‹ Geneviève: Histoire d'une servanteChapitre 7 sur 16 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

Nous restâmes deux ans et demi comme /^ela sans entendre plus parler l'un de l'autre que si nous étions morts tous les deux. S'il m'avait revue, il ne m'aurait pas reconnue, car ma beauté d'un printemps n'avait pas tenu à mon chagrin, mes couleurs avaient passé comme une teinture de mauvais teint sur une étoffe; je travaillais tard, je me levais matin, je pleurais la nuit, je me nourrissais pauvrement pour gagner le trousseau de Josette et pour payer ses apprentissages; je n'allais plus dans les prés, je ne voyais plus le soleil que contre le mur de la chambre un moment le soir; j'avais maigri que mes robes me tombaient des

épaules et que ma bague me glissait du doigt ; je m'étais voûtée, comme vous le voyez, à force de coudre; je pensais toujours à Cyprien en cousant, et je me disais malgré moi : « Qu'est-ce qu'il fait à présent? Hélas! s'il me ren- « contrait, que dirait-il? croirait-il bien qu'il a jamais pu « être amoureux de c«lte pauvre fille qui tiendrait toul « entière dans Técorce d'un sapin de douze ans ? »

Les voisines me disaient : « Tu te fonds. Geneviève, oc comme un cierge qui brûle la nuit; ne travaille donc « pas tant, mon enfant! » Mais ce n'était pas tant le travail, c'est que la joie n'y était pas.

Je croyais bien pourtant que je n'aimais plus M. Cyprien, parce que je n'entendais plus personne me dire son nom. Mon petit commerce de mercerie, auquel j'avais ajouté l'état de tailleuse en gros, n'allait pas mal pourtant. Les jours^de foire et de marché, il y avait bien des paysannes de la montagne qui se servaient cbez nous. Je leur vendais des rubans de fil, des dentelles pour les coiffes, je leur coupais des robes à la mode de leur pays, je leur détaillais des rubans, des collerettes, des boucles d'oreilles de pierres fausses, des bagues de laiton, des chaînes d'acier luisant pour pendre leurs ciseaux sur leur tablier, un peu de mille choses, quoi ! Elles disaient : ce Allons chez Gène- « viève; elle n'est pas chère et elle a tout. Et puis on « n'a pas honte chez elle comme chez ces riches marchan- « des de la Grande-Rue; elle n'est pas fière, elle accommode « le pauvre monde. »

Voilà ce qu'on disait, et c'était vrai.

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Un samedi, monsieur, un samedi matin, de la dernière semaine du mois de novembre, que j'étais seule à la maison à fmir une robe pour Josette, qui devait danser le lendemain aux noces d'une de ses amies, voilà que je vois entrer une jeune £lle de la montagne, si belle, si belle, qu'excepté Josette je n'en avais jamais vu de si avenante. Deux vieilles femmes avec un garçon de quinze ans, qui paraissaient sa mère, sa tante et son frère, étaient restés dehors sur le pas de la porte ou assis sur le banc, pendant que la jeune fille marchandait ceci et cela. Ils avaient deux mulets avec des paniers, d'où le garçon avait tiré du pain, du vin, des châtaignes, que les paysannes et lui mangeaient dans la rue.

La jeune fille regardait, touchait, essayait tout dans la boutique : bagues, pendants d'oreilles, chaînes de cuivre doré, dentelles, fichus, soierie, souliers de peau de chèvre, il n'y avait rien de trop beau pour elle, qu'on aurait dit. « Combien ceci? combien cela? Je prends tant d'aunes de « l'une, tant d'aunes de l'autre; et puis ces joyaux! et « puis ces boucles! et puis ces rubans! et encore ceci, et « encore ceb !» Et la bourse sur le comptoir, pleine de pièces de trois francs et de trente sous ; je croyais qu'elle allait acheter tous les cartons!

Et le frère venait, et il emportait et rangeait tout à Hîesure, bien proprement, dans le panier d'un de ses mulets.

