‹ Geneviève: Histoire d'une servanteChapitre 6 sur 16 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

J'étais si neuve à la vue des pays, monsieur, du ciel, des montagnes, des bois, des eaux, de toutes ces choses qui couvrent la terre ! je n'étais jamais sortie de Voiron et presqijl^ jamais de ma chambre; tout cela m'entYait dans les yeux comme un feu d'artjfice. J'admirais tout, j'interrogeais Cyprien sur tout, je criais de tout, et cependant je n'avais peur de rien, parce que j'étais avec lui. Mais, ^'il faut vous l'avouer, monsieur, deux ou trois fois je fis. semblant d'avoir trop peur au bord des ravins et au bruit du torrent; j§ poussai un cri et je me* jetai, ma main sur son épaule, autour de son cou, pour qu'il me soutînt à demi Ql qu'il m'entourât de son bras robuste, sous lequel je ne craignais plus rien.

— Et il n'en profita pas pour vous embrasser une seule fois, Geneviève?

— Oh ! non, monsieur, je vous le jure, dit-elle, il était trop honnête homme pour cela; il ne m'embrassa pas plus que mon ange gardien sur la route. 11 était plus rouge de honte que moi; il ne me toucha pas du bout des lèvres jusqu'à ce qu'il fût devant tout le monde, à table, dans la

maison de sa mère, et que son père lui dit : « Allons, Cy- « prien, embrasse donc ta fiancée î

XXXH

Nous nous arrêtâmes bien quelquefois pour faire souffler le mulet à Tombre, dans le creux du rocher, au bord des eaux qui écumaient. Il cassait des branches de jeunes sapins qu'il me donnait pour ra'éventer ou pour chasser tes mouches de mes joues, même une fois que j'avais soif il alla me chercher de Teau au torrent dans le creux de ses deux larges mains, qu'il arrondit comme une coupe; il les éleva vers moi, et j'y bus en me penchant comme à la source. Je ne pouvais pas me rassasier d'y boire ainsi ; il me semblait que ça me familiarisait avec celui qui devait être* mon mari, et que je buvais véritablemer^t sa sueur et sa vie. Je prolongeais le jeu au delà de ma soif, et lui riait et me disait : « Bien, mademoiselle Geneviève, ne vous (( pressez pas ; c'est comme cela que nous buvons à la « montagne quand nous fanons le foin. » Puis, quand j'a> vais fini, il buvait après inoi, ouvrait les mains et me je-* tait quelques gouttes au visage pour me rafraichfr le front. Voilà tout ce qui nous arriva en chemin.

• Mon Dieu ! que je trouvais donc tout cela beau ! les gorges dans lesquelles il semblait que le mulet ne pourrait jamais passer, tant les rochers et les sapins se rapprochaient comme pour murer la route; les neiges fondues qui bondissaient, comme des agneaux qui se noient, de rocher en rocher, en jetant des cr'îs, en hurlant, en sifflant comme des personnes ; les bras des sapins qui sï'tendaient sur le chemin et qui me forçaient à baisser la

tête sur le cou de la bète, de peur d'y laisser ma coiffe et mon peigne ; les précipices tout garnis de fleurs rouges, bleues, jaunes, que je n'avais jamais vues dans les jardins de Voiron ; Técume blanche qu'on voyaitau fond, comme des' écluses de lait qui auraient coulé dirael ; les arcs-enciel qui formfifëii^ des ponts d'un des côtés du précipice à Vautre, et qu'on .voyait en bas auiieu de les voir en haut; par moments, de petits brouillards qui sortaient en fumée des sapins, qui devenaient nuages, qui éclataient en éclairs, en tonnerres, en ondées d'un quart d'heure, et puis qui se dissipaient, comme les bulles d'air de Josette, en soufflant dessus, et qui laissaient revoir après un ciel sans tache, aussi bleu que l'eau du lavoir quand les blanchisseuses y ont délayé de la céruse ; je ne pouvais pas me lasser de regarder, je me disais : « Que le monde est « grand ! » J'aurais voulu ne jamais arriver et toujours attendre. Cyprien avait vu cela toute sa vie, monsieur, lui; eh bien ! il n'avait pas l'air plus pressé que moi. Il me disait: « Geneviève, vous allez croire que je mens, eh « bien, le pays ne m'a jamais paru aussi beau que cette « fois avec vous. Je ne sais pas pourquoi, mais c'est comme « ça. B Et il trouvait toujours que la monture allait trop vite, parce qu'elle sentait le pré, disait-il, et il trouvait toujours une raison pour Tarrèler, tantôt pour resserrer les sangles, tantôt pour lui enlever un taon sur le cou, tantôt pour lui ôter un caillou du pied. Ah ! il aimait bien son mulet, allez !

