‹ Geneviève Galliot (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

Tout le monde a entendu parler des bacchanales de Mousseaux et, pour en tracer un tableau exact, il faudrait tout à la fois la plume cynique de Juvénal et le pinceau déshonnête de l'Arétin.

On comprend que nous n'essayerons pas même d'en crayonner une esquisse affaiblie.

D'ailleurs, cette nuit-là, Philippe d'Orléans semblait disposé à teuir la promesse qu'il avait faite au prince et l'on ne voyait que des hommes parmi ses convives, an nombre desquels se trouvait sonsecrétaire intime et confidentiel, monsieur de Laclos, le trop célèbre auteur des Liaisons

dan fr cireuses, i

M. de Lambalîe, très au fait de la profonde immoralité de son beau-frère, avait redouté qu'il^n'en fût autrement et il ressentit une joie véritable en voyant qiie, cette fois du moins, le duc aurait fait honneur à sa parole.

M. de Lambalîe fut placé entre Philippe d'Orléans et M. de Laclos. — Derrière lui se tenait debout un valet de pied, presque mulâtre, dont la figure grimaçait un singulier sourire.

Ce valet était Tespion Lupiano qui, mis au fait des projets de son maître, avait pour les mieux servir endossé la livrée.

Le?

souper commença.

Tous les convives étaient joyeux, — quelques-uns étaient spirituels, — ce fut bientôt un feu roulant de mots piquants et lestes, — de vives et folles reparties.

M. de Lamballe, fort réservé d'abord et mis en défiance par un entourage qu'il connaissait peu et qu'il n'estimait pas, finit bientôt par s'animer comme les autres et par prendre sa part de l'entrain général.

Le duc d'Orléans applaudissait à-cbacune de ses saillies et, sous prétexte de le faire répondre à des toasts, l'excitait sans cesse à boire.

Le prince, cbez qui la sobriété était tout

à la fois un goût et une habitude, ne pouvait refuser de faire raison aux santés que portait son hôte, mais, à chaque rasade que lui versait le valet de pied placé derrière lui, il ajoutait lui-même de l'eau d'une carafe qui se trouvait à portée de sa main.

Philippe d'Orléans l'en raillait, mais le prince ne changeait rien à sa façon d'agir.

Et, cependant, le souper était loin encore de toucher à sa lin, que déjà une ivresse incompréhensible s'emparait de M. de Lamballe.

Ce n'était point une ivresse ordinaire,

comme en recèlent les flacons du vieux Chambertin ou les bouteilles au casque goudronné du joyeux et pétillant vin d'Aï.

C'était plutôt une de ces hallucinations extatiques que les Orientaux provoquent avec l'opium et le haschish.

M. de Lamballe perdit à la fois la conscience de lui-même et celle de ses actes ;

il oublia qui il était et dans quel lieu

il se trouvait.

Il se sentit emporté en quelque sorte dans un monde fantastique, et une vision vint le visiter.

QEI5IEV1ÈVE CALLIOÏ. 251

Pour rintelligence de ce qui va suivre disons d'abord en quelques mots quelle était la disposition intérieure de la salle à manger de Mousseaux.

Tout à l'entour , dans les panneaux de la boiserie, se trouvaient enchâssés de grands tableaux de Goypel, représentant des scènes galantes empruntées à la mythologie grecque et romaine.

Les amours fort peu chastes tles déesses olympiennes s'y trouvaient reproduits sous toutes les formes, et rien ne saurait donner L-ne idée du décolleté de ces peintures.

Précisément en face de M. de Lamballe,

252 GENEYIÈVE GALLIOT.

une Vénus d'une beauté et d'une ardeur singulières, enlaçait ses bras amoureux aux

bras robustes du dieu Mars, t

Les lumières vingt fois répétées des lustres du plafond semblaient détacber de la toile les corps du couple palpitant.

M. de Lamballe regardait ce tableau et n'en pouvait détacber ses yeux.

Tout-à-coup, — disions-nous, — il eut une vision.

Il se crut transporté en plein Olympe ; -^ une musique douce et céleste, — molle et voluptueuse, - une musique dans la-

quelle on eût dit que se mêlaient des soupirs et que s'étouffaient des baisers, l'enveloppa tout entier dans ses flots harraonîeux.

En même temps les figures des tendres et faibles déesses s'animèrent par degrés et descendirent des cadres qui les retenaient captives.