« Ce n'est pas tout, me dit en rougissant gracieuse- « ment la belle paysanne, mam'selle Geneviève, on nous

« a dit que vous étiez tailleuse pour femme, il faut encori c que TOUS me preniez mesure de trois robes, de six colc lerettes, de deux coiffes en dentelle, d'un ta];)lier, d'ur.e « demi-douzaine de ceintures, et que vous m'essayiez rocs « boucles d'oreilles et mes colliers. *

« —Bien volontiers, que je lui dis, mam'selle; venez « avec moi dans la chambre, pour que le monde ne vous € voie pas déshabiller à travers la vitre. » Et elle vint avec moi dans la chambre, où je la déchaussai pour lui essayer ses souliers, et où je la déshabillai pour lui approprier ses collerettes, ses fichus et ses robes neuves. Ah ! monsieur, la belle créature que ça faisait! Comme elle avait de beaux pieds, de belles mains, de belles épaules, un cx)u comme du satin blanc, des cheveux qui lui tombaient jusqu'aux genoux! un visage plein, rouge, velouté comme la pêche; des yeux, une bouche, des dents... et avec cela un air si doux, si modeste, un son de voix qui remuait tout le cœur ! Je ne me lassais pas de la regarder pendant qu'elle baissait les yeux, et je disais en moimême : « En voilà un d'heureux ! Elle doit en avoir eu € des prétendants, celle-là! Mais qui sait? C'est peut-être « un vieux qui est riche, un veuf qui regrettera sa pre- « mière femme avec elle ; ou bien un parent, un cousin, t jeune, mais laid et indifférent, qui ne T^iime pas. Le « monde est si hasard, que l'envers et l'endroit, ça ne se « rencontre jamais bien! C'est dommage tout de même ! b

Puis» pendant que j'étais à genoux pour lui attacher ses boucles d'argent sur le cou-de-pied : t Vous alloz « donc vous marier, mam'selle, sans être trop curieuse .' « que je lui dis. — Oui, me répondit-elle avee un son de « voix fier et empressé, comme si. elle avait attendu ma

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* question, impatiente d'y répondre ; je suis fiancée du » printemps dernier, et je me marie la semaine qui « vient. » ^

«c -,Ah! repris-je en continuant et en la flattant de la

* voix, comme vraiment je la flattais du cœur en moi-

* même, tant je la trouvais- prévenante ; ah! et en êtes- « vous contente de vous marier?

« - Je crois bien, dit-elle, que j'en suis contente! De- « mandez plutôt à toute la montagne, si mon fiailcé n'est « pas le plus honnête garçon du pays? »

J'avais fini d'attacher les boucles, je me relevai toute rouge et tout heureuse de servir cette belle enfant- je la fis asseoir sur mon lit, je lui agrafai son collier, je lui releva, ses longs cheveux sous sa coiffe, je lui passai ses boucles d oreilles, je lui épinglai la plus fine de ses collerettes sur la poitrine, je pris le miroir à la fenêtre, je le lu. m.s dans la main et je lui dis : . Regardez-vous main- « tenant, et voyez si votre fiancé serait content ■ « - Oh ! ce n'est pas pour lui, dit-elle, il m'aime tant ' « 'In a pas besoin de tous ces attifements pour être bien « a.se! C est pour le monde à. l'église, voyez-vous; c'est « pour faire honneur au pays, c'est pour qu'on ne dise » pas que les filles de Montagnol ne sont pas aussi relui- « santés, le jour de leurs noces, que celles de Valneige

« -Vous êtes donc de Montagnol, lui demandai-je, sans « vous offenser?

. - Oui, et j'épouse un garçon de Valneige; il est bien . connu de tout Voiron, allez ! je parie que vous le con- . naissez de vue et de nom, car c'est lui qui nous a dit « tt aller faire nos emplettes chez vous...

« — Le fils du père Cyprien ! dis-je.

Je tremblais tellement des doigls à ce nom, que je lui piquai sa belle poitrine jusqu'au sang avec la pointe de Taiguilie de la collerette, en essayant de la faufiler. Je devins plus rouge qu'elle, et puis plus pâle, aussitôt après, que mon drap.

« — Qu'avez-vous, mam'selle Geneviève, que vous trem- « blés tant ! me dit-elle en essuyant sa goutte de sang, « mais sans se fâcher.

« —'Rien, mam'selle, que je lui dis; mais c'est que, « voyez-vous,' je suis si honteuse de vous avoir piquée « ainsi sans le vouloir ! »

Oh! Dieu, disais-je en moi-même en continuant de l'attifer, mais d'une main maladroite et avec un brouillard sur les yeux, qui aurait dit jamais que ce serait moi qui parerais la fiancée de mon amant pour son jour de noces, et que, quand il déferait ses boucles d'oreilles et son agrafe de collier après la messe, ce serait l'ouvrage de ma main qu'il toucherait sur le cou de son épousée !

