II
118 GEKEYIËVE GAT.UOT.
un personnage de connaissance , pnis il alla s'installer à une autre table et il demanda un broc de piquette.
— Ah ! — fit - il au moment où on le servait, — vous me donnerez aussi une plume avec une feuille de papier, — il faut que j'écrive une lettre très - pressée, au sujet d'un cent de moutons qu'on veut me vendre et que j'ai envie d'acheter...
— Du papier !.. — dit le cabaretier, — diable ! je ne sais pas trop s'il en reste dans la maison, enfin, on va voir...
Il sortit et revint au bout d'un instant, apportant deux feuilles fort maculées et une écritoire de plomb.
GENEVIÈVE r.ALLIOT. 119
II posa le tout devant Lupiano.
Une plume ébouriffée trempait dans l'encre coagulée et durcie sa pointe un peu tordue.
L'espion fit contre fortune bon cœur. — Avec la plume dont il s'agit il traça les lignes suivantes , en caractères fort incorrects et fort inégaux, mais cependant lisibles.
« Monseigneur,
» L'aigle vient de prendre son vol, « la colombe est seule au nid.
» S'il plaît à Monseigneur de se trouver » ici , cette nuit , à onze heures , je crois » que la réalisation de ses projets ne ren- » contrera pas d'obstacles.
» Le carrosse qui amènera Monseigneur ï devra stationner jusqu'à mon arrivée sur ï la place de l'église. — J'aurai soin de X» ne point me faire attendre. »
Suivaient la formule , la signature et la date.
Lupiano plia ce billet , — le cacheta et l'adressa à Monseigneur le duc d'Orléans, — au Palais-Royal. — Trhs-pressé.
Ceci achevé, respioii iït un signe presque imperceptible.
Un des trois buveurs quitta aussitôt ses deux compagnons et s'approcha de Lupiano auquel il dit :
— Eh! compère, voulez-vous que nous fassions à nous deux une partie de piquet?...
— Volontiers, - — répondit l'espion.
— Que jouerons-nous?
— Une pièce de quinze sous , s'il vous plaît.
— Ça va.
Les deux faux paysans s'attablèrent en face l'un de l'autre , et , tandis qu'ils faisaient le simulacre de mêler et de distribuer les cartes, le dialogue suivant s'établit entre eux à voix basse :
— Tu vois celte lettre?... — dit Lupiano.
— Parfaitement.
— Tu vas la prendre.
— C'est facile.
— Tu monteras à cheval.
GENEVIÈVE GALUOT. 123
— A l'instant.
— Tu courras à franc étrier jusqu'à Paris.
— Je crèverai mon cheval s'il le faut.
— Tu descendras au Palais-Royal, — tu demanderas à parler à monseigneur de ma part, — tu lui remettras cette lettre et tu lui diras que j'attends une réponse.
— Tout cela sera fait.
— Maintenant, ayons l'air de continuer notre partie comme si de rien n'était...
C'est
convenu.
Les deux partenaires firent semblant de jouer pendant quelques minutes encore, puis Lupiano dit à l'autre :
— Décidément , mon compère , je ne suis pas de force. — Voici les quinze sous que je vous dois et je ne continue point, vous auriez trop vite fait de voir le fond de ma bourse...
— Un autre jour vous prendrez votre revancbe, mon compère, — répondit l'espion en sous ordre, qui mit bravement les quinze sous dans sa pocbe et sortit du cabaret.
Cinq minutes après il entrait dans une
maisonnette , inhabitée en apparence et qui se trouvait sur le bord de la route, un peu en dehors du -village.
Au bout de cinq autres minutes il quittait cette maison , métamorphosé en piqueur de gentilhomme et monté sur un excellent cheval qu'il lançait à fond de train sur la route de Paris.
Immédiatement après le départ de son subordonné , Lupiano prit la seconde feuille de papier, sur laquelle il écrivit ce qui suit :
« Ma Norine, — mon idole, — il faut > que tu trouves le moyen de m'accorder.
» à l'instant même, un entretien de cinq » minutes.
» Ce que j'ai a te dire, est pour toi de » la plus haute importance.
