PAR M. DE LA RENAUDIÈRE
Quand du brûlant Cancer les fécondes chaleurs Jaunissent les moissons et colorent les fleurs, Belle de tous ses dons, la brillante nature Revêt avec orgueil l'éclat de sa parure, Et l'Été sur son trône, au milieu de sa cour, Apparoît, rayonnant de tous les feux du jour. Dans les champs fortunés qu'embellit sa présence, Tout assure un plaisir ou promet l'abondance. L'homme, rempli d'espoir dans ces jguts radieux,
1. L'auteur de ce petit poëme avoit traité ce sujet d'après ses propres idées, ou plutôt d'après celles que lui avoit inspirées la vue d'une procession à C... Quelques pensées, en petit nombre, se sont trouvées être celles que M. de Chateaubriand a exprimées. Cette pièce avoit déjà paru dans le Mercure du 2 juillet 1808; la version que nous donnons ici contient quelques additions qui nous ont été communiquées par l'auteur.
(Note de l'Éditeur.)
Elève un chant d'amour vers la voûte des cieux ;
Et la religion se parant de guirlandes,
Au roi de l'univers apporte ses offrandes.
Éloigné des cités, dans le calme des champs,
Oh ! combien me charmoient ces hommages touchants !
Ces lieux semblent porter à la reconnoissance.
Tout d'un ciel bienfaisant y montre la puissance :
Nos vœux y sont plus purs, tout y peint la candeur,
Et la bouche y dit mieux ce qu'a senti le cœur.
Le tableau séduisant de la pompe champêtre
A mon œil enchanté semble encore apparoître :
Je revois la douceur des fêtes des hameaux,
Et cette heureuse image appelle mes pinceaux.
Déjà l'astre du jour, poursuivant sa carrière,
Laissoit tomber sur nous des torrents de lumière,
Et dans un ciel d'azur s'avançoit radieux;
Près du temple, à l'entour des tombes des aïeux,
Qui, dépouillant leur deuil, couvertes de verdure,
Sembloient de l'espérance accueillir la parure,
Le hameau s'assembloit en groupe séparé.
Oh! comme avec délices, en ce jour désiré,
Il revoit tout l'éclat des fêtes solennelles
Que proscrivit l'athée et ses lois criminelles !
Comme alors, éprouvant un plaisir enchanteur,
La foule avec transport accueillit son pasteur!
Il alloit revêtir ses parures sacrées,
Dans un coupable oubli trop longtemps demeurées !
Tel, au trépas ravi, l'heureux convalescent
Jette sur la nature un coup d'œil caressant ;
Tel l'antique pasteur, recouvrant sa patrie,
Aux plus doux sentiments ouvre une âme attendrie.
Pendant nos jours de deuil et nos maux passagers,
Dix ans d'exil coulés- sut des bords étrangers
Payèrent ses vertus et surtout son courage.
Souvent il demandoit, sur un lointain rivage,
L'église où du Très-Haut il chantoit les faveurs,
Où son discours sans art captivoit tous les cœurs,
Le jardin qu'il planta, ses amis de l'enfance,
Son simple presbytère et sa modeste aisance.
Hé bien, il les revoit, ces objets désirés :
Son âme oublie alors tous les maux endurés,
Et malgré leurs rigueurs et son sort moins prospère,
Il fait pétrir encor le pain de la misère.
Bientôt l'airain bruyant, dans les airs entendu,
Annonça du départ le moment attendu ;
Le hameau s'avançoit partagé sur deux files.
Fuyez loin de ces lieux, faste brillant des villes :
Là ne se montroient pas ces tissus précieux ;
L'or, l'opale, l'azur n'y frappoient point les yeux;
Des bouquets sans parfum enfants de l'imposture,
N'y chargeoient point l'autel du Dieu de la nature.
Et des puissants du jour l'orgueilleuse grandeur N'y venoit point du luxe étaler la splendeur. Combien je préférois la pompe du village ! Modeste, sans apprêts, et même un peu sauvage, Sa vue attendrissoit le cœur religieux.
