II
Il lui sembla qu'il voyait Geneviève, paie, — expirante, — étendue sur un lit et les mains liées à l'une des colonnes de ce lit.
Un être monstreux, moitié homme et moitié démon, — une sorte de vampire aux regards fauves et aux doigts sanglants, s'avançait vers la jeune femme qui poussait des cris inarticulés et déchirants.
Tout d*un coup elle aperçut le prince.
Ranimée aussitôt par sa présence elle tourna vers lui ses yeux suppliants à défaut de ses mains attachées et elle s'écria :
— Oh ! mon prince... mon cher sei-
gneur... sauyez-moi !... sauvez-rao^ !. ..
Sous la pression de cet effroyable cauchemar monsieur de Lamballe s'éveilla tout-à-coup, mais, au lieu de l'appel suprême de Geneviève, il n'entendit que le trot rapide et cadencé de ses chevaux.
Un soupir de soulagement s'échappa de sa poitrine.
— J'ai rêvé, — se dit-il, — et, à l'heure qu'il est, ma Geneviève va s'endormir en pensant à moi,..
Et le prince s'efforça de chasser les sombres images qui s'obstinaient ù venir assiéger son esprit, — mais, quoiqu'il pût faire
pour les éloigner, ces images revenaient sans cesse, et, à chaque instant, le cri de Geneviève agonisante retentissait à ses oreilles.
■ — Oh ! mon Dieu !. . . — pensa-t-il enùn, — si c'était un pressentiment !... si, en effet, un danger menaçait ma Geneviève!...
A peine cette idée venait-elle de se présenter à lui, qu'il oublia Versailles et le souper du roi et qu'il donna brusquement l'ordre de tourner bride et de brûler le pavé jusqu'à Paris.
En mettant pied à terre à l'hôtel de
Penthiëvre une circonstance imprévue vint encore agrandir ses alarmes.
Il rencontra dans la cour le valet de chambre de madame de Saint-Paër, — lequel arrivait de Glamart et se réjouissait d'avoir trouvé son frère sain et sauf, tout en maudissant l'auteur de la cruelle mystification dont il venait d'être victime.
Evidemment cette mystification n'était point sans but.
Évidemment on n'avait éloigné de Glamart le domestique dévoué de Geneviève que parce qu*on voulait entreprendre quelque chose contre la jeune femme.
^tt GENEVIÈVE GALLIOT,
Le prince se sentit devenir foii ! -— il îie prit pas même le temps de changer dé costume et, chaussant des bottes à l'écuyèrè par dessus ses bas de soie, il monta à cheval suivi de Champagne, il enfonça lès molettes de ses éperons dans le vénbe dé sa riaontiiré et il partit avec uiiè vitesse aussi grande que s'il eût été emporté par le feu du ciel.
Au bout de moins d'une heure les deux cavaliers ruisselants de sueur s'arrêtaient devant la petite porte du parc.
Monsieur de Lamballe mit pied à terre et voulut ouvrir.
La porte résista.
— C'est étrange ! — murmura le prince.
Une seconde tentative fut infructueuse comme la première. — Le prince se retourna vers Champagne et lui dit;
— Les verrous sont poussés en dedans!... que dis-tu de cela ?. . .
Champagne ne répondit point. — Comme son maître il pressentait un malheur.
— A cheval ! — poursuivit monsieur de Lamballe, — à cheval et à la grille !...
Au moment où les deux hommes se re-
mettaient en selle, le cri d'un hibou, répété à trois reprises différentes, retentit tout auprès d'eux.
— Oiseau sinistre!*.. — dit le prince à haute voix, — que viens-tu m'annoncer ?. . .
Puis il éperonna de nouveau son cheval et disparu dans les ténèbres.
Cinq minutes après, il agitait avec une violence convulsive la cloche de la grande porte d'entrée. — Il se passa quelques instants avant que le jardinier, arraché à son premier sommeil, vînt reconnaître les visiteurs. — Il fallut plus longtemps encore pour trouver les clés et ouvrir la grille.
Monsieur de Lamballe interrogeait avec une impatience et une inquiétude convulsives, mais le jardinier ne savait rien et croyait que tout était^calme et en bon ordre dans la maison.
Enfin le prince put entrer.
Il courut au vestibule et poussa un cri d'effroi en s'apercevant que la porte en était ouverte.
Champagne Tacccompagnait avec la lanterne qu'il avait prise au jardinier. — Le prince saisit cette lanterne et monta à la chambre de Geneviève.