J'essayai bien de reparler encore une fois ou l'autre ; je ne pus rien dire que oui et non ; pourtant je pris plaisir et peine à garder longtemps, longtemps, cette belle en • faut dans ma chambre, pour une raison ou pour une autre, et à la faire aussi belle que je pouvais pour Cyprien. Tu souffres, que je pensais tout bas en moi-même; eh bien, tant mieux! pourquoi l'as-tu trompé? H est juste qu'il en aime à présent une plus belle que toi, et que tu contribues de tes propres mains à le venger de toi !

Quand tout fut fini, elle partit en disant à son frère de revenir chercher les robes et les tabliers le samedi suivant, et je me mis à y travailler nuit et jour, en pensant, à chaque point de fil. que c'était pour Cyprien*

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Pour le moment, monsieur, je n'en sus pas davantage de lui; mais c'était bien dur. Qu'en pensez-vous, n'est*ce pas, monsieur?

Cependant, il faut être juste ; la petite, qui voyait bien mon chagrin sans que je lui disse jamais un mot plus haut que l'autre sur Cyprien, me reconsolait tous les jours davantage par sa gentillesse, par sa tendresse pour moi et par sa beauté. J'étais comme sa mère ; elle était comme ma fille, si ce n'est qu'elle n'avtit pas vis-à- vis de moi ce respect pour l'autorité d'une mère qui impose toujours à l'amitié. J'étais pour Josette comme une mère qu'elle aurait choisie volontairement, et vis-à-vis de laquelle elle n'aurait eu aucune réserve, aucune froideur de respect : sa mère, sa sœur et son amie tout à la fois : voilà. Vous jugez si c'était doux pour moi, monsieur, qui avais élevé cette enfant depuis le maillot ; c'était mon nourrisson, c'était mon caprice, c'était ma vanité, c'était ma poupée, c'était mon idole, quoi ! Et puis, si vou» saviez, monsieur, combien on s'attache par les sacrifices que l'on a faits à quelqu'un! On s'y attache, monsieur, comme un avare s'attache à l'intérêt de son argent. On se dit : « J'ai mis « là mon trésor ; il faut qu'il me rende tout ce qu'il m'a « coûté. 9 C'est comme ça que l'homme est fait, c'est comme ça que j'étais. Allons, il faut l'avouer, j'étais avare du cœur de Josette.

Quelle philosophie, me disais-je en moi-môme en écoutant Geneviève, il y a dans le cœur simple et même dans les expressions de cette pauvre fille! La Bruyère ou Pascal n'aurait pas senti plus juste et n'aurait pas dit mieux.

L'intervalle qu'elle laissa écouler entre la fin de son récit et le commencement du récit qu'elle allait reprendre me permit de faire cette réflexion, car elle s'arrêta longtemps comme incertaine si elle continuerait, et elle respira deux ou trois fois plus fortement qu'à l'ordinaire, comme si elle eût remué avec effort dans sa mémoire un poids qui retombait toujours sur son cœur. .

A la fin elle dit : « Bah î je vous ai promis de tout dire ; « je vous dirai tout, quand même ça me ferait pleurer. »

Le temps avait coulé; elle allait avoir seize ans à la Saint-Martin. Elle était mûre pour son âge, comme une plante qui n'a jamais souffert et qu'on a toujours tenue au chaud sur un^heminée, avec de la mousse sur le pol de fleurs. Vous ne lui auriez donné guère moins de dixhuit ans. Son âme s'était développée comme son visage; elle savait lire, écrire, calculer, chanter, danser, coudre, broder, faire des dentelles, comme la première demoiselle du pays ; elle se mettait comme une petite reine. Les bourgeoisesen étaientjalouses; elles disaient: «Voyez donc cette « petite Josette', ça est pimpant parce que ça se sait jolie ; « ca a l'insolence de se coiffer en cheveux, d'avoir un tf peigne d'écaïUe, des boucles d'oreilles en perles fausses,

« un collier de corail et des gants long^ur les bras INe a diriez-vous pas que, c'est la fille d'un confiseur ou d'un * drapier pour le moins? Vous savez ce que c'est, ce sont « les filles d'une vitrière; ça n*a pas de pain tout son soûl « à la maison, et ça fait des insolences au soleil en s'ha- « billant de jaune et de vert, et en portant la tête droite « comme un tournesol ! Qu'est-ce donc que nous mettrons «» à nos filles, si les mercières portent leurs propres bou- «< tiques sur leurs épaules ? »

J'entendais redire tout cela, monsieur, par les voisines qui me le rapportaient; et poifrtant cela n'était pas juste, car ce n'étaient pas ses robes ni ses fichus qui la faisaient regarder, c'étaient ses agréments, fclle était bien habillée, . mais sans luxe et sans effronterie. Mais elle avait tantd'é" clat qu'elle éclairait vraiment toutes ses robes; vous l'auriez mise en noir que vous n'auriez pas pu éteindre la lumière qui sortait d'elle. C'était dans ses yeux, c'était sur sa bouche, c'était dans sa peau, c'était dans sa taille, dans sa démarche, dans sa pose, dans tout! C'était comme le ver luisant, tant plus vous mettiez ça à l'ombre, tant plus ça se voyait. Que voulez-vous? elle n'y pouvait rien, la pauvre enfant, ni moi non-plus. Quelquefois elle rentrait de la promenade dans les prés où elle allait avec ses cousines, toute confuse, et elle ne voulait plus ressortir de la soirée. Elle me disait en boudant : a Ça m'ennuie. — Eh « quoil que je lui disais, Josette? — Que tout le monde a me suit comme si j'étais une bête curieuse, et que tout t< le monde se retourne en chuchotant quand j'ai passé. » Moi, monsieur, ça ne me fâchait pas, et, au fond, j'en tirais vanité. Le bon Dieu m'a bien punie de cette complaisance que je mettais dans cette jolie enfant ! Nous y voilà I

Elle était bien sage et bien modeste cependant. Seulement elle aimait un peu la danse, et, quand ses cousines venaient la chercher les dimanches soir ou les jours de noces dans le voisinage, elle ne se contenait pas de joie. Elle n*y entendait pas dç malice; mais le mouvement, la musique, la chaleur, la valse, le tourbillon, ça Tenivrait. Quand elle revenait de là, à minuit, ramenée à la porte par ses tantes ou par ses cousines, je ne pouvais pas l'endormir, elle valsait encore en rêve à côté de moi . Voilà tout son défaut; Je ne lui en ai jamais connu d'autres. C'était bien innocent, monsieur, n'est-ce pas? Car, enfin, quand le cœur est vide, les pieds sont légers, et, quand le V€nt souffle, la poussière s'élève.

Eh bien ! monsieur, c'est pourtant ça qui Ta perdue !

— Comment! perdue? m'écriai-je.

— llélas! oui, vous allez voir; et moi aussi, repritcUe J'écoutai plus attentivement.

IJI

C'était au printemps de 18..., monsieur; un escadron de chasseurs était en cantonnement à Voiron pour surveiller la frontière. Ah ! le beau C/Orps que ça faisait donc! C'étaient tous des jeunes gens comme vous êtes à présent, monsieur, grands, élancés, bien pris dans leur taille, des couleurs fraîches, des moustaches noires, avec des ceintures de cuir verni, des chaînes de fer sous le pied ; des vestes vertes galonnées de noir, des casques luisant au so-

leil comme le coq du clocher de Voir(9n ; i}es crinières qui leur pendaient sur le cou et que le vent faisait flotter en les soutenant, quand ils couraient, comme les queues de leurs chevaux blancs.

C'était superbe de les voir manœuvrer les jours de revue dans les prés, allant, venant, courant, galopant le sabre à la main, au bruit des trompettes, à la voix de leur commandant. On aurait dit une rivière diacier fondu qui aurait débordé dans les prés. Tout le monde y allait pour les voir. On les aimait dans la ville, parce que les militaires, c'est bon pour l'habitant, quoique ça soit terrible contre f ennemi ; ils étaient logés chez les artisans et chez les bourgeois, qui ne s'en plaignaient pas; au contraire, chacun se disait : « Mon enfant est peut-être comme ça chez de pauvres gens d'une autre frontière. 11 faut avoir bien soin de mon soldat, pour que les autres aient bien soin de mon fils aussi. » C'est juste. Le logement, le feu, la chandelle et le vin blanc, et Tamitié par-dessus, on leur donnait tout de bonne grâce.

Nous, monsieur, on ne nous en avait pas donné, parce que, disait-on, nousn'étionsque deux jeunes filles, et que nous n'avions qu'une chambre derrière la boutique. La mairie avait des égards, quoi !

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