‹ Geneviève Galliot (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · SUITE · texte numérisé non relu

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Philippe d'Orléans s'irrita profondément de ces défaites dont il devina sans peine le vrai sens.

En outre le prince, éclairé par la aiar-

quise de Créquy siir les véritables mobiles qui avaient poussé son beau-frère à lui rendre un apparent service ,, rompit de nouveau avec lui toutes relations, à la grande joie du duc de Penthièvre et à la grande colère du duc d'Orléans qui s'en irritait et s'en inquiétait, non-seulement à cause du motif que nous venons de dire un peu plus haut, non-seulement à raison des propos du monde, mais à cause de l'attention du roi, et, sur toute chose, à raison de ce que M. de Penthièvre avait refusé d'employer sa médiation pour ménager entre son fils et son gendre un raccommodement qu'il aurait tout au plus toléré.

Madame la duchesse d'Orléans n'avait

jamais pu triompher de la résistance de son père el elle avait l'innocente bonté de s'en affliger immodérément, ce qui faisait plus l'éloge de l'excellence de son cœur que celui de la rectitude de son esprit.

On comprend que tout ceci avait mis un véritable levain de haine contre le prince de Lamballe au fond de l'âme du duc d'Oiléans qui, dans le succès de l'infâme entreprise qu'il voulait tenter à l'endroit de Geneviève, entrevoyait la double joie de ses passions assouvies et de sa vengeance satisfaite.

Aussi ne manquait-il point de faire espionner plus que jamais son beau-frère et

la consigne de Lupiano et de ses subordonnés était de ne perdre de vue ni l'hôtel de Penthièvre, ni, surtout, la petite maison de Clamart sous Meudon.

Et, maintenant que nous croyons avoir éclairci suffisamment la situation, rejoignons, s'il vous plaît, le duc d'Orléans et son espion.

L'Italien attendit dans un respectueux silence que son maître lui adressât de nouveau la parole.

— Eh bien ! — lui demanda le duc, — y a-t-il du nouveau?

— Il y en a, monseigneur.

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— Bon, ou mauvais?

— Excellent.

— Qu'est-ce que c'est?...

— Que monseigneur veuille bien prendre la peine de m'interroger. — Ses questions, en guidant mes réponses, mettront plus d'ordre dans mes souvenirs.

— Soit. — L'intéressant pour moi c'est mén t-il?...

le ménage de Glamart. — Gomment va-

Il est à moitié disloqué.

— Ainsi, l'amour?...

— Ne bat plus que d'une aile, — d'un côté, du moins...

— Lequel?

— Celui du mari.

— Ah ! ah ! il paraît que mon cher beaufière se refroidit décidément.

— Dites, monseigneur, qu'il est frappé de glace, comme une bouteille de vin de Champagne.

— Cette comparaison me plaît , Lupiano !

— Je la crois juste, monseigneur.

— Elle Test d'autant plus qtie l'amour ressemble beaucoup au vin de Champagne, plus il pétille, plus vite il s'évapore...

— Et le mariage active l'évaporation, n'est-ce pas, monseigneur?

— ïu es observateur, Lupiano ! — s'écria le duc en frappant joyeusement sur

, l'épaule de l'espion.

— C'est mon état, — répondit ce dernier.

— Revenons à nos moutons, — reprit Philippe, — tu dis que le petit Lamballe se dérange? ..

— Prodkieusement.

— Et, comment cela ?. . .

— Il y a aujourd'hui sept jours qu'il n'a paru à Glamart.

— Ah!... ah!...

— Il écrit des billets de trois lignes, et, depuis avant-hier, on n'a pas eu de ses nouvelles.

— Voilà qui va bien ! — fit le duc, — et la belle Geneviève ?. . .

— Elle pleure.

— Souvent ?

— Toujours.

-— Elle aime donc encore ?. . .

— Du moins elle se le figure. — Mais cela ne durera pas longtemps.

— Tu crois?...

— J'en suis sûr. — J'ai beaucoup étudié le cœur féminin, monseigneur.

— Et, qu'est-il résulté de tes observations, maître coquin?..,

— Ceci, que quand une femme a suf-

gg GENEVIÈVE GALLIOT.

fisamment pleuré elle se fatigue des larmes, - qu'à l'amour succède la haine et qu'en même temps que la haine vient le désir de la vengeance. - Or vous savez, monseigneur, ce que c'est qu'une vengeance de femme...