» Si tu peux me recevoir , fais le signal > » convenu , sinon , sors de la maison et » viens me rejoindre où tu sais.
» Ton adorateur toujours lidèle et plus » épris que jamais,
» Léonidas. »
Léonidas était, dans cette circonstance.
le nom de guerre et d'intrigue de Lupiano.
Ceci fait, l'Italien paya sa dépense, — sortit du cabaret, — se rapprocha du mur d'enceinte de la maison de madame de Saint-Paër, - — s'arrêta auprès de ce mur à un endroit qu'une croix tracée à la craie rouge rendait parfaitement reconnaissable, attacha un caillou au billet qu'il venait d'écrire et jeta le tout dans l'intérieur du parc.
Eiisuite il tira de sa poche un petit flageolet et se mit à jouer, très vivement et à plusieurs reprises, l'air bien connu de la
Monaco,
Après cet exercice musical Lu piano gagna, à travers champs, un tertre de gazon ombragé par un massif de coudriers.
De cet endroit il était caché à tous les regards et il voyait parfaitement les fenêtres de l'étage supérieur de la maison de Geneviève.
Rien ne parut à ces fenêtres que l'espion ne perdait pas dé vue, mais, au bout de moins d'un quart d'heure, la petite porte du parc s'ouvrit et une jeune fille en sortit, regardant autour d'elle avec défiance et presque avec eflfroi.
Personne ne passait.
La jeune fille se dirigea rapidement vers le tertre de gazon.
C'était la camériste de madame de Saint-Paër. — C'était la trop faible Norine.
Elle avait vingt ans à peine et plus d'une grande dame eût envié ses beaux yeux, son frais visage et sa taille de nymphe.
L'Italien s'était débarrassé à la hâte de sa perruque blonde et de son sarreau de toile et avait ainsi repris sa figure naturelle.
— Mon Dieu, — lui dit Norine d'ime
Yoix triste et chargée d'amertume, — mon Dieu, que me voulez-vous encore?...
— Encore ! — répéta Lupiano, — le mot n'est pas des plus gracieux, ma belle et tendre amie, cependant je ne le relèverai point ! — Tu me demandes ce que je veux?... — J'attends un petit service de ton inépuisable obligeance...
— Vous venez, — dit la jeune fille, — vous venez exiger quelque nouvelle trahison, quelque nouvelle infamie?.. . — vous venez m'ordonner de continuer le honteux espionnage dont vous m'avez fait une loi après m'avoir trompée indignement...
— Qu'est-ce que c'est que tous ces grands
GEWEVTfeTE GALI.IOT. 131
mots-!à!... — interrompit Lupiano d'un ton railleur, -~ qu'est-ce que c'est que ce honteux espionnage à propos duquel tu déclameji comme une confidente de traeédie ?... — où donc est le mal, mon enfant, de tenir ton plus intime ami au courant des faits et gestes de ta maîtresse et explique-moi si tu peux, quelle espèce de tort font à cette chère dame tes petites communications?...
— Assez! ~ murmura la jeune fille, — hâtez- vous, il faut que je rentre...
Lupiano tira de »a poche un flacon de cristal , à moitié rempli d'une liqueur aussi incolore et aussi transparente que de l'eau de roche.
Il le tendit à Noiine en lui disant :
— Je veux que ta maîtresse boive ceci.
^ Et, comme la jeune fille restait stupéfaite et silencieuse, il ajouta :
— Je veux que ce soir tu présentes à madame de Saint-Paër un verre de limonade ou de toute autre boisson dans lequel tu auras versé le contenu de ce flacon.
Norine fit un geste d'horreur.
— Dans quel but, demanda-t-elle, me donnez- vous cet ordre?...
— J'ai des ordres à te donner, — répondit Lupiano , — et non point des explications. . .
Je n'obéirai pas ! — dit résolument
Norine.
Bah ! — et pourquoi donc, s'il te
plaît ?. . .
— J'ai consenti à trahir... je ne veux point assassiner !...
Lupiano haussa les épaules.
— Voilà que nous jouons la tragédie plus que jamais ! — dit-il en «'icanant. —