II
Qui te parle d'assassiner et où diable vas-tu chercher ces idées-là ?. . .
— Mais, il me semble... — murmura Norine.
— Il te semble mal, ma petite, — interrompit de nouveau l'espion, — et je veux bien te dire, pour mettre ton faible esprit en repos, que c'est le sommeil et non pas la mort qui se trouve dans ce flacon...
— Le sommeil!... — répéta Norine.
— Oui.
Votre projet est donc d'endormir ma
maîtresse?...
GENEVIÈVE GALUOT. 135
— Oui. ^
— Il y là-dessoQS quelqu'abominable maôhination !... encore une fois je n'obéirai pas !
— C'est ton dernier mot, Norine?...
— C'est mon dernier mot.
— Tu ne changeras point d'avis?
— Non.
— Tu en es sûre?
— Parfaitement sûre.
— Nous allons voir.
Lupiano fouilla de nouveau dans sa poche.
Il en retira un parchemin qu'il présenta à la femme de chambre en lui disant :
— Regarde un peu ceci, ma petite...
Norine jeta les yeux sur le parchemin, poussa un cri et devint très-pâle.
— Tu sais ce que c'est?... — demanda l'Italien.
Une lettre de cachet !... — balbutia
la jeune femme.
— On ne peut plus en règle, — poursuivit Lupiano, — voici le sceau royal, — voici la signature de M. le lieutenant de police, — seulement, tu vois, la place d'un nom a été laissée en blanc. — Si tu ne m'obéis point avec zèle, intelligence et promptitude, c'est ton nom qui remplira ce blanc et lu rouleras demain matin sur le chemin de la Bastille, d'où les coupables sortent quelquefois, mais d'où les innocents ne sortent jamais ! — Or, tandis que tu chemineras ainsi, j'aurai soin de faire parvenir à ta chère maîtresse deux ou trois lettres que tu m'as écrites et qui lui prouveront que ton dévouement pour elle allait jusqu'à livrer à un étranger tout ce que tu pouvais surprendre de ses secrets. — Al-
Ions, ma tendre idole, — pèse, — réfléchis, — examine le pour et le contre^ il s'agit de te décider et de prendre un parti...
— J'obéirai, — balbutia Norine qui se sentit anéantie et comme écrasée sous le poids des menaces de Lupiano.
—A la bonne heure! — répondit l'espion, — te voilà redevenue raisonnable et gentille!... — seulement, n'essaye pas de me tromper, car, tu sais, cela tournerait mal..
Et, en parlant ainsi, Lupiano désignait de la main droite le parchemin qu'il avait repris de la main gauche.
La femme de chambre rentra dans le parc et l'Italien, après Tavoirvue en refermer la porte sur elle, reprit le chemin du village en se disant à lui-même :
— Voilà de la besogne bien faite, et monseigneur sera content!...
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Philippe (l'Orléans à l'œuvre!
Il était dix heures du soir. — La journée avait été chaude, — la nuit s'annonçait comme devant être orageuse.
De grands nuages couraient sur la sur-
U'i GENEVIÈVE GALLIOT. ^
face du ciel, tantôt voilant les clartés de la lune d'un crêpe de vapeurs funèbres, tantôt laissant une lueur pâle et blafarde glisser entre leurs échancrures.
Des éclairs d'une blancheur éblouissante , — éclairs silencieux que n'accompagnaient point les grondements de la foudre, — sillonnaient par instant la surface des nuées.
Quand s'éteignaient ces rayonnements soudains, la profondeur des ténèbres en paraissait plus opaque.
Une berline, attelée seulement de deux chevaux et conduite par un cocher sans
livrée, roulait sur la route de Paris dans la direction de Clamart.
Elle atteignit bientôt ce village et le cocher, ralentissant la marche de ses chevaux, les arrêta sur la place de l'église.
Alors le personnage qui se trouvait dans la berline avança sa tête au dehors et regarda autour de lui.
Tout semblait mort, — tout était silencieux, — aucune lumière, — aucun être vivant.
— Hum ! — murmura l'inconnu (qui
n'était autre que monseigneur Philippe d*Orléans), est-ce que ce drôle se permettrait de me faire attendre?...
Puis il se rejeta dans le fond de son carrosse, avec les irrécusables symptômes d'un mécontentement manifeste.
Au bout de quelques minutes, un pas rapide retentit au milieu du silence de la nuit.
Ce pas s'avançait du côté de la berline.
Le duc d'Orléans mit de nonveati la Icte à la portière.
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— Est-ce toi , faquin ? — demandât-il
— Oui, monseigneur, — répondit Lupiano.
— Pourquoi viens-tu si tard, drôle que tu es?...
— Dam! monseigneur, — répondit l'espion peu respectueusement, — je viens si tard parce qu'il m'a été impossible de venir plus tôt !...
Philippe s'aperçut à merveille de l'oubli de toute étiquette et même de toute convenance que venait de se permettre l'es-
pion, mais comme il avait besoin de lui il feignit de n'avoir rien remarqué. "~^
— Eh bien ? — demanda-t-il, — tout est-il prêt?...
— Oui, monseigneur.
— Tout ira-t-il bien ?. . .
— Je l'espère.
— Puis -je descendre de non carrosse ?
— Quand il vous plaira, monseigneur.
— Alors, ouvre la portière et tends-moi la main.
Lupiano fit ce que lui demandait son maître, et le duc d'Orléans sauta lourdement sur le pavé.
Il portait à peu près le même costume an glo -français que nous avons décrit précédemment, — seulement il s'enveloppait, malgré la chaleur, dans un large manteau de cette teinte sombre qu'on appelait alors couleur de muraille et qui était spécialement réservée aux séducteurs de profession, aux hommes à bonnes fortunes et aux coureurs d'aventures.
Ce manteau cachait les vêtements et la plus grande partie de la figure de Philippe.