‹ Génie du christianisme: et Défense du génie du christianisme: avec notes et éclaircissementsChapitre 178 sur 322 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

dez-vous, sont arrêtés, mis aux fers, et envoyés en France aux galères.

Le père Lamberville avoit ignoré le dessein secret du commandant, et il avoit agi de si bonne foi qu'il étoit demeuré au milieu des sauvages. Quand il apprit ce qui étoit arrivé, il se crut perdu. Les anciens le firent appeler ; il les trouva assemblés au conseil, le visage sévère et l'air menaçant. Un d'entre eux lui raconta avec indignation la trahison du gouverneur, puis il ajouta :

« On ne sauroit disconvenir que toutes sortes de raisons ne nous autorisent à te traiter en ennemi , mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te connoissons trop pour n'être pas persuadés que ton cœur n'a point de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te croyons innocent et que tu détestes sans doute autant que nous... Il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici : tout le monde ne t'y rendroit peut-être pas la même justice; et quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre, elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré nos chefs à un dur et rude esclavage, et elle n'écoutera plus que sa fureur à laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire i. »

Après ce discours, on contraignit le missionnaire de partir, et on lui donna des guides qui le conduisirent par des routes détournées au delà de la frontière. Louis XIV fit relâcher les Indiens aussitôt qu'il eut appris la manière dont on les avoit arrêtés. Le chef qui avoit harangué le père Lamberville se convertit peu de temps après, et se retira à Québec. Sa conduite en cette occasion fut le premier fruit des vertus du christianisme qui commençoit à germer dans son cœur.

Mais aussi quels hommes que les Brébeuf, les LallemantT les Jogues, qui réchauffèrent de leur sang les sillons glacés de la Nouvelle-France! J'ai rencontré moi-même un de ces apôtres au milieu des solitudes américaines. Un matin que je cheminois lentement dans les forets, j'aperçus venant à moi un grand vieillard à barbe blanche, vêtu d'une longue robe, lisant attenti-

1. Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, ia-4°, t. I, liv. xr, p. 511. II. 12

gOg GÉNIE DU CHRISTIANISME.

vement dans un livre et marchant appuyé sur un bâton ; il étoit tout illuminé par un rayon de l'aurore qui tomboit sur lui à travers le feuillage des arbres : on eût cru voir Thermosiris sortant du bois sacré des Muses, dans les déserts de la Haute- Egypte. C'étoit un missionnaire de la Louisiane; il revenoit de la^Nouvelle-Oiiéans, et retournoit aux Illinois, où il dirigeoit un petit troupeau de François et de sauvages chrétiens. Il m'accompagna pendant plusieurs jours : quelque diligent que je fusse au matin , je trouvois toujours le vieux voyageur levé avant moi et disant son bréviaire en se promenant dans la forêt. Ce saint homme avoit beaucoup souffert ; il racontoit bien les peines de sa vie; il en parloit sans aigreur, et surtout sans plaisir, mais avec sérénité : je n'ai point vu un sourire plus paisible que le sien. Il citoit agréablement et souvent des vers de Virgile et même d'Homère, qu'il appliquoit aux belles scènes qui se succédoient sous nos yeux ou aux pensées qui nous occupoient, Il me parut avoir des connoissances en tous genres, qu'il laissoit à peine apercevoir sous sa simplicité évangélique; comme ses prédécesseurs les apôtres, sachant tout il avoit l'air de tout ignorer. Nous eûmes un jour une conversation sur la révolution françoise, et nous trouvâmes quelque charme à causer des troubles des hommes dans les lieux les plus tranquilles. Nous étions assis dans une vallée, au bord d'un fleuve dont nous ne savions pas le nom, et qui depuis nombre de siècles rafraîchissoit de ses eaux cette rive inconnue : j'en fis faire la remarque au vieillard qui s'attendrit; les larmes lui vinrent aux yeux à cette image d'une vie ignorée sacrifiée dans les déserts à d'obscurs bienfaits.

Le père Gharlevoix nous décrit ainsi un des missionnaires du Canada :

« Le père Daniel étoit trop près de Québec pour n'y pas faire un tour avant de reprendre le chemin de sa mission. . .

Il arriva au port dans un canot, l'aviron à la main , accompagné de trois ou quatre sauvages, les pieds nus, épuisé de force, une chemise pourrie et une soutane toute déchirée sur son corps décharné, mais avec un visage content et charmé de la vie qu'il menoit, et inspirant, par son air et par ses discours, l'envie

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