II
Le due, qui ne marchait point très-facîlement, grâce aux nombreux accès de goutte qu'il devait à son intempérance et à ses débauches de toutes sortes, s'appuya sur le bras de Lupiano et lui dit :
— Où allons-nous, tout de ce pas?...
— Mais, — répondit l'italien, — nous allons, ce me semble, à la maison de madame de Saint-Paër... — N'est-ce donc point votre intention, monseigneur?...
— Sans doute... sans doute.., — fit le duc, et il se remit à marcher, mais d'un pas incertain et irrésolu.
Au bout d'un instant, il s'arrêta de nouveau.
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— Lupiano? — dit-iK
— Monseigneur ?...
— Sais-tu bien que je ne me sens point trop rassuré... v^^^N^V ♦ '
— Pourquoi donc?...
— L'entreprise que je tente est périlleuse en diable!...
— Je ne vois pas trop en quoi, monseigneur. . .
— Si^ pendant que je serai là, le prince de Lamballe allait venir à Timproviste et fort mal à propos?...
— C'est peu probable. — Songez donc que le prince a quitté Glamart il y a quelques heures ^. peine..»
-r- C'est juste, Dûais enfin tout est possible en ce monde!... S'il revenait?...
— Eh bien ! s'il revenait , il ne pourrait pas entrer chez lui ou, tout au moins, TOUS auriez trois fois plus de temps qu'il ne vous en faudrait pour disparaître.
— Comment cela?...
— C'est bien simple. — Le prince arrive toujours par la petite porte du parc, dont il a une clef. — C'est aussi par cette
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porte que nous entrerons. — Aussitôt introduits, nous pousserons les verroux intérieurs et la porte se trouvera condamnée. — Quanta la grille de Tavenue, elle est fermée par une chaîne, une serrure, un cadenas. — Il faudrait une demi-heure au moins pour se reconnaître au milieu de la nuit et venir à bout de l'ouvrir. — D'ailleurs, s'il survenait quelque chose d'inattendu, des hommes à moi qui resteront en embuscade au-dehors, m'en préviendraient aussitôt par un signal...
— Allons! — dit Philippe d'Orléans, — tu me rassures un peu, Lupiano, mais cependant...
— Quoi donc encore , monseigneur ?. .'.
— Si madame de Saint-Paër allait ne point être endormie ?...
— Impossible — ! répondit l'espion en souriant.
— Tu es donc bien sûr du résultat de la préparation qu'on lui a fait boire ?. .
— On ne peut pas plus sûr, monseigneur. — J'ai d'ailleurs, plus d'une fois déjà, expérimenté cette préparation pour Totre compte...
— C'est juste ! je m'en souviens... — Mais il y a encore quelque chose qui m'inquiète. • .
— Quelque chose? — répéta Lupiano.
— Oui. — Cet incorruptible domestique dont tu m'as parlé; est-ce que tu l'as aussi endormi, celui-là?...
— J'ai fait mieux...
— Qu'as-tu donc fait ?
— Je l'ai envoyé à Paris.
— Toi?...
— Moi-même.
— Et, par quel moyen ?...
— Un homme, à la livrée de Penthièvre, est venu, il y a une heure, le prévenir que son frère Champagne (le valet de confiance du prince de Lamballe) se mourait à Paris des suites d'une chute de cheval faite en revenant de Glamart. — Cinq minutes après il partait et, quelque soit sa diligence,il est impossible qu'il soit de retour avant demain matin...
— Décidément tu es un habile homme, Lupiano ! — s'écria le duc.
— Monseigneur est bien bon !
— Je te rends justice et ta prudence dissipe toutes mes craintes. . .
GENEVIÈVE GALUOT. 157
— C'est heureux!... — pensa l'espion. . .
Puis il ajouta tout haut :
— Nous voici arrivés, monseigneur.
En efïet, le duc et l'italien touchaient à la petite porte du parc.
Lupiano approcha deux doigts de sa bouche et produisit un sifflement faible et prolongé qui fit tressaillir le duc d'Orléans.
A l'instant même deux ombres surgirent du milieu du champ de blé, a peu de
lo8 GENEVIÈVE GALLIOT,
distance de l'endroit où Lupiano s'était caché dans la journée pour épier la sortie du prince de Lamballe.
Ces deux ombres s'avancèrent jusqu'à l'italien.
— Vous êtes à votre poste, — leur ditil, — c'est bien 1
Les ombres s'inclinèrent.
— Vous vous souvenez de la consigne? — ajouta Lupiano.
— Parfaitement, — répondirent les ombres.
— Allez, — reprit l'espion, — et faites votre devoir avec zèle, — vous aurez sujet de vous en applaudir...
Les ombres disparurent.
— Venez, maintenant, monseigneur, — continua Lupianoens'adressantà Philippe d'Orléans.