Nous savons déjà dans quel état il trouva la jeune femme.
— Geneviève... Geneviève... — ^ murmura-t-il d'une voix suppliante, en se jetant à genoux auprès du lit et en saisissant la main de sa femme, — au nom du ciel, ma Geneviève, réveille-toi et réponds-moi...
Mais Geneviève ne pouvait ni se réveiller, ni répondre.
— Si elle était morte!... — pensa le prince — dont un frisson glacial effleura Tépiderme.
Il chercha la place du cœur, et, après l'avoir interrogé pendant une seconde, il fte répondit :
— Elle n'est pas morte et elle dort !..^
mais quel sommeil !. . . quel sommeil étrange!...
— Monseigneur, — demanda Champagne à travers la porte entrebâillée, — n'avez-vous donc aucun ordre à me donner?
— Cours auprès de INorine , — répondit M. de Lamballe, — éveille-la et amène-la ici ; — sa maîtresse a besoin de ses soins. . .
Champagne se hâta.
— Monseigneur, — reprit-il en redescendant, — il n'y a personne dans la chambre de Norine et voici un papier que
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j*ai trouvé à côté de son lit et qui est adressé à monseigneur. . .
M. de Lamballe prit ce papier et le parcourut rapidement. >,
La malheureuse Norine y disait comment, séduite par un étranger qui promettait de l'épouser et de la rendre riche et grande dame, elle s'était donnée à ce misérable qui avait abusé de son empire sur elle pour la contraindre à un honteux espionnage. — Elle racontait la scène qui s'était passée le matin même, et elle ajoutait que, sûre d'avoir empoisonné et non point endormi sa maîtresse et ne pouvant plus vivre après une action aussi infâme.
elle allait faire justice d'elle-même en se donnant la mort. — Elle terminait en demandant pardon de son double crime à Dieu et à M. de Lam balle.
La lettre de Norine fut toute une révélation pour le prince. — Il vit clair dans la trame ourdie avec une habileté infernale et il comprit que sans son arrivée inattendue et providentielle, la chaste Geneviève allait être profanée par un misérable qui ne reculait devant rien pour assouvir ses désirs criminels.
Seulement, quel était ce misérable?...
— Voilà ce que M. de Lamballe ne devinait point. — L'idée que le coupable pou-
Tait être Philippe d'Orléans ne se présentait même pas à son esprit, et il se serait reproché comme une mauvaise action de supposer son beau-frère capable d'uiie scélératesse aussi lâche.
— 1} n'est qu*un moyen, — se dit le prince, — de mettre désormais ma Geneyiève à Tabri de pareilles tentatives, et ce moyen c'est de la proclamer ma femme devant les hommes comme elle l'est déjà devant Dieu!... — Mon parti est pris!... — quoi qu'il en doive arriver, je n'hésiterai pas, je ne tarderai plus!...
M. de Lamballe passa le reste de la nuit au chevet de Geneviève, que lui-même
avait déshabillée et couchée avec les soins tendres et touchants que prend une mère pour son enfant.
Le visage de la jeune femme était calme, mais un peu pâle;— sa respiration égale et la douce chaleur de son corps indiquaient qu'elle ne souffrait point.
Le prince la regardait avec une adoration profonde, et, de minute en minute, il s'affermissait davantage dans la résolution qu'il avait formée.
Déjà le soleil montait à l'horizon quand commencèrent à se dissiper les effets du narcotique.
Geneviève ent' rouvrit les yeux ; — elle se souleva sur son coude et regarda autour d'elle. — En voyant le prince assis à côté de son lit, elle fit un geste de surprise accompagné aussitôt d'un cri de joie.
— Toi !. . . toi ici !. . . — inurmura-t-elle, — est-ce possible?...
— Oh ! — répondit le prince avec un sourire, — il y a déjà longtemps que je suis là.... — J'ai veillé sur toi toute la nuit...
— Et pourquoi donc, monseigneur, ne m'avez-vous pas réveillée ? — demanda Geneviève d'un ton de doux reproche.
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— Je te le dirai dans un instant, — répondit M. de Lamballe , — mais d'abord, je t'en prie , ma bien-aimée, raconte-moi ta soirée d'hier...
— Ma soirée d'hier?,,. — répéta Geneviève avec étonnement,
— Oui,
— Mais, mon ami, je n*ai rien à te raconter.
— Enfin, dis-moi, après mon départ que s'est-il passé?,,.
— J'ai pensé à toi, — j'ai remercié Dieu