*XXXIII Voilà que quand nous fûmes arrivés à un long pont de

bois peint en rouge, sur le gava qui sépare les bois de Montagnol des bois de Valneige, nous entendîmes des ^ups de fusil qui roulaient dans le ravin comme des tonnerres. « Ne bougez pas, me dit Cyprien : ce sont les pa- « rents qui viennent au devant avec les garçons et les filles « du pays pour vous faire fête. »

Nous les rencontrâmes au milieu du pont. Us étaient bien trente, tant garçons que filles, tant hommes d'âge que petits enfants. Le père Cyprien était en avant, son fils lui donna la bride du mulet. Les enfants jetaient des grains de blé et des coquelicots sous les pieds de la bête, que les planches du pont en étaient toutes rouges ; mais j'étais plus rouge que les coquelicots moi-même, de honte de me voir ainsi honorée comme une reine qui ferait son entrée dans Jérfbalfem î moi pauvre servante, qui n'avais pas vingt ans, voyez- vous; n'était-ce pa^ pour m'humilier?

On me conduisit ainsi de porte en porte jusqu'à l'église, où le curé, avec l'enfant de chœur, nous attendait pour bénir les fiançailles, et de là au chalet du père Cyprien, pour saluer la mère et goûter le pain. Devant toutes les maisons disséminées que nous rencontrions, il y avait auprès de la porte une petite table couverte d'une nappe de chanvre, avec des beignets, des crêpes sucrées, des gâteaux, du vin blanc et des bouquets dans un pot à l'eau, dessus. Les mères et les filles étaient sur le pas de leur porte ; il fallait goûter de tout en passant ; c'était la coutume. Après cela, on était du pays.

La mère de Cyprien me présenta le banc de sapin à trois pieds pour descendre du mulet. Elle me prit par la main, toute boiteuse qu'elle était, et me mena gravement d'à-

bord à rétable, puis à la grange, au grenier à blé, à la laiterie, à la fontaine, au lavoir, au four, enfin dans la maison. Il y avait une longue table couverte de pain de brioche, de plats cuits au four et de brocs de vin. Elle me conduisit près du foyer : on y voyait une quantité de marmites fumantes ; elle me fit toucher la crémaillière et les chenets, puis elle m'embrassa et me dit deux ou trois mots du pays que je ne compris pas.

Je n'osais lui répondre, et, si je n'avais pas vu Cyprien, qui était avec ses parents, toujours derrière moi, je me serais sauvée. Les hommes se mirent à table; la mère, les femmes et moi nous les servions; seulement, de temps en temps le père me faisait asseoir sur le banc, manger un morceau sur le pouce et boire une tasse de vin blanc avec lui; lerestedu temps, je relevais ma robe ae soie à Tagrafe de ma ceinture, je retroussais mes manches, j'ôtais ma coiffe et j'allais dans Tévier à côté, avec les femmes, pétrir les galettes, récurer les plats et emplir les bouteilles pour les invités. « Elle n'est pas fière et elle est ouvrière, di- « saient les vieilles à la mère Cyprien ; vous avez du bon- (i heur, ca fera une bonne servante à la maison. » ^

Quand le dtner fut fini, et qu'il ne resta que les pères à table, devisant de choses et d'autres en buvant, Cyprien me mena promener dans le domaine, dans les sapins et dans le pré de son père ; les vaches paissaient dans l'herbe, qui leur montait jusqu'aux genoux. 11 me les nommait l'une après l'autre, en me disant leurs défauts et leurs qualités. : «Celle-là, c'est la rousse, me disait-il, elle vient

« d'elle-même tendre son pis deux fois par jour pour « qu'on la soulage de son lait; celle-là donne deux pintes « par soleil ; celle-là laboure comme un bœuf, mais elle a est toujours maigre et ne broute guère au râtelier ; nous « rappelons la servante : celle-là est bariolée de noir et « de blond, c'est la plus belle, mais elle est fière et eapri- « cieuse comme une chèvre : celle-là a la corne de tra- « vers; il faudra prendre garde, Geneviève, jusqu'à ce « qu'elle vous connaisse, elle» vous regardera de mauvais « œil. > Il m'avertissit de tout, monsieur, et me disait comme il fallait faire pour être agréable à sa mère et pour me faire aimer à la maison. Je le remerciais et je lui disais : « Soyez tranquille, Cyprien; n'a>-je pas servi toute « ma vie? » Puis j'admirais les sapins, les orges, les arbres fruitiers, lés ruches couvertes de leurs toits pointus de paille grise pour que la neige glissât dessus; les canards dans la mare, les poules dans le verger, enfin tout, quoi ! et je pensais : Je n'aurais pas besoin de tant avec Cyprien! Il me ramena toute contente à la maison, où les vieillards buvaient encore, quoique le soleil fût déjà haut dans le milieu du ciel, et me fit voir la chambre que j'aurais avec lui au-dessus de Tétable : on y montait par une échelle de sapin, et il y avait une petite galerie devant, toute tapissée de mais luisant, comme si la muraille eût été de For. La chambre était basse et petite, tout en bois de sapin poli comme un^ coffre^ « Ah ! que nous serons <v bien là! que je me dis; c'est bien assez grand pour « deux. » Je pensais laisser la petite en apprentissage à V'oiron, parée que Cyprien m'avait dit en route que sa mère ne voulait absolument que moi. « Et puis, me disais- « je, cette pauvre enfant-là a toujours été dorlotée; ça ne

iU GENEVIÈVE

« connaît pas la peine ;^ souffrirait trop d'être paysanne « dans sa vie, après avoir été quasi demoiselle étant en- « fant. »

Nous redescendîmes l'échelle sans en avoir plus dit. Le mulet tout harnaché nous attendait en bas. Le père Cyprien me remit dessus. Tout le pays me fit la conduite jusqu'au pont rouge, et nous redescendîmes, Cyprien et moi, fiancés et contents, par où nous étions montés le matin.

