QUATRIEME PARTIE
superstition. Le genre humain avoit-il fait des progrès parce que Néron ne croyoit plus aux dieux du Capitole * et qu'il souilloit par mépris les statues des dieux?
Tacite prétend qu'il y avoit encore des mœurs au fond des provinces 2 ; mais ces provinces commençaient à devenir chrétiennes3, et nous raisonnons dans la supposition que le christianisme n'eût pas été connu, et que les barbares ne fussent pas sortis de leurs déserts. Quant aux armées romaines, qui vraisemblablement auroient démembré l'empire, les soldats en étoient aussi corrompus que le reste des citoyens, et l'eussent été bien davantage s'ils n'avoient été recrutés parmi les Goths et les Germains. Tout ce que l'on peut conjecturer, c'est qu'après de longues guerres civiles et un soulèvement général qui eût duré plusieurs siècles, la race humaine se fût trouvée réduite à quelques hommes errants sur des ruines. Mais que d'années n'eût-il point fallu à ce nouvel arbre des peuples pour étendre ses rameaux sur tant de débris! Combien de temps les sciences, oubliées ou perdues, n'eussent-elles point mis à renaître, et dans quel état d'enfance la société ne seroit-elle point encore aujourd'hui !
De même que le christianisme a sauvé la société d'une destruction totale, en convertissant les barbares et en recueillant les débris de la civilisation et des arts, de même il eût sauvé le monde romain de sa propre corruption, si ce monde n'eût point succombé sous des armes étrangères : une religion seule peut renouveler un peuple dans ses sources. Déjà celle du Christ rétablissoit toutes les bases morales. Les anciens admettoient l'infanticide et la dissolution du lien du mariage, qui n'est en effet que le premier lien social; leur probité et leur justice étoient relatives à la patrie : elles ne passoient pas les limites de leurs pays. Les peuples en corps avoient d'autres principes
1. Tacit., Ann., lib. xiv ; Suet., in Ner, Religionum usquequaque contemptor prœter unius deœ Syriœ. Hanc mox ita sprevit, ut urina contaminaret.