II
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sèment chaque jour combien la marquise de Créquy était clans le vrai lorsqu'elle lui affirmait que s'il avait aimé parfaitement Geneviève il l'aurait évitée avec soin, au lieu de lui donner son cœur, dont elle ne jouissait guère, et son nom qu'elle ne pouvait pas porter.
Mais le mal était sans remède.
Les deux jeunes gens devaient subir jusqu'au bout les fatales conséquences de la mésalliance accomplie.
Ceci posé, transportons-nous, s'il vous plaît, dansla petite maison de Glamart, où nous allons retrouver Geneviève.
Lé lieu de la scène était un petit salon, que M. Bouret de Valroche (le premier propriétaire de la villa achetée par Louis de Lamballe) avait fait décorer dans le style Pompadour le plus gracieux et le plus coquet.
Boucher et Watteau s'étaient surpassés dans la peinture des panneaux de la boiserie et dans celles des dessus de portes, lesquels représentaient toutes sortes de bergerades maniérées et de fantaisies mythologiques.
Le plalbnd, merveilleusement peint à fresques, figurait un ciel d'azur tout rempli de petits amours qui jouaient entre eux et se jetaient des fleurs.
Le tapis, en véritable hermine, valait au moins quatre-vingt mille livres. (Et, qu'on ne nous taxe point d'exagération, nous prenons ce chiffre dans les mémoires du temps.) (*)
Tous les meubles étaient de bois de rose, aussi bien que deux larges jardinières remplies des fleurs les plus rares qui em-
(*) Le tapis de milieu de la salle du dais dans l'hôlel Lesdiguières éiait en hermine mouchetée, et, pour en évaluer le prix d'après ce que coûtait un manteau ducal, on estima qu'il valait environ quatre-vingt-dix mille hvres. — Un manteau d'hermine , moucheté de leurs queues, ne coûtait pas moins de cinq à six cents louis. — La bête étant fort petite, il fallait avoir l'attention d'écrire à l'ambassadeur de France à Gonstantinople, afin qu'il fît des commandes en Arménie, plusieurs années avant celle où on devait procéder au sacre des rois. — Le sacre de Louis XV a été retardé de trois ou quatre ans parce que M. le duc de Bourbon, son premier ministre, n'avait pas eu cette précaution, — Au sacre de Louis XVI, on a porté de la peau de chat.
baumaient l'atmosphère de leurs parfums doux et pénétrants.
Trois portes-fenêtres, formées par de larges glaces sans tain, ouvraientsur le jardin où des pelouses vertes et touffues, de grands arbres et des eaux limpides attiraient et charmaient les regards.
Geneviève, entourée de toutes ces merveilles comme d'un cadre qui était dû à sa beauté et qui la rehaussait encore, était assise sur une chaise longue, à côté de Tune des portes-fenêtres.
Un peignoir de mousseline blanche, noué à la taille par un ruban de soie bleu
de ciel et laissant à découvert la naissance des épaules de la jeune femme et ses beaux bras de marbre rosé, formait toute sa parure avec une rose blanche qu'elle avait négligemment placée parmi les loulïes de ses cheveux blonds.
Un ouvrage de broderie, auquel elle avait eu sans doute l'intention de travailler, était tombé de ses mains sur ses genoux et de ses genoux à terre.
Ses mains se joignaient.
Ses yeux, tournés vers la profondeur du parc, jetaient sur les cimes des grands arbres un regard vague et qui ne voyait point.
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L'expression de ce regard indiquait une rêverie amère et désolée.
— Mon Dieu! - se disait la jeune
femme, — depuis huit jours, il n'est pas Tenu!... - Encore aujourd'hui, sans doute, il ne viendra pas!... - Que se passe-t-il donc?... - Pourquoi ces absences de plus en plus longues?... Ces visites de plus en plus courtes?... - Oh! mon Louis, mon mari, mon prince, pourquoi donc m'abandonner ainsi, et que pouvezvous me reprocher, si ce n'est de vous aimer trop?...
» Les devoirs de votre rang... —la crainte de \oXve père et le respect du roi
VOUS retienDent loin de moi, malgré vos vœux et vos désirs, qui seraient de ne me quitter jamais !... — C'est vous, du moins, qui parlez ainsi.
«Oh ! monseigneur, mon cher seigneur, puis-je croire ce que vous me dites ?...
* Tous les cœurs ne se ressemblent-ils point quand ils aiment, et, si vous m'air miez d'un amour égal au mien, si vous m'aimiez comme à ce temps où je n'étais que Geneviève Galliot, n'ouLlieriez-vous pas bien vite et votre rang, et votre roi, et tout le reste du monde pour ne vous souvenir que de mon amour et de moi ?. ..