Nous étions plu%gais, monsieur, et plus accoutumés ensemble, parce que maintenant nous ne pouvions plus nous dédire, et que nous avions bu et mangé ensemble et mivS notre main dans .notre main. Le temps nous durait, en idée, jusqu'au grand jour; mais Cyprien me promettait de venir tous les dimanches me conduire à la messe à Voiron et me promener dans les prés; ça nous ferait patienter.

Ah! mon Dieu, que j'étais heureuse! et lui aussi, quil était content ! Ce n'était plus le même garçon que le matin, voyez-vous ; il me regardait, il,me regardait, nous nous regardions ! Il cassait des branches à tous les buissons en fleur pour en ombrager la tète du mulet ; il parlait à tous les passants d'un air de joie et de bonne grâce, comme un homme qui aurait voulu ouvrir son cxBur où il y aurait trop de contentement, pour «n donner une part à tout le monde. Et quand on lui demandait : « Qu'est-ce que tu mènes donc « là si joyeux à la ville, Cyprien ? veux- tu vendre la charge « de ton mulet? — Oh ! que non, qu'il disait; c'est mon

GEBEVIÈVE ' 135 t cœur : je ne le vends pas, maisje le laisse prendre. • Bl

puis on riait ensemble en ' " 'e, et

les passants disaient en i Cy-

• priea, il ramené sa fis ; du

• vitrier. Un beau brin ei )i! « C'est ainsi qu'on disait, me vante ; mais il y a si loin

Nous uous amusânieâ si longtemps en route, qu'il était iiuiLclose depuis deux grandes heures, qui ne nousavaient pourtant pas duré", quand nous arrivâmes au bas des montagnes, sur le pont des prés de Voiron. Cyprien, que la nuit rendait ^s hardi, s'arrêta sur le pont, tout près de la maison de la ville : s Nous voilà arrivés, Geneviève, me " dit-il tristement; ilfaut nous dire adieu avant d'entrer g dkns la rue, où tout le monde vous écoute. — Eh bien, u oui, Gyp^ei),,, disons-nous adieu là, lui répondis-je, et ' quand vous m'aurez descendue du mulet surnia porte, t ail vous m'avez prise, vous n'entrerez seulement pas.: . ( vous repartirez sans me dire plus haut que mon nom, « pour que les mauvaises langues n'aient rien à dire. »

Alors, monsieur, il mit ses deux bras sur le cou du mulet arrêté, conrtne un homme qui prie Dieu les deu\ coudes sur son banc à l'i^lise ; il tourna la têle de mon cdté, j'approchai mon visage du sien; il me dit : « Adieu • donc, mademoiselle Geneviève! « Je lui 3is ; r Adieu ' donc, monsieur Cyprien 1 s.F.t puis il soupira bien fort, je soupirai bien fort aussi, et puis il répéta .- a Adieu, mat demoiselle Geneviève ! > Et je répétai : « Ai^u, monsisor

m GENEVIÈVE

« Cyprien 1 » et nous répétâmes bien cinquante fois chacun : «( Adieu, Geneviève! adieu, Cyprien J » et autant de fois nous soupirâmes sans en dire ni plus ni moins ; et à la fin il releva le bras gauche pour le passer autour de mon corps el m'attirer un peu vers lui, et il m'embrassa en me serrant un peu sur son cœur, et ça fut dit. Il reprit la bête par la bride, marcha sans plus se retourner et sans souffler jusque devant ma porte, me descendit sur le banc de pierre, retourna la tête de son mulet et partit sans s'arrêter ni se retourner. Mais j'avais bien vu qu'il pleurait en dedans, et moi je restai un moment toute seule assise sur 15 banc de pierre dans l'ombre près de la poil;e, à pleurer aussi tout bas.

Quand je n'entendis plus le bruit des fers du mulet sur le pave, je pris la clef de la maison que j'avais dans la^poche de mon tablier, et j'entrai en refermant la porte derrière moi. J'allumai du feu, et j'entrai, tna lampe à la niain, dans l'arrière-boutique, où étaient mon armoire et mon lit, pour me.iéshabiller. ée ne faisais point de bruit en marchant, parce que je croyais que la petite, que la voisine avait dû venir coucher, étaiVdéjà endormie, et que je ne voulais plus bavarder ce soir-là, ^ant le cœur trop gros.

XXXVIIÎ

J'entrai donc à pas de loup, sans faire craquer me» souliers; mais en m'avançant vers le lit, monsieur, je vis deux beaux y^jjx bien ouverts, qui me regardaient en s'ou-

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vrant toujours davantage par Tétonnenient, à mesure que ma lampe m'éclairait mieux. C'était Josette, qui était sur son séant, appuyée contre la têtière du bois de lit, en chemise, mais qui ne dormait pas et qui me regardait sans rien dire, touteffrayée, la pauvre enfant, monsieur, comme si elle avait vu un fantôme ou une vision î Mais elle me reconnut à la voix.

