinture de mauvais teint sur une étoffe; je travaillais tard, je me levais malin, je pleurais la nuit, je me nourrissais pauvrement pour gagner le trousseau de Josette el pour payerses apprentissages, je n'allais phis dans les prés, je ne voyais plus le soleil que contre le mur de la chambre un moment le soir, j'avais maigri que mes robes me lombaienl des épau-