Et, en même temps, il mit une clé dans la serrure et ouvrit la porte du parc.
Le duc le suivit.
Dès qu'ils eurent franchi le seuil de cette
porte, Lupiano la referma et, ainsi qu'il venait de le dire, il poussa les verrous intérieurs.
Ensuite le prince et l'italien s'enfoncèrent sous une épaisse allée de charmille et se dirigèrent vers la maison de Geneviève.
Le temps était de plus en plus lourd, — le ciel de plus en plus orageux.
Les éclairs se succédaient presque sans interruption et il se faisait dans les nuages une sorte de bruissement sourd, précurseur de la foudre prochaine.
Tantôt l'épaisse féuillée de la charmille
dormait immobile dans une pesante atmosphère que pas un souffle de brise ne venait traverser, — tantôt une raffale subite faisait s'entrechoquer pendant une seconde les branches et les rameaux.
Les pas du duc d'Orléans se ralentissaient peu à peu et sa poitrine s'oppressait à chaque instant davantage.
— Qu'avez-vous, monseigneur, — lui demanda Lupiano qui le sentait s'appujer lourdement sur son bras, — on dirait que vous souffrez ?. , .
— Je souffre en effet, — répondit le duc, — et il me semble que toute l'élec-
tricilé du ciel s'est communiquée à mes nerfs!... ^
Philippe d'Orléans avait peur de l'o-
rage.
Peut-être se rendait-il justice et craignit-il que Dieu, dans sa colère, ne le frappât d'un coup de foudre.
— Voulez-vous retourner en arrière ?. .
— dit l'espion, — il en est temps encore.
Le duc hésita.
Mais il se souvint en même temps, et de la souveraine beauté de Geneviève et
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de sa propre haine contre le prince de Lamballe, et il dit résolument :
— Allons !
Au bout de quelques minutes les deux hommes sortirent de la partie boisée du parc et arrivèrent sur une vaste pelouse qui s'étendait jusqu'à la maison.
A l'une des extrémités de cette pelouse se trouvait une pièce d'eau large et profonde sur laquelle se jouaient pendant le jour deux beaux cygnes aussi blancs que la neige.
La surface de cette eau étincelait sous les reflets fulgurants des éclairs.
On eût dit une uappe de phosphore.
Le duc s'arrêta tout-à-coup et dit à Lupiano, d'une voix tremblante de terreur :
— Regarde !. . . regarde !. . .
— Quoi donc?... — demanda l'espion.
— Là bas... — répondit le duc en indiquant du geste l'endroit où lui apparaissait quelque chose d'efFrayant.
Lupiano crut d'abord que son maître était le jouet de quelque hallucination produite par la peur.
Mais il ne put s'empêcher de frissonner à son tour en voyant courir ou plutôt glisser sur la pelouse une forme blanche,
légère et presque vaporeuse qui, après être sortie de la maison, s'avançait rapidement du côté du bassin.
Cette forme en atteignit les bords, — elle prit son élan et le bruit de l'eau fouettée par sa chute arriva jusqu'aux oreilles des deux témoins de cette scène.
Pendant un instant, la forme blanche se débattit dans le linceul humide qui l'enveloppait de ses plis mouvants.
Puis tout disparut, et les éclairs se re-
ir. 11
flétèrent de nouveau sur la surface du petit lac que ridait à peine un large cercle qui s'agrandissait toujours.
rn lâche.
— Mon Dieu ! que veut dire cela ?.. — s'écria le duc.
— Ne vous inquiétez de rien, monseigneur, je sais ce que c'est... — répondit Lupiano.
Et, comme Philippe allait l'interroger il ajouta vivement :
— Monseigneur ! monseigneur ! ce n'est point le moment des questions! — si vous voulez en finir cette nuit, hàtonsnous...
Le duc n'insista point et se laissa conduire où le menait Tltalien.
Ils atteignirent le péristyle de l'habitation.
Lupîano s'attendait à trouver fermée la porte du vestibule et il avait apporté avec lui tous les instruments nécessaires pour
l'ouvrir sans peine, — instruments tjui lui étaient familiers et dont le trop fréquent usage l'avait conduit jadis aux galères de son pays.
A sa grande surprise, cette porte était ouverte dans toute sa largeur.
— La chance nous favorise, monseigneur!... — s'écria-t-il.
— N'est-ce point un piège?... — demanda le duc.
— Non, monseigneur, — répondit Tespion, — c'est un oubli, voilà tout !...
Les deux hommes entrèrent.
Aussitôt après le départ de monsieur de Lamballe, Geneviève s'était enfoncée de nouveau dans une rêverie aussi profonde que celle qui avait précédé l'arrivée de son mari.
Seulement cette rêverie était moins triste.