«f — Tiens! c'est toi, Geneviève? » qu'elle s'écria en m'ouvrant ses petits bras et en déplissant son front et ses lèvres, qui passèrent tout à coup de l'effroi au sourire.

« — Eh ! oui, que c'est moi, lui dis-je; qu'as tu donc à « me regarder comme ça? Est-ce que je ne suis pas la » même qu'hier? » J'avais oublié, monsieur, d'ôter mes' beaux habits qui me changeaient toute.

« — Eh 1 non, que tu n'es pas la même, dit-elle en bou- « dant un peu des lèvresf est-pe que tu veux te moquer de « moi? Est-ce que tu avais hier cette belle robe de soie « qui brille, qui luit et qui change comme les gorges des « pigeons sur un toit au soleil, ces souliers qui craquent « comme ceux des dames à l'église, ce fichu de dentelles, « cette ceinture de ruban, cette coiffe dont les ailes te bat- « tent sur les joues, ces boucles d'oreilles qui pendent « comme deux poires d'or, ce beau collier avec cette croix f sur la poitrine? Est-ce qu^* nous sommes en carême en- « trant carnaval ? Ou bien est-ce qu'il est venu une fée <f avec sa baguette, comme dans le livre où tu m'ap- « prends à lire, qui t'a changée, dans ton voyage, en de- « moiselle, etiîui t'a (ipnnéde si belles nippes que je n'o'- « serais pas seulement t'embrasser ?^ ,

« — Tiens! c'est vrai, gué je pensai en moi-même ; « cette pauvre enfant, elle ne mt jamais vue comme ça ;

« ça doit l'étonner tout de même. » Je n'avais pas songé que j'avais ma robe de noces !

« — Pourquoi donc, continua-t-elle, as-tu fait faire de « si beaux habillements? »^ J'étais embarrassée :

« — C'est que je viens de me fiancer, lui dis-je, et que « je vais me marier. » Et je me mis à me déshabiller tout en parlant, à ôter les agrafes de mes souliers fins, à dénouer les nœuds de ma ceinture, àdésépingler ma coiffe de dentelles, à* détacher mes boucles d'oreilles et mon collier, à dénouer mon fichai de mes épaules, à dépouiller ma robe de soie, à replier'tout cela avec soin et à le ranger dans Tarmoire pour la noce. La petite me regardait faire en s'émerveillant de tant de belles choses. Puis, quand j'eus fini et fait ma prière et que je fus en chemise, les pieds nus pour me coucher. :

<i — Oh ! à présent, dit-elle, je t'aime bien mieux et « j'oserais t' embrasser! »

Elle me fit place, je soufflai la Is^ppe, et je me couchai à côté de l'enfant.

« — Oh ! bien, à présent, c'est bon, » dit-elle, en me passant ses deux bras autour du cou, comme elle avait rhabitude de faire quand elle aUâit s'endormir. Mais elle était si agitée par la vue de mes beaux habits, par mon absence de toute la journée* et moi j'étais si éveillée par l'impression de tout ce que j'avais vu et fait dans la Journée et par l'image de Cyprien* que aoai noug empêchions de dormir l'une l'autre. ;%♦

« — Eh bien, mediila petite malicieuse, je ne %i'en- « dormirai pas et je ne te laisj^ai pas deniiir que tu ne « m'aies tout dit. Tu vas djnc te marier^ Geneviève ?

GEiNËVlÈVË 129

« — Oui.

« — El avec qui?

« — Avec M. Cyprien, que lu connais bien, et qui le « tient, quand il vient, sur ses genoux.

« — Oh! tant mieux! dit-elle; mais M. Cyprien, il est « de la montagne. Est-ce qu'il va demeurer avec nous? »

Je me sentis toute honteuse devant renfant,etje m'embarrassai pour répondre. A la fin je pensai : Bah! il vaut autant lui dire tout de suite.

« — Nbn, que je lui dis, il reste â la montagne.

« — Mais toi, reprit elle, tu ne resteras donc pas avec a lui?

« — Si! lui dis-je.

« — Tu resteras à la montagne?

« — Eh! oui, puisque j y serai mariée.

« — Et moi, ajoula-t-elle en desserrant ses mains d'au- « tour de mon cou et les battant Tune contre l'autre, « j'irai donc rester â la montagne? Oh! que je suis aise! a J*aîme tant M Cyprien, so]i chien et son mulet, le lait, c les pommes, les oiseaux, les papillons! On dit qu'il y en € a tant là-haut! Quand est-ce que nous y allons?