ï Et cependant, mon Dieu ! si ce que
VOUS me dites^est vrai... si ce monde qui vous entoure est injuste et tyrannique au point de ne pas même vous laisser la liberté d'être heureux, pourquoi ne point le quitter , cher prince, pourquoi ne point le fuir avec moi et nous en aller cacher bien loin notre bonheur?...
j) Hélas ! folle, folle que je suis ! où m'entraînent mes rêves ?. . . — Est-ce que, quand on s'appelle le prince deLamballe, quand on est le petit-fils de Louis XIV et le cousin du roi, on peut fouler aux pieds le respect de ses aïeux et de son nom , on peut abandonner sa place auprès du trône pour une pauvre femme qui n'est rien et qui n'a à vous offrir, en échange de tout
^h GENEVIEVI- GALLIOT.
cela, que son cœur, que vous avez déjà tout entier?..
> Si du moins, monseigneur, vous m'aviez donné un autre vous-même !.. Si vous m'aviez donné un petit enfant blond et rose, votre image vivante, il me semble que la présence de cet ange dans ma maison déserte m'aurait rendu la force et le courage, et que j'aurais reporté sur lui cette affection dont vous ne voulez plus!...
ïMais Dieu m'a refusé celte joie, et je suis seule, toujours seule, sans autre compagne que l'inquiétude, sans autre avenir que la douleur. . .
» Et, tandis que je souffre et me désole
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ainsi, que faites-vous, monseigneur?... — Peut-être une autre femme... Mais, non, je n'y veux pas penser!... — Oh! mon mari, mon maître et seigneur, si votre Geneviève a perdu votre tendresse à tout jamais il ne lui reste plus qu'à mourir, et, soyez tranquille, elle aura ce dernier cou-
rage !... »
Tandis que ces lugubres et sinistres pen^ sées se succédaient dans l'esprit de la jeune femme, ses mains s'étaient peu à peu serrées convulsivement Tune contre l'autre.
— Sa poitrine se soulevait violemment et de grosses larmes coulaient, une à une, de ses yeux abaissés vers la terre.
Certes, ainsi qu'elle venait de se le répé-
1er meutalement, elle se croyait seule et bien seule.
Elle se trompait pourtant. — Cette ' scène muette avait un témoin.
Depuis quelques instants, le prince de Lamballe était entré dans le salon, où le lapis d'hermine avait assourdi le bruit de ses pas.
11 se tenait debout, immobile, et ses regards lixés sur Geneviève suivaient avec tristesse les larmes qui roulaient sur les joues de la pauvre enfant.
Au bout de deux ou trois minutes, le prince fit un mouvement léger.
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Geneviève releva brusquement la tête.
Elle vit son mari, elle poussa un cri de joie et, bondissant de son siège, elle courut à lui, se suspendit à son cou, l'enlaça de ses bras, l'embrassa avidement et murmura au milieu de ses baisers et de ses caresses :
— Ob ! monseigneur, mon prince et mon ami, enfin c'est vous!... enfin !... enfin!...
— Pourquoi pleurais-tu , ma Geneviève?... — demanda monsieur de Lamballe.
— Pourquoi ne venais-tu pas? — ré-
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pondit la jeune femme souriant à travers ses dernières larmes.
— Geneviève, tu m'avais juré de ne plus être triste !..
— Louis , tu m'avais promis d'être moins longtemps sans me voir !..
— Crois-tu donc, ma bien-aimée, que je pouvais venir plus tôt?..
— Croyez-vous donc, ô mon pauvre prinre, que je pouvais ne point pleurer?
— Enfin, puisque me voici près de
toi, sèche les pleurs i ma pauvre enfant !...
— Mon Louis, à peine t'avais-je vu, que j'étais déjà consolée...
En elFet, le charmant visage un instant pâli de Geneviève reprenait ses fraîches couleurs comme une fleur fanée par l'orage et qui se ravive au retour du beau temps.
Madame de Saint-Paër et son mari s'assirent tous les deux sur une causeuse et le prince dit à Geneviève, en pressant doucement les deux petites mains qu'il avait réunies dans les siennes :
ÏOO GENEVIÈVE GALLIOT.
. — J'ai une nouvelle à l'apprendre.
— Une bonne nouvelle, j'ensuis sûre...
— murmura Geneviève.
— Qui te le fait deviner?,.
— Ton regard qui semble joyeux.
— Tu ne te trompes pas, — la nouvelle que j'ai à te donner est bonne, — si bonne que je te dis : — ma Geneviève, toi qui as été forte contre le chagrin, sois forte contre la joie...
— Louis, — s'écria la jeune femme en appuyant sur son cœur une de ses mains
qu'elle dégagea; — Louis, parle vite !.... j'espère trop, vois-tu, et ce bonheur que j'espère est si grand qu'il me tuerait !.
Geneviève, en effet, pâlissait d'une manière visible et ne se soutenait qu'à peine.
Monsieur de Lamballe, effrayé, se mit à genoux devant elle, la serra dans ses bras, la supplia de revenir à elle-mêine et finit par où il aurait dû commencer, c'està-dire qu'il lui jeta quelques gouttes d'eau fraîche au visage.
Les symptômes inquiétants disparurent aussitôt.