— Ainsi, selon toi, la charmante madame de Saint-Paër en est à la période de lassitude?...

— Comment en serait-il autrement?...

— Il a fallu déjà que sa tendresse fût bien robuste pour avoir résisté si longtemps ! Yoici, en peu de mots, sa vie depuis son mariage. Dès les premiers jours et par la force des choses un apparent aban-

don , — l'ennui d'abord , — l'inquiétude après. — Songez donc, monseigneur, un beau jeune homme, — un prince ! — un père irrité, — une famille toute puissante et peut-être vindicative ! — Pour le prince, des séductions ! — Pour la jeune femme, des rigueurs et puis l'oubli sans doute î... — Enfin, je vous le répète, la malheureuse enfant gémit et pleure, sans relâche et sans terme. — Pendant l'absence de son mari, c'est parce qu'il n'est pas là, — quand il est arrivé, c'est parce qu'il va repartir, — lorsqu'elle ne reçoit pas de lettres de lui, c'est parce qu'il est prisonnier, parce qu'il esi malade ou parce qu'il ne l'aime plus!... — Franchement, monseigneur, n'y a-t-il pas de quoi devenir folle

OU se prendre de prodigieuse aversion pour celui qui, volontairement ou non, vous fait souffrir tout cela ?. . .

— Oui, — dit le duc, — je crois que tu as raison, Lupiano, et qu'en effet le moment approche où Geneviève aura besoin d'un consolateur pour ses chagrins, et d'un complice pour sa vengeance...

— Vous serez l'un et l'autre, n'est-ce pas, monseigneur?...

Philippe d'Orléans ne répondit point, mais l'expression libidineuse de ses traits et son regard allumé parlèrent assez pour lui.

— Tu es certain, — reprit-il au bout d'un mouient, — tu es certain de la parfaite exactitude des renseignements que tu "viens de me donner ?. .

— Oui, monseigneur.

— D'où te viennent-ils?

— De la femme de chambre de madame de Saint-Paër.

— Tu as acheté sa discrétion ?. . .

— Non , monseigneur, — répondit Lupiano d'un air fat.

— Comment cela ?

— La donzelle était incorruptible et repoussait l'or, comme Flippocrate fit des présents d'Artaxercès, mais je me suis fait aimer de cette créature et elle m'a livré à la fois son cœur et les secrets de sa maîtresse.

— Diable ! — s'écria le duc en ricanant, — nous faisons comme cela des conquêtes !

— Pour le service de monseigneur il n'est rien que je n'entreprenne...

— Sais-tu, Lupiano , que cette camériste est une fille de goût? — Tu es un drôle fort séduisant, mon cher !

L'espion sourit à ce compliment qui, bien

que quelque peu ironique, le chatouillait

dans les fibres les plus sensibles de son

amour-propre. '■.\ ftjt^t U

Le duc poursuivit au bout d'un instant :

— Lupiano, cette belle Geneviève me préoccupe en vérité beaucoup plus que je

ne le voudrais.. — Son image me poursuit partout comme une vision diaboh'que ou céleste ! — Quand je me mets à penser à elle en soupant (ce qui m'arrive presque tous les jours), je ne peux plus m'enivrer, et c'est fort triste!... — Enlin, mademoiselle Duthé et les autres nymphes et bac-

chantes ses compagnes, me paraissent les créatures du monde les plus fades et les plus insignifiantes!... — Tu vois que cela ne peut point durer ainsi et qu'il faut absolument en finir !

— C'est aussi mon avis , monsei gneur.

' — Que me conseilles-tu ?

— 11 me semble que le plus sûr et le plus infaillible de tous les moyens, c'est de vous présenter et de déclarer vos sentiments...

Vous n'êtes point habitué, ce me semble, à rencontrer des cruelles...

— Me présenter?... répéta Philippe,

— OÙ diable veux-lu que je me présente?...

— A Glamart.

— Y songes-tu?... —Madame de Saint- Paër n'aurait qu'à prendre la mouche et à faire, fort mal à propos, une esclandre, ou bien encore monsieur mon beau-frère n'aurait qu'à arriver au moment où ou l'attendrait le moins!... — Sais-tu bien qu'il est brutal en diable, ce petit prince de Lamballe!...

— C'est parfaitement juste, et monseigneur aura grandement raison de ne point s'exposer !

Ih GENEVIÈVE GALLIOT.