« — Mais toi, répondis-je de plus en plus embarrassée « de répondre, loi, tu n'y viendras pas, mon enfant; tu a resteras â Yoiron, chez ta maîtresse, qui t'apprend la ff dentelle. Elle félèvera avec ses enfants; elle aura bien « soin de toi; je viendrai te voir souvent, souvent; tu seras « bien heureuse!

a — Méchante! s'écria l'enfant, tu me laisserais? tu au- « rais bien le cœur de t'en aller sans moi, i=ans moi, qui a ne t'ai pas plus quittée que ta chemise depuis que je ce suis Venue au monde;^ sans moi, qui ai toujours vécu,

CK mangé, couché avec toi, comme ai j'étais ta lille; sans « moi, qui n'ai pas seulement pu m'endormir une heure « aujourd'hui, parce que je n'étais pas couchée là avec toi? « Méchante! répéta-t-elle avec un accent de colère et en me « frappant le sein avec sa petite main, si tu avais bien le <( cœur de me faire cela, tu n'aurais pas besoin de revenir o ni souvent ni une fois à Voiron, va! tu ne me retrou ve- « rais pas; je serais bientôt au cimetière, ^à côté de ma a mère, et je lui dirais que tu m'as laissée, comme une « menteuse, toi qui disais toujours que tu lui avais pro- « mis, quand elle est partie pour l'église, de tenir sa place « auprès de moi! »

Et puis elle se mit à pleurer, j

Vous sentez, monsieur, que je n'étais pas à mon aise en écoutant cette simple petite parler ainsi; je commençais à me douter que j'avais agi légèrement et par emportement d'amour avec Cyprien; car, enfin, l'enfant avait raison. Je lui avais servi de mère, je ne l'avais jamais quittée que ce jour-là dans toute sa vie; je lui avais dit cent fois ce que j'avais dit à notre mère ; que je mourrais plutôt que de l'abandonner, et voilà que j'allais me marier et la laisser comme une orpheline aux soins d'une étrangère! Oh! le remords me serrait la gorge, que je ne pouvais ni parler, ni respirer, ni sangloter. Je commençais à me repentir de ce que j'avais promis à Cyprien; et puis, cependant, je l'aimais tant, que je ne pouvais me repentir de l'aimer. D'un côté la petite, de l'autre mon fiancé, puis mes promesses à l'église le matin, en face de tout le village, et

puis ma promesse à ma mère là-haut en face àe la mort et de Dieu'... Je me relournais en moi-môme et je me retournais dans le lit sans pouvoir trouver une bonne place, ni échapper à rcnfant, ni échapper à Tirnage de Cyprien, ni échapper à Tombrê de m'a mère, ni échapper à mon propre cœur!... Ah! monsieur, la terrible nuil!... 11 n'y en a pas de pire, j'en suis sûre, dans Tenfer. Je rougissais, je pâlissais, j'avais la sueur froide sur les membres, je brûlais, j'étais transie, j'avais la lièvre, et la petite se retournait pour in'éviter et continuait à me reprocher toujours. « Mais, que je lui disais en l'embrassant et en lui prenant « les mains dans les miennes, tu seras si bien chez la den- « tellière! bien couchée, bien nourrie, bien parée, bien « instruite comme ses propn s enfants. Elle est à son aise; « ce n'est pas comme chez nous : il y a des meubles, il y « a des chambres, il y a une servante qui fait tout le gros « ouvrage. Que veux-tu de mieux? Est-ce que je peux le « nourrir avec du pain blanc, moi?

« — Qu'est-ce que ça me fait, ton pain noir ou blanc,

«c répondit l'enfant, la robe vieille ou neuve, la chambre,

« les meubles, la servante? Ne me nourris qu'avec du pain

tf de paille ^ tu veux; mais emmène-moi partout avec toi;

i< loin de toi je serai si malheureuse, si malheureuse! Tu

« parles de la dentellière; elle les nourrit bien, oui, mais

« si tu savais comme elle les bat, ses enfants! Ah! je ne

« resterais pas seulement trois jours chez elle qu'elle m'au-

« raît battue, et que je me serais sauvée dans les prés et

« jetée, comme la petite de la bohémienne, dansla rivière,

« où on l'a retrouvée hier! Qu'est-ce que tu dirais quand

« tu apprendrais ça*' Serais-tu bien contente là-haut avec

« ton Cyprien? Ah! je le déteste, maintenant. Et qu'est-ce

132 GENEVIÈVK

fl que ma mère penserait de toi dans son lit de terre ? p Je me mis à pleurer plus fortà ces mots; alors elle redoubla de parler de ma mère. Les enfants, voyez-vous, c'est plus fin que ça n'en a l'air. Elle s'apercevait de l'impression que faisait sur moi ce reproche au nom do notre mère. Elle y revenait toujours. Ça m'attendrissait, et, quand elle vit que je pleurais bien et que j'étais ébranlée, alors, monsieur, elle s'entortilla autour de moi comme un serpent, les bras à mon cou, la bouche sur ma poitrine, les membres contre mon corps, en m'embrassanlavec fureur, en se collant à moi comme ma peau et en criant tout bas : « Non! noni non! tu n'auras pas le cœur de me déchirer « les membres, pour m'arracher de toi et pour me jeter là ■ comme une vieille robe en morceaux, pour qu'on mar- « che dessus! Non, Geneviève, ma sœur, ma nourrice! a mon autre mère! deux fois ma mère, puisque tu l'as été a après la mort de la première comme avant! Je serai si te sage, si bonne, si obéissante! Je t'aimerai tant, je t'em- « brasserai tant, le jour et la nuit! Oh! dis-moi, dis-moi « que tu ne me quitteras pas! »

