LA PATRIE. - EA HTATIOIV
Plutarquc commence ainsi un de ses chapitres :
t Od ne donne pas à la fièvre le nom de santé, ni à la phtysie celui d'einboopoinc, ni à la (];outle celui d'agilité; mais quoi de plus ordinaire, que de déguiser la colère sous le nom de courage ; d'appeler émulation, une basse jalousie; et circonspection prudente, une honteuse lâcheté. »
On peut y ajouter, quoi de plus ordinaire que d'appeler liberté, un despotisme brutal ; égalité, la plus infâme spoliation ; fraternité, Tassassinat^ et patriotisme, 1 exploitation égoïste de la patrie.
Déjà la tour de Babel s'est faite au nom de l'unité.
Gela prouve d'abord que le mal même n'est possible que sous le masque du bien.
Ce sont les démocrates qui ont inventé le mot patriote. Or, la démocratie étant le pouvoir électif, est l'exclusion du patriotisme; puisque partout ce pouvoir a été la cause unique du fédéralisme, du
Ï)rovincialisme, et finalement de la dissolution de a patrie.
Témoin toutes les républiques anciennes et modernes.
Témoin encore la Pologne, cette démocratie oligarchique.
Aucun pouvoir électif n'a pu arriver à l'unité nationale. Un pouvoir électif est un pouvoir partage entre ceux qui ont le droit de le créer. £n France, il est partagé entre neuf millions de votants. En Allemagne, sous l'empire, il appartenait en commun à plusieurs princes électeurs. En Pologne et en Hongrie, à tous les membres de la noblesse.
Or, un pouvoir partagé finit toujours par se disloquer en différentes fractions de pouvoir. Si l'empire allemand était resté électif, la moitié en serait échue à la France, qui lui a arraché la Lorraine et TAlsace. C'est à cause de son ancien pouvoir élec-
tif, que l'Allemagne n'est jamais arrivée à Tanitë. Il n'y a pas d'Allemagne, il n'y a que des Allemands. Quand il y en aura une, elle s'appellera peut-être Prusse, qui doit l'existence à rbérédité de son pouvoir; hérédité qui lui a donné un homme. Gela a suffi. Ni Frédéric, ni Pierre-le-Grand , n'auraient jamais été mis sur le trône par Télection.
On connaît l'histoire de la Pologne. Grâce à son roi électif, cette nation, croupie dans le servage, moisie dans l'orgueil nobiliaire, n'a jamais produit ni un homme, ni un livre. Tous ses rois étaient ou des médiocrités, ou des despotes débauchés* Ses pius grands princes étaient des soldatr. Pas un penseur, pas l'ombre du génie législateur. Le dernier des rois héréditaires valait mieux que le premier des rois électifs delà Pologne. Quand la Pologne a été partagée, les électeurs nobles étaient gangrenés de corruption et vendus à l'étranger. Du peuple, pas une trace. Des serfs et des fanatiques, et cependant les Polonais s'appellent les premiers patriotes de l'Europe ; probablement parce qu'ils n'ont jamais connu le principe qui constitue la patrie.
Dans toute l'histoire, les pouvoirs héréditaires triomphent tôt ou tard des nations qui ont un pouvoir électif. Partout les républiques finissent par être vaincues par leur propre principe gouvernemental.
Si Sparte a vaincu les républiques grecques, c'est u'elle avait un gouvernement héréditaire entouré 'institutions populaires. Plus tard, quand la démocratie triomphe à Sparte même de la royauté, elle partage le sort de la patrie commune, courbant la tête sous l'hérédité du gouvernement macédonien , qui produit Philippe et Alexandre. Rome, malgré ses dictatures absolues, n'a jamais vaincu
ùn pouvoir héréditaire. Aucun royaume subjugué *
par les fiomains, n'a connu le principe d'hérédité. Les rois vaincus ne sont que des despotes de hasard, institués par des esclaves et gfouvernant avec * la force brutale. La Gaule était une république, ou , ce qui pis est , un chaos de plusieurs républiques. Garthag^e était une république. La Judée seule * résiste aussi longtemps qu elle garde sa foi et son roi. £Ue ne succombe qu après la dissolution intérieure, par des sectes d'athées et des factions démocratiques. Si Rome avait eu un pouvoir héréditaire,. le Bas-Empire ne serait jamais venu. La liberté et la justice se seraient rétablies avec les Gernianicus et les Britannicus, héritiers légitimes. L'empire de Rome était pour ainsi dire électif. Les Prétoriens en furent les véritables électeurs ; de là sont venus * les Galba, les Othon et les Vitellius. Rome a été vaincue par des barbares qui n'avaient pour eux qu'un commencement du principe héréditaire. Ces barbares, complétant ce principe par le christianisme, l'ont introduit en France, non sans des luttes et des déchirements intérieurs. Depuis, la France n'a jamais été vaincue un jour sans prendre une revanche éclatante le lendemain. Si pourtant. La France a été vaincue en 4 81 3 et 1 84 5. Mais elle n'avait plus son talisman. Elle était sous le joug d'un usurpateur.
La France doit l'unité de son territoire et de sa langue à l'hérédité. On connaît l'histoire de la féodalité, la lutte soutenue durant des siècles par la monarchie contre les grands feudataires, véritables communistes du pouvoir, qui, sous prétexte de liberté^ d'égalité et de bien public, ont failli livrer la
France d'abord aux Normands, puis aux Anglais, puis enfin aux Espagnol. Otez à la France ce pivot d'unité nationale, et tôt ou tard l'antagonisme des provinces renaîtra. Aujourd'hui neuf millions de votants décernent le pouvoir. Qui vous dit qne demain ces neuf millions de votants ne se transformeront pas en neuf groupes divisés, dont chacun votera comme un seul homme? Depuis Louis XI et Richelieu, les provinces françaises n'ont plus songé à leur indépendance politique et provinciale. A peine la République a-t-elle paru, que le fédéralisme surgit ae nouveau. I^a République a été forcée de se déclarer une et indivisible^ et de maintenir cette indivisibilité par la guillotine en permanence. Jamais roi de France ne s'est avisé de déclarer la patrie une et indivi>ib]e. Cela s'entendait de soi-même. La France a eu le rare bonheur de n'avoir jamais subi un pouvoir électif, c'est-à-dire un pouvoir rééligible au bout d*uu certain temps. Quatre-vingttreize en fut la première exception. C'est à cette seule circonstance que la France doit son affranchissement de Rome, longtemps avant la réforme, et sans changer de religion. L'empereur électif Henri IV, ce fier JEIohenstaufen, a fléchi le e^enou devant le pape qui le déposa. Mais Philippe-le Bel, fort de son droit héréditaire, brave à lui tout seul Rome et ses foudres.
Des esprits à courte vue, ont vu dans cette résistance triomphante, une atteinte portée à la religion. Or, c'est cette même France qui, grâce à cette indépendance pol i t ique,est restée catholique, et l'atnée de l'église romaine. Les princes anglais et allemands, n'ont embrassé le protestantisme que dans le but de s'affranchir de Rome. C'est à la victoire de Philippe le Bel, que la France doit la conversion de Henri IV.