— Je songe à autre chose...

— A quoi donc ?

— Je veux laisser mûrir mon plan et ensuite je t'en ferai part , mais d'abord dis-moi, quel est le personnel de la maison deClamart?...

— Ce personnel est fort peu nombreux et se compose, en outre de la femme de chambre dont je vous parlais tout-àl'heure, d'un vieux jardinier, d'un cuisinier et d'un Talet de chambre.

— Est-il possible de mettre ce valet de chambre dans nos intérêts?...

— Non, monseigneur.

— Même en lui offrant une somme considérable?...

— Vous le couvririez de billets de caisse que vous n'obtiendriez absolument rien de lui!...

— Voilà qui est étrange î — s'écria le duc ! — je n'ai pas, moi qui te parle, un seul domestique de ce genre!...

— Si j'osais me citer, — dit Lupiano en courbant de nouveau l'échiné, — si j'osais parler d'un inaltérable et incorruptible dévouement...

— Toi ! — interrompit Philippe avec son rire sinistre, — tu me vendrais pour dix louis, si je ne te payais plus et si tu trouvais un acheteur !...

Lupiano baissa la tête et prit une mine pensive et résignée, comme s'il eût été affecté douloureusement de l'opinion que son maître venait d'émettre à son égard.

Le duc reprit :

— La maison est-elle grande ?

— Non, monseigneur, très-petite.

Est-elle au milieu du village ?

— Non. — Du villa<^^e à la maison, il y a pour cinq minutes de chemin. — D'ail-, leurs un parc très-vaste l'entoure et l'isole entièrement.

— Connais -tu la distribution intérieure?

— Parfaitement. — Au rez-de-chaussée, un vestibule, — deux salons, — une salle à manger, — un boudoir, — une salle de bain et une serre. — L'appartement de madame de Saint-Paër occupe le premier étage.

— Où logent les domestiques?...

— La camériste couche dans un petit

cabinet, à côté de la chambre de sa maîtresse. — Le valet de chambre loge audessus, dans les mansardes. — Quant au jardinier et au cuisinier, ils habitent un bâtiment isolé où se trouvent les écuries et les remises.

— Quand le prince vient à Glamarl, est-il seul?...

— Son domestique de confiance, Champagne, l'accompagne toujours.

— Gomment s'introduit-il dans la maison 7. . .

— Il a une clei de la petite porte du parc.

— A quelle heure arrive-t-il habituellement ?...

— Il n'a pai> d'heures fixes. — 11 vient tantôt dans la matinée, tantôt le soir, mais jamais au milieu de la nuit.

— Est-on prévenu, quand il doit venir ?. . .

— Rarement.

— Lupiano, encore une question : — Connais-tu assez bien le parc et l'intérieur de la maison pour pouvoir t'y retrouver au miheu des ténèbres?.,.

— Monseigneur, — répondit l'espion

en regardant le duc d'Orléans bien en face, — j'irais les yeux bandés, sans hésiter et sans me heurter, depuis l'entrée du vestibule jusqu'à la porte de madame de Saint-Paër, — si profonde que soit la nuit...

— C'est bien ! — fit monseigneur, — je vois que lu m'as compris !...

La maison de Clamart.

L'espion n'avait exagéré aucun des faits matériels relatifs à Geneviève, dans son rapport à Philippe d'Orléans.

Geneviève Galliot, ou plutôt madame

deSaint-Paër, princesse de Lamballe (sinon de fait du moins de droit), n'était, en effet, point heureuse.

Elle éprouvait à la fois les douloureux ennuis de l'isolement, les cuisantes tortures de la jalousie.

Mais Lupiano avait menti en disant que la lassitude et la haine allaient bientôt succéder à l'amour...

Lnpiano avait encore menti en disant que Geneviève ne tarderait point à rêver une vengeance.

Jamais, au contraire, jamais la douce

enfant n'avait aimé son mari d'une affection plus absolue et plus dévouée. — Jamais elle n'avait mieux senti, qu'en lui seul était toute sa vie, en lui tout son bonheur.

Elle subissait ses chagrins sans cesse renaissants avec une résignation profonde, avec une patience angélique.

Elle ne se plaignait point et elle acceptait, sans murmure sinon sans chagrin, la destinée que son amour lui avait faite.

Le prince voyait bien que Geneviève souffrait. — Il en était désolé pour elle et pour lui, otil comprenait plusdoulour^i-

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