II
— Mon ami, — dit Geneviève d'une voix encore mal assurée, tu peux parler maintenant, — je suis calme, je serai forte. . .
— Chère enfant,— -répondit le prince, — écoute-moi donc.
Puis, comme il se taisait encore, Geneviève s* écria :
— Mon Dieu !... tu vois bien que j'écoute!... tu vois bien que j'attends !
-^ Eh b ien, — dit monsieur de Lamballe, — je crois... j'espère.. . je suis presque sûr que bientôt...
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— Bientôt !... — répéta Geneviève avec une anxiété fébrile.
— Bientôt nous ne nous quitterons plus, — répondit le prince.
La jeune femme poussa un cri d'une joie délirante.
Mais elle éprouva aussitôt la crainte d'avoir mal entendu ou d'avoir mal compris, et elle demanda, d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre calme :
— Que dis-tu, cher Louis?.. — ne cherches-tu pas à me tromper?.. — ne te trompes-tu pas toi-même, et commentée
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que tu me promets pourrait-il s'accomplir?..
— Je ne cherche pas à te tromper, — dit gravement monsieur de Lamballe, — je ne me trompe pas moi-même, — seulement, j'ai pris un parti...
— Lequel ?. . .
— J'ai réfléchi que malgré la réunion de tous les éléments qui peuvent et doivent constituer le véritable bonheur, c'est-àdire l'amour, la jeunesse et la fortune, nous traînions loin l'un de l'autre une triste existence, malheureuse pour tous les deux !... — J'ai réfléchi qu'il y avait folie
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à sacrifier ainsi nos joies et nos désirs aux préjugés absurdes de ce je ne sais quoi qu'on appelle le monde, et j'ai résolu de m'afïranchir de ces préjugés...
— ^ Sera-ce possible, mon Dieu!.... — murmura Geneviève.
— Oui, — ce sera possible et ce sera facile.
— Gomment?...
— Mon père m'aime exclusivement, par-dessus tout, et son vœu suprême est de me voir heureux!... — D'ici à trèspeu de jours la plus vieille amie de notre
famille, une sainte et noble femme s'il en fut, lui confiera la touchante histoire de nos jeunes amours, la constance de notre tendresse et enfin le mariage qui nous unit, mariage secret, mais inattaquable. — Mon père sera ému, il voudra te connaître et, quand il t'aura vue, il mettra son bonheur et sa gloire à te nommer sa fille...
— Ah ! mon cher prince, — dit Geneviève ^n soupirant et en secouant tristement la tête, — si c'est là tout ce que vous espérez, j'ai bien peur...
— Non, ce n'est pas tout ! — interrompit vivement Raoul, — et si mon attente
est déçue, si j'ai mal jugé mon père, alors nous quitterons cette France que j'aurai ' prise en haine, — une partie de ma fortune, réalisée à l'avance, nous attendra à l'étranger et nous irons chercher dans une autre patrie un asile pour noire amour. . .
Les Espions
Cette fois Geneviève ne chercha point à cacher la joie qd^Uh éprouvait et qu'elle laissa librement éclater.
Toutes ses tristesses, tous ses chagrins
s'effacèrent comme par enchantement, sans laisser plus de trace dans son âme que n'en laisse sur les eaux une barque qui passe.
Les teintes sombres du passé disparurent et l'avenir se revêtit à ses yeux des plus riantes couleurs.
Quelques heures se passèrent ainsi, pendant lesquelles les jeunes époux, toujours amants, étagèrent dans leur causerie les façades scintillantes de mille châteaux en Espagne ou plutôt de mille palais bâtis
par l'imaginationsur les bords du fleuve de Tendre.
Puis arriva le moment du départ, car
il fallait que monsieur de Lamballe assistât, le soir même, au coucher du roi, à Versailles, et, pour la première fois depuis le jour de leur union, Geneviève vit partir son mari, sinon sans regret, du moins sans une profonde tristesse.
— Quand reviendras-tu ? — lui demanda-t-elle au moment où il montait à cheval après avoir échangé avec elle une dernière étreinte.
— Bientôt, — répondit-il, — • peutêtre demain, ma Geneviève?
— Oh! oui, demain.... — répéta la jeune femme , — demain je t'attendrai !...
114 GENEVIÈVE CALLIOT.
Puis le prince sortit, comme de coutume, par la petite porte du parc qui donnait sur la campagne.
Tout à côté de cette porte, un homme, une espèce de paysan, couché dans un champ de blé mûr et caché par les épis, semblait dormir d'un profond sommeil.
Aussitôt que le prince et Champagne eurent lancé leurs chevaux au galop sur le sentier qui rejoignait la route de Paris, il se leva et regarda les deux cavaliers s'éloigner à toute bride.
Ce paysan était Lupiano.
Il attendit pendant quelques minutes dans l'endroit où il se trouvait.
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Ensuite , quand monsieur de Lamballe eut disparu derrière un massif de verdure qui le cachait aux rci^^ards, l'espion prit à son tour le chemin du village.
Son costume était parfaitement composé de manière à lui donner l'app^r^nç^ placide, débonnaire et même un peu bête d'un villageois pur sang.
II portait un sarreau de toile bise, tombant sur de longues guêtres en cuir écru, toutes souillées de boue et de poussière.
Un chapeau de feutre (jadis noir mais maintenant rougipar la pluie et le soleil), rond de calotte et à larges bords, couvrait
sa tête et s'ajustait sur une perruque d'un blond plus que douteux.
Lupiano tenait à la main un long bâton d'un bois noueux, rattaché au poignet par une petite lanière de cuir.
Il dirigea ses pas vers une auberge de modeste apparence, ou plutôt vers un cabaret borgne , situé au milieu du village et dans lequel les bons paysans venaient régulièrement s'enivrer tous les dimanches, après la messe, avec un horrible petit vin bleuâtre, acide à faire danser les chèvres, et qui les rendait inévitablement , tantôt mélancoliques comme des amoureux éconduits , tantôt querelleurs comme des portefaix en goguette.
En revanche, pendant toute la semaine, le cabaretier était réduit à consommer lui-même son vin , s'il tenait à vider sa cave.
Ce jour-là faisait exception à la règle générale.
Au moment où Lupiano pénétrait dans la salle commune, trois individus, revêtus d'habillements de tout point semblables au sien, jouaient aux cartes en trinquant entre eux.
Lupiano échangea un regard muet avec ces trois hommes , — il souhaita le bonjour au cabaretier qui l'accueillit comme