J'allais le dire, monsieur, tant cette enfant me remuait jusqu'au fond du cœur en m'étouffant dans ses petits bras, quand je vins à penser à Cyprien, qui venait de me quitter si joyeux, et qui n'était pas encore peut-être au pied des montagnes. « Oh! Dieu! me disais-je, il m'a été liancé ce tf matin, il m'a embrassée il n'y a pas une heure, il a encore « l'odeur de la rose de mon front sur les lèvres, et déjà sa « maîtresse est traîtresse! Non, non, Josette, que je lui dis « en lui dépliant les bras de mon cou et en me dégageant « le corps de son corps pour me retourner de l'autre côté « du lit et pour réfléchir; non, une honnête fille doit tenir

«' sa parole, el j*ai fait serment à Cyprien. Laisse-moi!

* — Un serment! qu'elle me dit en se levant toute « droite sur le lit; tu n'en as donc point fait à ma mère! tf !i!h bien, oui, laisse-moi tout de suite; je ne veux plus « coucher avec toi : je veux aller coucher sur sa pierre et « lui demander si c'est Cyprien ou moi qu'elle t'a mis a dans les bras en mourant! Nous verrons ce qu'elle ré- « pondra!... »

En disant ces mots, monsieur, cette petite fille, folle de tendresse et de colère, fit un pas pour me passer par-, dessus le corps à travers le lit et pour sauter sur le plancher; mais, s'étant embarrassée les pieds dans les plis du drap qui était déjà tout tordu par ses convulsions, elle tomba la tète la première sur le carreau, jeta un cri et resta sans mouvement au pied du lit !

Ah! j'entendrai toute ma vie ce cri et le coup sourd de sa chute sur le plancher. Je m'élançai, je la pris dans mes bras, je l'appelai : a Josette ! Josette ! y» Je la portai vers la fenêtre pour lui faire respirer l'air de la nuit; rien n'y fit, elle était comme morte dans mes bras! Je l'étendis sur le lit, je lui jetai de l'eau sur les tempes, je pris ses mains dans les miennes, je mis ma bouche contre sa bouche ; elle ne respirait toujours pas; elle devenait froide, comme j'avais senti ma mère en l'ensevelissant.

a — Malheureuse que tu es! m*écriai-je en me parti lant à moi-même^ tu as tué ta sœur! » Et je tombai un moment sans connaissance sur le plancher.

Je ne sais pas combien de temps j'y restai; mais, quand je repris mes sens, ma sœur était encore immobile et sans souffle sur le lit ! Je me remis à genoux devant, la tête sur son corps, priant Dieu, priant tous ses anges et tous

ses saiats, priant roa mère surtout de la ressusciter et de me prendre à sa place! J'étais comme dans un r^ve, monsieur, et cependant j'étais éveillée! C'est alors que j'entendis là, cx)mme je m'entends, la voix de ma mère dans mon oreille; mais sa voix plus sévère que je no l'avais jamais entendue pendant sa vi£, qui me dit : < Gaïii, « Caln! qu'as-tu fait de ta sœur?.» comme elle m'avait lu ces mots dans sa Bible !

On m'a bien dit depuis que c'était une illusion, un écho de ces paroles que j'avais entendues d'elle autrefois, et qui sonnait de loin dans ma tète troublée par le désespoir; mais j'entendis pourtant si bien ces paroles, que j'y répondis tout de suite, comme je réponds quand on m'appelle.

« Ma mère! ma mère! répondis-je, ne me condamnez n pas! Je jure que, si vous rendez le souffle et la parole à a la petite, je ne me marierai pas, et que je me sacrioc fierai entièrement à votre enfant ! »

Et je fis un vœu, monsieur, un vœu irrévocable, en de dans de moi.

La preuve que ma mère m'avait bien parlé, monsieur, et qu'elle avait bien- entendu ma réponse, c'est qu'à peine mon vœu était fait dans mon cœur que la petite commença à respirer, à étendre les bras, à ouvrir les yeux aussi doucement que si elle sortait d'un sommeil, et qu'elle médit, sans plus de colère :

« — Geneviève, tu ne te marieras pluS; tu ne me laisseras jamais, n'est-ce pas ?

« — Non, jamais! jamais! jamais! dis-je en la couvrant de'baisers, en me recouchant à côté d'elle et en la réchauffant sur mon corps. Mais comment le sais-tu? lui dis-je.

« -— Quelque chose me le dit dans le cœur, » dit-elle.

Alors elle m'embrassa de nouveau, et nous nous embrassâmes tout le reste de la nuit^ elle en riant, moi en pleurant.

Le malheureux Cyprien, il n'était pas encore au pont Rouge, et il n'avait plus de maîtresse ! et il chantait peutêtre, avec son mulet, sans se douter de rien!...

Ce que c'est que de nous pourtant, monsieur! Ah ! ne m'en parlez pas ! le monde ^i une marche les yeux bandés : on croît aller à droite, on va à gauche. C'est Dieu-seul qui voit cliir pouï nous !