La plus belle de toutes, — la Vénus, — vint à lui et murmura à son oreille d'une voix brûlante et passionnée :

— Jeune prince, dont les Dieux euxmêmes seraient jaloux, je t'aime, et si tu veux j'oublierai Mars pour toi. .•

254 GENEVlÈVfi GALLIOT.

r/dioiLi

Quatre jours après le souper de Mousseaux, on annonça le duc de Penthièvre chez la marquise de Créquy.

Le duc était un vieillard de l'aspect le plus noble et de la plus vénérable apparence.

Il y avait quelque chose de patriarcal dans sa haute taille que l'âge n'avait point

courbée et dans sa tête pâle et expressive couronnée de beaux cheveux blancs.

La franchise, — la loyauté, — la générosité se peignaient dans ses traits.

Ce jour-là, il semblait profondément triste. — Ses yeux humides et la douloureuse amertume de son regard décelaient un chagrin cuisant.

— Mon Dieu ! — s'écria vivement la marquise, — qu'avez-vous, monseigneur, et que vous est-il arrivé?...

— > Mon amie, — répondit M. de Penthièvre, — un malheur... un grand malheur s'est appesanti sur moi...

— Un malheur!... — ■ répéta la marquise altérée, — un grand malheur!... — lequel ?. . .

Mon fils... — murmura le vieillard.

Mais il ne put continuer. —L'émotion de son cœur montait à sa gorge et étouffait le son de ses paroles.

La marquise n'osait interroger et elle attendait avec une anxiété dévorante.

Enfin M. de Penthièvre reprit :

— Mon fils, mon pauvre fils a eu le malheur et la faiblesse de se réconcilier avec son beau-frère...

Madame de Créquj fit un geste de stupeur.

— Il s*est laissé entraîner, — continua le duc, — jusqu'à aller souper au jardin de Mousseaux... Gin l'a enivré... on a fait venir des courtisanes...

La marquise interrompit vivement le duc.

— C'est impossible !... — s'écria-t-elle. — Oui, c'est impossible!... je suis sûre que c'est impossible !...

La marquise parlait avec cette assurance parce qu'elle connaissait l'amour si pro-

fond du prince pour Geneviève, et parce qu'un tel amour lui semblait une égide à répreuve de toute faiblesse.

Le duc secoua tristement la tête.

Hélas ! mon amie, — murmura-t-il,

vous vous trompez!... Rien n'est plus

désolant, mais aussi rien n'est plus certain que ce que je viens de vous dire... — Le lendemain de ce souper infâme on a ramené mon malheureux fils à l'hôtel dans un état déplorable... Sa santé est perdue pour longtemps... peut-être pour toujours... Nos premiers médecins, Bordeu, Bouvard, Lassusse et Bitaume se sont réunis en consultation, et leur inquiétude est

GENEVIÈVE GALIIOT. 259

grande... —Le prince est plongé dans un désespoir sombre et effrayant. — Les facteurs de la poste apportent à chaque instant pour lui des lettres et des billets au timbre de Sceaux ; — la lecture de ces lettres paraît redoubler ses angoisses. — Ajoutez à cela que son domestique de confiance est revenu de Mousseaux aussi malade que lui-même. L'état de ce valet l'inquiète outre mesure et il envoie demander de ses nouvelles au moins dix fois

par jour 1| y a dans tout ceci un

mystère que je ne puis pénétrer, mais ce que je sais bien c'est que quelque chose tue mon fils et me brise le cœur....

Ce mystère dont s'effrayait le duc dé

250 GENEVIÈVE GALUOT.

Penthiëvre, madame de Gréquy le connaissait.

Elle souffrait horriblement de ne pouvoir répondre à la confiance de son vieil ami, mais elle se sentait liée par la promesse qu'elle avait faite au prince de Lamballe de garder le secret.

Elle tremblait que ce secret ne finît par s'échapper ; — elle avait scrupule de le retenir avec un si bon père, et l'obsession qui résultait de ces sentiments contradictoires devint tellement visible que M. de Penthiëvre finit par lui dire avec un air de surprise et d'effroi :

Comme vous êtes contrainte avec votre meilleur ami !...

— C'est vrai... -r- répondit la marquise d'une voix étouffée.

— Vous me cachez quelque chose?...

— Oui.

— Quelque chose qui concerne mon fils?

— C'est vrai, — répondit-elle pour la seconde fois et en sanglottant.

— Oh ! mon amie... au nom du ciel!..

.L au nom de mon fils lui-même !.. parlez parlez!...

Eh ! — s'écria madame de Créquy,

Page 1