QUATRIEME PARTIE
pour lui auprès de Cicéron, qui ne peut s'empêcher d'en être indigné1.
Si donc les Romains tombèrent dans la servitude, ils ne durent s'en prendre qu'à leurs moeurs. C'est la bassesse qui produit d'abord la tyrannie, et, par une juste réaction, la tyrannie prolonge ensuite la bassesse. Ne nous plaignons plus de l'état actuel de la société : le peuple moderne le plus corrompu est un peuple sage auprès des nations païennes.
Quand on supposeroit un instant que Tordre politique des anciens fût plus beau que le nôtre, leur ordre moral n'approcha jamais de celui que le christianisme a fait naître parmi nous. Et comme enfin la morale est en dernier lieu la base de toute institution sociale, jamais nous n'arriverons à la dépravation de l'antiquité tandis que nous serons chrétiens.
Lorsque les liens politiques furent brisés à Rome et dans la Grèce, quel frein resta-t-il aux hommes? Le culte de tant de divinités infâmes pouvoit-il maintenir des mœurs que les lois ne soutenoient plus? Loin de remédier à la corruption, il en devint un des agents les plus puissants. Par un excès de misère qui fait frémir, l'idée de l'existence des dieux, qui nourrit la vertu chez les hommes, entretenoit les vices parmi les païens, et sembloit éterniser le crime, en lui donnant un principe d'éternelle durée.
Des traditions nous sont restées de la méchanceté des hommes et des catastrophes terribles qui n'ont jamais manqué de suivre la corruption des mœurs. Ne seroit-il pas possible que Dieu eût combiné l'ordre physique et moral de l'univers de manière qu'un bouleversement dans le dernier entraînât des changements nécessaires dans l'autre, et que les grands crimes amenassent naturellement les grandes révolutions? La pensée agit sur le corps d'une manière inexplicable; l'homme est peut-être la pensée du grands corps de l'univers. Cela simplifieroit beaucoup la nature et agrandiroit prodigieusement la sphère de l'homme; ce seroit aussi une clef pour l'explication des miracles, qui rentreroient dans le cours
1. L'intérêt de la somme étoit de quatre pour cent par mois. (Yid. Ciceu., Epict. ad AU., lib. vi, epist. n.)
ordinaire des choses. Que les déluges, les embrasements, le renversement des États eussent leurs causes secrètes dans les vices de l'homme; que le crime et le châtiment fussent les deux poids moteurs placés dans les deux bassins de la balance morale et physique du monde, la correspondance seroit belle, et ne feroit qu'un tout d'une création qui semble double au premier coup d'oeil.
Il se peut donc faire que la corruption de l'empire romain ait attiré du fond de leurs déserts les barbares qui, sans connoître la mission qu'ils avoient de détruire, s'étoient appelés par instinct le fléau de Dieu1. Que fût devenu le monde si la grande arche du christianisme n'eût sauvé les restes du genre humain de ce nouveau déluge? Quelle chance restoit-il à la postérité? où les lumières se fussent-elles conservées?
Les prêtres du polythéisme ne formoient point un corps d'hommes lettrés, hors en Perse et en Egypte; mais les mages et les prêtres égyptiens, qui d'ailleurs ne communiquoient point leurs sciences au vulgaire, n'existoient déjà plus en corps lors de l'invasion des barbares. Quant aux sectes philosophiques d'Athènes et d'Alexandrie, elles se renfermoient presque entièrement dans ces deux villes, et consistoient tout au plus en quelques centaines de rhéteurs, qui eussent été égorgés avec le reste des citoyens.
Point d'esprit de prosélytisme chez les anciens; aucune ardeur pour enseigner; point de retraite au désert pour y vivre avec Dieu et pour y sauver les sciences. Quel pontife de Jupiter eût marché au-devant d'Attila pour l'arrêter? Quel lévite eût persuadé à un Alaric de retirer ses troupes de Rome? Les barbares qui entroient dans l'empire étoient déjà à demi chrétiens; mais voyons-les marcher sous la bannière sanglante du dieu de la Scandinavie ou des Tartares, ne rencontrant sur leur route ni une force d'opinion religieuse qui les oblige à respecter quelque chose, ni un fonds de mœurs qui commence à se renouveler chez les Romains par le christianisme : n'en doutons point, ils eussent tout détruit. Ce fut même le projet d'Alaric : « Je sens en moi, disoit ce roi barbare, quelque chose qui me