Josette finit par dormir aussi tranquillement que dans son berceau quand elle était petite et que je la berçais du pied en chantant de la voix ; moi, non. Le jour commençait à glisser sur le lit; j'étais contente en la regardant si jolie, si jolie, avec ses beaux cheveux, où il y avait un peu de sang, tout déroulés et tout mêlés sur le traversin par lagilation de la nuit; et puis, quand je revenais à penser à Cyprien, le cœur me fendait, et je devenais toute eau dans mes yeux.

Je n'aurai jamais le courage de lui dire : « Cyprien, « votre Geneviève est une traîtresse! » Les paroles m'éloufferaient de chagrin et de honte! Non; il faut pourtant l'avertir, le pauvre garçon ! Je vais le lui écrire, le papier ne rougit pas; allons!

Je nie levai doucement, doucement, pour ne pas réveiller Josette, qui avait besoin de se refaire, et je me mis à

écrire à Gyprien vers la fenêtre d'où Ton voit la montagne. Ah ! j'usai bien des feuilles de papier ce jour-là, monsieur; car je pleurais tant, je pleurais tanl, que chaque fois qu'une ligne était faite, il fallait en faire une autre, parce que le papier était tout mouillé, et que j'aurais mis à la boîte de la poste mes larmes au lieu d*encre ! Cela arriva bien dix fois; tant que j'eus de l'eau dans les yeux. Enlin, à la fin des fins, j'en fis une qui était assez sèche.

— Comment, sèche! luidi^jeen l'interrompant, Geneviève, et pourquoi? Était ce donc la faute du pauvre Gyprien ?

— Quand je dis sèche, monsieur, répondit Geneviève, je veux dire que le papier n'était pas si mouillé que les autres. Cependant il y avait bien encore trois ou quatre grosses taches d'eau.

— Ah! bien, répliqutfi-je, je vous comprends. Mais qu'est-ce que vous pouviez lui dire pour vous justifier dans celte letlre? Je voudrais bien le savoir. Vous en souvenezvous?

— Ah! monsieur, si je m*en souviens! Je n*ai jamais écrit que celle-là dans toute ma vie, et môme je Tai conservée, ajouta-l-elle en me montrant du coin de l'œil son armoire, c'est-à-dire le brouillon, car la letlre, c'est la mère Cyprien qui l'a avec les effets de son fils. ^

^- Je voudrais bien la lire alors, si ça ne vous fait pas de peine; Geneviève ; car celle lettre est une partie principale de votre histoire, et puis elle n'était pas facile à écrire celle-là, et moi qui en écris tant, comme vous dites, j'aurais été bien embarrassé à votre place pour écrire celle-là. •

— La voilà, monsieur, me dit-elle après avoir fouillé

un moment dans son armoire et tiré un papier caché entre deux chemises de femme.

Elle me remit la lettre et reprit sa chaise et son tricot.

C'était du gros papier, un peu gris, avec lequel les détaillants et les merciers enveloppent les boîtes de dragées ou les joujoux des enfants qu'ils vous vendent. On voyait qu'il avait été trempé d'eau à sept ou huit places, car l'eau avait délayé etélargi les lignes de la plume. L'écriture était ronde, à grands traits, à lignes très-espacées, mais peu horizontales. Elle était pliée d'une trentaine de plis copnpliqués, bizarres, inextricables, comme les lettres des pauvres gens qui ne savent pas comment fermer une lettre simplement quand elle est écriief^et qui se torturent l'esprit pour inventer un pliage inusité. Elle n'avait jamais été cachetée. Je la lus tout bas pour ne pas faire de la peine inutile à la pauvre fiUe^I^a voici : .

« Monsieur Cyprien,

u Celle-ci est pour vous dire que vous ne pensiez plus à « moi pour votre femme. . . Pourtant, si vous pensez comme « j'y pense, ça me fera toujours plaisir, attendu que nous . « n'avons rien à nous reprocher, du moins vous, ni moi « non plus; mais tout est dit. Le bon Dieu, ne veut pas a que je me marie avec vous. Je n'en épouserai pas d'autre, (t Je vais vous dire pourquoi. Allez, je vous plains bien ; a mais ce h'estpas ma^faute. .

« Cette nuit, la petite est tombée du lit par terre. Elle « a été morte pendaivt je' ne sais pas combien de temps.

« Pour lors, je Tai ramassée et j'ai été morte aussi. Ma tf mère est revenue; elle m'a dit comme ça : Caïn, qu'as- « fait de ta sœur ?

« Pour lors, la petite m'a dit : N'est-ce pas, que tu ne te « marieras pas avec M. Cyprien? J'ai dit: Non, ma mère, ' « et j'ai fait le vœu ; c'est fini, il n'y a plus à y revenir. Ah ! «f mon Dieu, monsieur Cyprien, qu'allez-vous penser de « moi?... Moi qui aimais tant vos vaches et le mulet! Par- « lez-leur de moi. Renvoyez- moi le bouquet et la bague; « voici votre gance de chapeau, pn fil de tresse, que vous « avez oubliée sur le cx)mptoir. Mon Dieu ! que j'ai de cha- « grin!... Non je n'y survivrai pas... Mais vous, n^ vous ^ faites pas d'ennui pour cela, ça n'en vaut pas la peine'.