Les paroles du prince et ses tendres promesses avaient ouvert à la jeune femme les horizons magiques d'un avenir de félicité.
Vivre auprès de son mari bien-aimé, — ne plus se séparer de lui, — porter publiquement, non point ce titre de princesse dont elle se souciait peu, mais ce titre si beau de sa femme, c'était un rêve que la veille encore Geneviève aurait à peine osé caresser.
Et voici que, soudain, ce rêve allait se réaliser peut-être.
Geneviève se jeta à genoux et remercia Dieu ardemment, sinon du bonheur qu'il
ne lui avait pas encore donné, au rnoins de l'espérance qu'il lui permettait.
Le reste de la journée se passa ainsi.
Les repas de madame de Saint-Paër, presque toujours solitaires, n'étaient jamais bien longs. — Après son dîner Gèneviève alla, comme de coutume, se promener dans le parc.
Sa promenade fut courte ; les symptômes précurseurs de l'orage la décidèrent presqu'aussitôt à regagner sa maison.
Elle se sentait oppressée et elle s'étendit sur un sopha, espérant que quelques instants de sommeil dissiperaient un peu
son malaise, — mais elle ne pouvait pas dormir.
Elle sonna la femme de chambre.
— Norine, mon enfant, — lui dit-elle, — apportez-moi un verre d'eau glacée...
— Madame veut-elle de l'eau pure?...
— demanda le camériste d'une voix tremblante.
— Mettez-y un peu de jus de citron, sans sucre... — répondit Geneviève.
Norine sortit, sans que sa maîtresse eût remarqué à quel point elle était pâle et
176 gejnevièvje; galliot.
combien d'égarement exprimaient ses regards.
Elle revint au bout d'une minute, apportant sur un plateau de vermeil un verre en cristal de Bohême, rempli jusqu'aux bords.
Un tressaillement visible agitait sa main, tandis qu'elle présentait ce plateau à Geneviève.
Madame de Saint-Paër prit le verre et l'approcha de ses lèvres.
Norine fit un geste brusque pour arrêter ce mouvement.
Il était déjà trop tard. — Geneyiève avait bu.
Norine se retira à pas lents et inégaux.
Madame de Saint-Paër, se trouvant de nouveau seule, quitta le sopha sur lequel elle était assise et se dirigea vers une harpe, placée dans un desangles du salon.
Elle laissa ses doigts gracieux et légers courir sur les cordes de l'instrument et elle chercha le prélude d'un air que le prince aimait, mais on eût dit que les cordes étaient mouillées et que les doigts rebelles de Geneviève refusaient d'obéir à la volontéqui les dirigeait.
Les sons que produisait la jeune fettime n'avaient point de liaison entre eux et n'offraient aucun sens musical.
En même temps, un engourdissement progressif figeait le sang dans les veines de Geneviève,et une sorte de brouillard opaque s'étendait devant ses regards.
— Mon Dieu ! — se deraanda-t-elle avec effroi, — qu'ai-je donc?... on dirait que je vais mourir!...
Épouvantée par cette pensée sinistre, brillant comme un point lumineux au milieu des brumes qui commençaient à obscurcir son intelligence, elle quitta le salon
et se dirigea vers sa chambre à coucher.
Arrivée au bas de Tescalier, les forces Ujî manquèrent tout-à fait. — Eîle voulut appeler au secours, mais sa voix était déjà si faible qu'elle ne fut point entendue.
Elle comprit qu'elle allait rouler sur les dalles et s'y briser peut-être, et , faisant un suprême effort , elle parvint à gravir les marches et à arriver jusqu'à sa chambre.
Là elle se jeta tout habillée sur son lit et à peine sa ttte avait-elle touché l'oreiller que déjà elle était endormie d'un sommeil lourd et profond.
Vers les neuf heures du soîr, ainsi que Lupiano l'avait annoncé au duc d'Orléans, un homme à la livrée dePenthièvre et à la mine effarée, était venu annoncer au valet de chambre de Geneviève que son frère Champagne se mourait à Paris.
Ce domestique perdit la tête et partit à l'instant même, sans en demander la permission et sans songer seulement à prévenir de son départ.
A neuf heures et quart, Norine entra au salon afin d'y prendre les ordres de sa maîtresse.
Le salon n'était point éclairé et Geneviève ne s'y trouvait pas.
Norine, le cœur serré par un pressentiment funeste, monta au premier étage où la jeune femme gisait sur son lit, plongée dans un sommeil semblable à la mort.
Norine l'appela à deux reprises. — Geneviève ne répondit point.
Norine appuya sa main sur le cœur de sa maîtresse, — il lui sembla que ce cœur ne battait plus et que le corps se refroidissait par degrés.
Une épouvante indicible se peignit alors dans les regards delà camériste.
Elle frappa sa poitrine de ses mains contractées et elle s'écria: