LE DÉSORDRE
Il n'y a qu^un ordre, comme il n'y a qu'une santé et qu'une vérité , mais il y a mille désordres, comme il y a mille erreurs et mille maladies, que les hommes finissent par systématiser. L'ordre est un sentiment tellement inné chez l'homme qu'il le transporte même dans le désordre.
Comme la maladie, le désordre a ses symptômes et ses prodromes, c'est-à-dire ses signes précurseurs. Heureux le peuple qui profite de ces avertissements pour prendre les mesures nécessaires. A défaut de ces mesures, le mal après s*être arrêté un instant, fait une irruption subite et emporte l'Etat au bout de quelques mois, souvent au bout de quelques heures.
11 n'est point de gouvernement parfait. Le meilleur des gouvernements n'est que Je moins impar* fait. Cest la monarchie héréaitaire, entourée de garanties de libertés, afin d'empêcher les abus, afin de saisir le mal, de l'étouffer, le jour même
où il se montre, pour sauver et Tordre monarchique et la liberté nationale.
Ce moment arrive quand le gouvernement, au lieu de représenter la tête de TEtat, comme il en est le sommet, par Tintelligence, le devoir et la justice, est confié à des médiocrités, à des bavards sans foi ni principes, soit par la faveur des courtisans, soit par la corruption des parlements et des assemblées. Dés ce moment, les prodromes d'une révolution se déclarent.
En effet, dès qu'une grande médiocrité ou une grande corruption tient le pouvoir, toutes les mé-* diocrités, toutes les corruptions du pays entrent en campagne et déclarent la guerre à la société. Quand le pouvoir est un devoir et n'est confié qu'au savoir, c'est-à-dire à des hommes forts, intègres, laborieux, la tourbe révolutionnaire, tout en murmurant, reste soumise et finit par faire son devoir à son tour. D'ailleurs, les talents étant avec le gouvernement — car les talents d'en haut attirent ceux d'en bas, — les médiocrités ambitieuses restent impuissantes. Il n^en est pas de même, quand le pouvoir est confié à des intrigants, à des hommes sans foi ni probité, à des flatteurs, soit des rois, soit des peuples. A l'instant il se forme en dehors du gouvernement une ligue puissante, composée de tous ceux qui ont du talent et des capacités. Le talent pardonne des fautes,, des crimes même, mais il ne pardonne pas à la médiocrité. Une fois la tête de bélier constituée, toutes les mauvaises passions, tous les intrigants, tous les hommes de désordre, de vice, de débauche et de paresse, viennent s'y cramponner. Ainsi (»rossi, le groupé, transformé en parti, devient une espèce de reptile monstre, dont la tête crache du venin, et qui écrase avec la queue.
C'est par ce désordre que la monarchie absolue, n'ayant pas fait son devoir, est tombée. Le malheur pour elle, fut, de n*aToir pas eu des conseillers assez puissants, pour lui sig^naler les premiers symptômes du mal, avec le pouvoir néces* saire de l'étouffer dans sa naissance. Quand cernai, après quelques années d'intervalle a éclaté dans toute sa fureur apopleptique, il était trop tard; car il a emporté et le malade et les médecins^
C'est pour empêcher ces épidémies politicpies, que nos pères ont entouré le principe de l'ordre, n'étant autre que l'hérédité du pouvoir, des conseillers du peuple, ayant non-seulement assez de talent pour reconnaître et combattre le mal, mais encore assez de puissance pour forcer le malade d'écouter leurs conseils. Ce fut là la mission des Etats généraux, première base des rassemblées na-^ donaies. Etant le résultat du choix de toute la nation, ces assemblées n'ont d'autre but que de servir de canal au gouvernement pour lui amener toutes les capacités du pays, afin d'en éloigner les intrigants*, les courtisants et les impuissans.
En général l'anarchie, qui est le désordre d'en bas, ne vient pas sans le désordre d'en haut. Un pouvoir est rarement vaincu par la force de Tennemi seul, mais par sa propre faiblesse, soit qu'il repose sur un principe faux, soit que^ même fondé sur un principe vrai, il ne sache pas le féconder, et laisse arriver le mal, sans lui opposer des remèdes efficaces. Une fois le moment opportun passé et le mal devenu endémique , il n'y a plus de salut.
Toutefois, ce genre de désordre violent est trop
visible, trop palpable, pour n'être pas reconnu et bientôt combattu par tout le monde. Le peuple lui-même en sent le danger et n'y entre que par soubresauts fiévreux. Il ne demande pas mieux que d'être vaincu.
Mais il est des désordres mis en couleur; des désordres tamponnés pour amortir le choc; des désordres tapissés pour ne pas blesser l'œil. Ce sont les usurpations escamotées ; ce sont des faits accomplis, légalisés, recouvens d*un vernis dWdre ; ce sont les désordres les plus dangereux.
Le désordre franc et primesautier est un mal aigu qui peut enlever le malade en quelques minutes, mais dont il peut guérir par une forte constitution. La France monarchique a une de ces constitutions. Elle meurt à peine d'un côté, qu'elle ressuscite de l'autre. Le désordre légalisé, l'usurpatîon sanctionnée^ au contraire, est une espèce de ramollissement d'épine dorsale , corro^mpant, à la loogue, tous les nerfs, liquéfiant toute la moelle, empêchant le patient de taarchfr droit, et finissant toujours par l'extinction, sans combat ni résistance ; attendu que nulle part il n'y a plus de force, pas même pour le mal.
Ce désordre, pour peu qu'il dure, tue un pays pour des siècles; car il mine en lui toutes les forces TÎyes, le transforme en un moribond lane^uissant, trop fort encore pour mourir, plus assez fort pour vivre. Un principe est toujours entier et jaloux ; pour produire le bien, il faut qu'il soit appliqué dans toute son intégrité.
L'hérédité du pouvoir ayant été instituée pour garantir l'hérédité de la propriété, elle doit être sacrée aussi longtemps qu'il y a un héritier. Proclamer une autre hérédité, soit par une révolution, soit par une intrigue. parlementaire, c'est voler en
criant : Five la propriété! C'est rhommag^e que Je vice rend à la vertu; rien de plus!
Quand le pouvoir est basé sur l'usurpation, c'està-dire sur la spoliation, rien n'est plus sacré dans la société. Vouloir garantir Théréaité, en spoliant l'héritier, mieux vaudrait abolir la propriété en la déclarant élective. Pour que l'héridité du pouvoir soit bienfaisante, il failt non-seulement qu'elle soit légitime, mais encore qu'elle soit juste, et consacrée comme telle par la nation entière.
Il y a deux sortes de désordres légaux : Tusurpa* tion par conquête^ et Tusurpation révolutionnaire. La première est moins dangereuse que la seconde, en ce sens que, reposant sur une force, elle peut, du moins pour quelque temps, se donner l'apparence de vigueur et de santé^ dont la faiblesse réelle échappe au peuple.
La seconde, issue ou d'une lâcheté ou d'une trahison — car toute révolution est une dissolution — n'a ni force, ni vigueur^ ni apparence, et n'existe qu'aux dépens du peuple et de l'honneur de la nation.
L'histoire de France nous fournit deux exemples de grande usurpation par des hommes de génie. Ils prouvent tous deux que les principes sont toujours plus forts que les nommes.
Pépin était un usurpateur. Si jamais usurpation pouvait être légitimée, ce serait la sienne; car elle se trouve entre Charles-Martel, qui battit les Sarrazins, et Charlemagne, le plus grand roi de l'u" nivers, a près saint Louis. Eh bien ! cette usurpation, bien qu'effacée par la mort du dernier des Mérovingiens, a été fatale à la France.
Non-seulement elle a été la source de la g;uerre entre la papauté et l'empire, mais, par la féodalité qu'elle a favorisée, elle a appelé l'invasion des Normands, dont nous souffrons encore aujourd'hui par l'Angleterre.
C'est en effet Pépin qui, le premier, pour se donner une apparence de légitimité, en appela au pape et se fit sacrer par lui. Ne tenant sa couronne que du droit du plus fort, il se concilia les suffrages des grands feudataires en leur accordant des nefs à titre héréditaire. Par-là, non-seulement ils eurent presque un pouvoir illimité, mais l'hérédité de la propriété était redevenue l'hérédité de l'esclavage, mitigé par le servage. Il a fallu des siècles et des luttes sans fin pour arracher les deux hérédités à ces grands communistes égalitaires du pouvoir, despotes comme tous les communistes. .
Grâce à cette féodalité dominant le pouvoir royal, les Normands s'emparèrent de la France. Pendant la vie de Charleroagne, tous ces vices disparurent devant ses grandes vertus. Mais qu'est-ce Su'un homme vis-à-vis d'un mauvais principe?
Iharlemagne mort, Je mauvais principe reparut avec toutes ses conséquences, et la France devînt pour longtemps la plus malheureuse des nations. Ce fut Hugues-Capet, destiné à être la souche de rhérédité légitime, qui chassa les Normands de Paris. Sous lui, la France Carlovingienne réduite à l'esclavage et prête à trépasser, poussa le premier soupir de liberté et de régénération nationale
Le second exemple est celui de Napoléon.
S'il était possible à un homme de vaincre un principe. Napoléon eût été cet homme II avait tout pour lui ; force, gloire, génie, et, par-dessus tout^ il vint, comme un Dieu sauveur, le lendemain d'une anarchie sanglante et abrutissante.
Eh bien ! H a été forcé de céckr au même principe, que, dans son fallacieux org^ueil, il a foulé aux pieds. Vainqueur d'une république par le droit du plus fort, la guerre lui était indispensable. La paix, en minant son despotisme, l'aurait tôt ou tard renversé. La paix, c'eût été la guerre civile. Encore, avec la guerre il ne lui était pas permis de n'être pas vainqueur. Une seule bataille perdue, et son pouvoir cnancelait à Paris. Une seule campagne malheureuse a suffi pour l'ébranler de fond en comble. Que sont les défaites de Bonaparte, vis-à-vis de celles de Louis XIV vers la fin de son règne? Cependant personne ne songea à envahir la France pour faire abdiquer le roi. Après la mine de son armée, Louis XiV a conclu une paix glorieuse et a fait la loi à l'empire germanique.
La France a-t-elle gagné quelque chose par les victoires de Bonaparte? Que lui est-il resté en échange de tant de noble sang versé sur tant de champs de bataille ? La perte de ses frontières conquises par Louis XIV, maintenues, étendues même par Louis XV , le plus mauvais des rois. Sans le principe relevé de l'hérédité légitime, la France aurait encore perdu l'Alsace et la Lorraine.
Mais, le pire des désordres, c'est l'usurpation par une révolution ; c'est la honte et la corruption entées, d'abord sur l'injustice , puis , tôt ou lard , sur le crime. Régie générale; un roi créé par une révolution, en devient ou le despote ou la victime. C'est une lutte de tous les instants ; lutte de partis, de factions et de coteries, auxquelles la patrie sert de proie et le gouvernement de cible. N'ayant point de droit sur lequel s'appuyer; forcé de museler la
révolution qui Fa mis au monde, ce gouvernement, bon gré, mal gré, est poussé vers les moyens honteux de corruption.
Il lui faut des amis. Or, les amis qui ne viennent pas tout seuls par la force attractive d'un principe vrai, ne sont guère que des exploiteurs, lâchant pied au premier signal de danger. Harcelé d'un côté par la révolution, sa marâtre, exploité de l'autre par des fils prodigues et corrompus, ce gouvernement est condamné à une négation perpé* tuelle. Tout son temps se passe en intrigues, subterfuges, expédients et mensonges. Il ne respire pas, il aspjre. Il ne marche pas, il rampe. Il ne resorbe pas, il absorbe. Il n'agit pas, il s'agite. Enfin, perdant sa propre confiance, s'aigrissant de son impuissance, il finit par devenir cruel d'ennui, et disparait presque toujours par un honteux suicide.
Ce n'est pas tout. Ne représentant ni l'hérédité, ni l'élection; n'étant ni la royauté, ni la république ; ce gouvernement postiche ne peut exercer aucune influence dans l'extérieur, et devient Tinstrument de toute puissance qui daigne l'exploiter aux dépens de la nation.
A chaque pas qu'il désire faire, à chaque réclamation qu'il cfauchotte , eût-il cent fois raison , l'étranger le menace d'une double guerre; guerre révolutionnaire en dedans, guerre de prétendant en de* hors. Non pas que l'étranger soit d'ordinaire assez juste pour faire la guerre au nom d'un principe, ce n'est pour loi qu'une menace jetée à la face d'un voleur pour lui faire rendre gorge. Ce fut là longtemps la position de la France vis-à-vis de l'Angleterre. Si la politique de Louis XIY avait été guidée par un principe, si la France avait soutenu courageusement les Stuarts, nul doute que toutes lefr forces de l'Angleterre n'eussent clé paralvsées. Ce-
pendant Tusurpation anglaise était en quelque sorte justifiée par un changement de religion nationale, événement qui d'ordinaire brise et relâche tous les liens moraux. Si Napoléon avait eu un Stuartàsa disposition, il aurait montré à l'Angleterre ce que c'est, qu'un prétendant légitime, tout en violant le même principe dans sa propre personne.
Or, ne pouvant pas faire la guerre à l'extérieur, sans s'exposer à la guerre civile, ce gouvernement n'aura que des paix honteuses, qui donnent de nouvelles forces aux fauteurs anarchiques et provoquent de nouvelles révolutions.
Il est vrai que cela peut durer quelque temps. Les peuples, malades de révolution, ont tant besoin de repos, fût-il factice^ qu'ils acceptent tout simulacre de gouvernement, et se croient guéris, dès que le mal est répercuté. Il faut à ces peuples de hardis médecins qui, loin de les endormir, leur disent toute la vérité sur la gravité du mal, pour procéder à l'instant h une cure radicale, dût cette cure les exposer à de nouvelles souffrances, plus aiguës momentanément que le mal même.
11 en est des maladies morales comme des maladies physiques. Ou il faut les abandonner à ellesmêmes, en se fiant seulement à la réaction de la nature et du principe, ou bien, dès qu'on y touche, il faut une main sûre et des moyens efficaces. Les timides, les empiriques, les charlatans ne sont qu'un mal de plus.
Quand le principe d'ordre est troublé; quand une nation est malade d'usurpation et de spolia* tion , il faut, pour revenir h la santé, un effort hardi et puissant. Les peureux, les replàtreurs, les empiriques du fait accompli ne font que prolonger le mal, au risque de le faire dégénérer en cancer mortel.
Mieux vaut l'abandonner à toute la fougue brutale de Tanarchie. Celle-ci, comme le délire d'un fiévreux, ne dure qu'un certain temps ; tandis que l'hypocrisie de l'ordre , la consécration du fait accompli, fait croire à une fausse guéiison^ et amène forcement une rechute suivie de maie mort.
Mais, quel que soit le désordre d'une nation, qu'il soit de l'une ou de l'autre espèce, tôt ou tard justice en sera faite ; tôt ou tard Tordre reparaît dans toute sa pureté primitive. Toute révolution décrit un cercle dont la fin touche au commencement. Toute révolution est provoquée par des besoins de réforme qu'elle dépasse violemment pour y revenir après une époque plus ou moins long^ue d'anarchie, d'usurpation et de despotisme.
Au bout de la justice humaine est la justice de Dieu, et quand les hommes^ se détachant du principe, se fiant à leur raison individuelle, ont sa* crifié toute une vie de labeurs pour s'élever un édifice profane à côté du temple sacré delà vérité, alors apparaît soudain la main de Dieu; alors les humains stupéfaits, étonnés d'avoir travaillé contre eux-mêmes, d'avoir servi dinstruments à un principe qu'ils croyaient détruire, s'humilient, se frappent la poitrine et reconnaissent y qu'au lieu d'avoir été les auteurs d'un drame, comme ils se l'imag^inaient, ils n*en étaient que les acteurs; heureux s'ils n'en sont pas les marionnettes !