QUATRIÈME PARTIE
la forest, il rencontra quatre escuyers qui menoient quatre blancs dextriers en dextre. » Son devoir, dans les duels et batailles, étoit de fournir des armes à son chevalier, de le relever quand il étoit abattu, de lui donner un cheval frais, de parer les coups qu'on lui portoit, mais sans pouvoir combattre lui-même.
Enfin, lorsqu'il ne manquoit plus rien aux qualités du poursuivant d'armes, il étoit admis aux honneurs de la chevalerie. Les lices d'un tournoi, un champ de bataille,* le fossé d'un château, la brèche d'une tour, étoient souvent le théâtre honorable où se conféroit l'ordre des vaillants et des preux. Dans le tumulte d'une mêlée, de braves écuyers tomboient aux genoux du roi ou du général, qui les créoit chevaliers en leur frappant sur l'épaule trois coups du plat de son épée. Lorsque Bavard eut conféré la chevalerie à François Ier : « Tu es bien heureuse, dit-il en s'adressant à son épée, d'avoir aujourd'hui, à un si beau et si puissant roi, donné l'ordre de la chevalerie; certes, ma bonne épée, vous serez comme reliques gardée, et sur toute autre honorée. » Et puis, ajoute l'historien, fit deux saults; et après remit au fourreau son espée.
A peine le nouveau chevalier jouissoit-il de toutes ses armes qu'il brûloit de se distinguer par quelques faits éclatants. Il alloit par monts et par vaux, cherchant périls et aventures; il traversoit d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes. Vers le soir il s'approchoit d'un château dont il apercevoit les tours solitaires; il espéroit achever dans ce lieu quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissoit sa visière et se recommandoit à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se faisoit entendre. Sur les faîtes du château s'élevoit un heaume, enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les ponts-levis s'abaissoient, et l'aventureux voyageur entroit dans ce manoir écarté. S'il vouloit rester inconnu, il couvroit son écu dune housse, ou d'un voile vert, ou d'une guimpe plus fine que fleur de lys. Les dames et les damoisclles s'empressoient de le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvoit son hôte dans la joie : « Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de table, étant l'hiver auprès d'un
bon feu, dans la salle bien jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers, s'entretenoit avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison, jusqu'aux derniers varlets, se mêloit d'aimer1. »
Ces fêtes de châteaux avoient toujours quelque chose d'énigmatique : c'étoit le festin de la licorne, le vœu du paon ou du faisan. On y voyoit des convives non moins mystérieux, les chevaliers du Cygne, de l'Écu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence; guerriers qui n'étoient connus que par les devises de leurs boucliers et par les pénitences auxquelles ils s'étoient soumis2.
Des troubadours, ornés de plumes de paon, entroient dans la salle vers la fin de la fête, et chantoient des lays d'amour :
Armes, amours, déduit, joie et plaisance, Espoir, désir, souvenir, hardement, Jeunesse, aussi manière et contenance, Humble regard, trait amoureusement, Gents corps, jolis, parez très-richement, Avisez bien ceste saison nouvelle ; Le jour de may, cette grandïeste et belle, Qui par le roy se fait à Sainct-Denys; A bien jouter gardez vostre querelle, Et vous serez honorez et chéris.
Le principe du métier des armes chevaleresque étoit
« Grand bruit au champ, et grand' joie au logis. » Bruits es chans, et joie à l'ostel.
Mais le chevalier arrivé au château n'y trouvoit pas toujours des fêtes; c'étoit quelquefois l'habitation d'une piteuse dame qui gémissoit dans les fers d'un jaloux : Le biau sire, noble, courtois et preux, à qui l'on avoit refusé l'entrée du manoir, passoit la nuit au pied d'une tour d'où il entendoit les soupirs de quelque Gabrielle qui appeloit en vain le malheureux Couci. Le chevalier, aussi tendre que brave, juroit, par sa durandal et son aquitain, sa fidèle épée et son coursier rapide, de défier