« Je suis bien aise de vous dire que tout va bien à la « maison. Dites-en de même chez vous. Votre père et vo- « tre mère ont été bien Ronnêtes vis-à-vis d'une pauvre « fille comme moi. C'est dommage qu'il n'y eût pas deux « chambres au-dessus de l'écurie. La petite n'aurait pas « coûté beaucoup à votre mère. Ça se nourrit de rien. « Tout le malheur vient de là. Faites-leur bien mes com- « plimenls. Je suis fâchée de la dépense. Excusez-moi.

« Adieu, monsieur Cyprien, n'y pensez plus et porlez- «( vous bien î

a Geneviève.

« Quand vous viendrez à Voiron, ne passez plus jamais « par notre rue, ça me ferait peine rien que d'entendre les « pas de votre mulet.

« Adieu, monsieur Cyprien...» (Une pluie de larmes et d'encre délayées. On lit encore, à traversée brouillard, deux ou trois fois : « Adieu, monsieur Cyprien... » )

GKNKVIKVE 139

Je lui rendis la lettre sans rien dire, et elle la serra de nouveau dans son armoire, entre les/deux chemises.

Pauvre lille ! voilà pourtant le résumé écrit d'un monde d'impressions d'amour, de souvenirs, d'espérances vivantes et anéanties dans un cœur! Le sentiment existe; mais il est sourd et muet dans l'âme illettrée du peuple.

Geneviève continua :

Après avoir écrit la lettre à Cyprien, je la Temis à un des petits ramoneurs de la montagne qui logeaient chez le pays de mon fiancé, et je le chargeai de la porter à Valneige. Je lui donnai pour cela une paire de sabots garnis. Quand je lui remis la lettre dans sa poche, le pauvre enfant, je sentis bien que tout était dit, et il me sembla que mon cœur me tombait des mains avec la lettre.

Puis je rentrai sans savoir ce que je faisais; la pelile dormait encore, j'allai droit à l'armoire. Je pris mes souliers fins, mes boucles, ma ceinture à nœuds de ruban, ma coiffe de dentelles, mes boucles d'oreilles, mon collier de grains de jais, ma belle robe de soie gorge-de-pigeon, j'en fis un paquet bien plié dans une serviette blanche qui n'était pas marquée, j'emportai tout cela à l'église de Voiron pendant qu'il n'y avait personne, et je le déposai, sans

avoir été aperçue par le sacristain, sur Taiitel de la sainte Vierge. J'avais attaché sur la servifette, avec une épingle, un petit morceau de papier où j'avais écrit : Vœu ! On savait que cela voulait dire, dans le pays, une offrande pour habiller la sainte ou la madone. Je me disais : « U ne faut <i rien garder à toi de ces habits tompeurs de fêtes et de « fiançailles; ça te rappellerait ta traîtrise avec M. Cyprien a et ton malheur ; ça te ferait penser à revenir au ma- «< riage, petit-être à abandonner ta sœur, à rompre ton a vœu. Jamais tu ne serais tranquille avec ces nippes à toi a dans la maison. Donnons-les à Dieu, à qui on ne reprend «( ripn, et que ça soit fini ! »

Quand la petite, à mon retour, me demanda à les voir, je lui dis ce que j'en avais fait. Elle ne pleura pas, mon— sieur, ces beaux habits ; elle me sauta au cou et elle me dit : « Eh bien ! tu as bien fait, Geneviève; j'aime mieux « toi toute nue, que tout ton cocon de soie dans lequel je (( ne te reconnaissais quasi pas cette nuit. Tant que j'aurais su tes habits de noce là, dans Tarmoire, j'aurais « toujours cru que tu allais te marier une fois ou l'autre . « A présent, je t'en défie bien ; qui est ce donc qui te « prendrait dans ta robe de bouracan et dans tes sabots de « noyer? »

Cette enfant s'attacha à moi comme ma chejnise depuis ce jour-là, monsieur. Elle n'avait que douze ans et demi, mais elle avait de l'esprit comme les autres de quinze ans; elle me faisait souvent pleurer et rire tout à la fois. Elle devint sage comme un ange et jolie, jolie comme une petite sainte Vierge de cire ! Seulement elle avait de la vanité, ça c'est vrai; quand je ne trouvais pas mon miroir à la fenêtre, je n'avais pas besoin de le chercher, je savais bien

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Où il était; et puis, il faut être juste aussi, tout le monde dans la rue et dans Voiron lui répétait sans cesse qu'elle était la plus iine du pays, et on l'appelait déjà la belle dei^tellière. C'est mauvais pour les' jeunes filles, ça, monsieur, voyez-vous, surtout quand elles n'ont ni père ni mère.

Voilà donc comment ça se passa, monsieur. La famille de Cyprien me fit dire par le ramoneur que c'était bon, et que le garçon ne reviendrait plus à Voiron. « Et qu'est - « ce qu'il faisait, lui? demandai-je au ramoneur. — Oh ! « mam'selle, qu'il me dit, il ne faisait rien ; il étrillait son « mulet contre le mur de Tétable, et il tombait de grosses < larmes de ses yeux sur le poil de sa bête. » Voilà tout ce que j'en ai su pour le moment.

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