D'abord des laboureurs, vieux enfants de ces lieux, Au front chauve attestant leur utile existence, Sans ordre s'avançoient et prioient en silence Le cortège pieux, non loin, à mes regards, Se montroit précédé des sacrés étendards; Le feuillage bientôt le couvroit de son ombre. Dans un sentier profond, asile frais et sombre, La fouie se pressoit sur les pas de son Dieu Et de ses chants sacrés venoit remplir ce lieu. Devant le Roi des rois, sous ces vertes feuillées, Les jeunes villageois de roses effeuillées Sur la terre à l'envi parsemoient les couleurs; Et, mêlant son parfum à celui de ses fleurs, L'encens, qui de Saba fit l'antique opulence, Comme un nuage au loin qui dans l'air se balance, S'élevoit lentement et planoit sur les champs. Aux voix des laboureurs entremêlant leurs chants, Les oiseaux s'unissoient à ces pompes rustiques, Et, de son palais d'or embrasant les portiques, Le soleil, couronné d'une immense splendeur, Sur ces arbres touffus arrêtoit son ardeur. J'aimois, j'aimois à voir ce peuple des villages Sous la feuille des bois, ainsi qu'aux premiers âges, Célébrant l'Éternel et lui portant ses vœux. Ils ne demandoient pas, ces hommes vertueux, L'éclat de nos palais, le luxe de nos villes Et nos plaisirs bruyants et nos grandeurs serviles. « Bénissez, disoient-ils, nos troupeaux et nos blés, «c Que nos enfants un jour, près de nous rassemblés, t Sur l'hiver de nos ans répandent quelques charmes; « Que leur destin jamais ne provoque nos larmes ; « Et, simples dans nos goûts, heureux d'être chéris, a Toujours de nos vergers que nos cœurs soient épris. De sa pompe sacrée alors la troupe sainte Du modeste hameau vint réjouir l'enceinte. Quel spectacle touchant s'offroit à mes regards ! Retenus par les ans, quelques foibles vieillards, Adorant l'Eternel au seuil de leurs chaumières, Regrettaient leur printemps et leurs forces premières. Consolez-vous, vieillards : vos champs fertilisés. Vos jours laborieux dans les travaux usés, Votre âme, qui toujours, fermée à la vengeance, Consola le malheur, accueillit l'indigence, De l'asile des cieux vous promet la douceur. Mais déjà tout ici vous offre le bonheur; Tos fils, à votre aspect redoublant d'allégresse
D'un sourire d'amour charment votre vieillesse :
Ce sourire d'amour a calmé vos douleurs.
Au retour de la fête, au déclin des chaleurs,
Alors que l'horizon, moins brûlant et plus sombre,
Se bordera de pourpre, avant-coureur de l'ombre,
Et que le vent du soir glissera dans les bois,
Ils viendront, réunis devant vos humbles toits,
De l'amour filial épuiser les délices;
Leurs jeux s'embelliront sous vos heureux auspices,
Et du vieux patriarche, en ces jours enchantés,
Vous croirez retrouver les douces voluptés.
Je vous quitte : la fête à la suivre m'engage.
Non loin, couvert de lierre et rembruni par l'âge,
Un chêne vénérable étendoit ses rameaux.
Là, dès le point du jour les vierges des hameaux
Élevoient sous son ombre un trône de verdure ;
La mousse en longs festons en formoit la bordure,
Le lis aux deux côtés balançoit sa blancheur,
Et la rose, en bouquet, y montroit sa fraîcheur :
L'Éternel sur ce trône, orné par l'innocence,
Devoit quelques instants reposer sa puissance.
A l'aspect de ces lieux, je sentis dans mon cœur
Couler d'un calme pur la secrète douceur,
Et ma pensée, alors tranquille et solitaire,
Pour un monde meilleur abandonnoit la terre.
Alors, faisant cesser ce calme solennel,
Le hameau lentement environna l'autel.
Avec quel saint respect le pasteur du village,
Seul, et foulant les fleurs qui couvrent son passage,
Porte le Roi des rois et l'élève à nos yeux
Sous l'emblème immortel d'un pain mystérieux!
La foule tout à coup, prosternée en silence,
Du Roi de l'univers adora la présence.
Chacun crut que son Dieu descendoit dans son cœur,
Non ce maître irrité, ce monarque vengeur,
Qui doit au dernier jour, s'armant d'un front sévère,
Au fracas de la foudre apparoître à la terre,
Et, juge sans pardon, au monde épouvanté
De ses arrêts divins proclamer l'équité,
Mais un Dieu tempérant tout l'éclat dont il bril>e,
Tel qu'un père adoré se montre à sa famille,
Accueillant l'infortune et portant dans les cœurs
L'espoir d'un meilleur sort et l'oubli aes douleurs.
Vers le séjour antique où se plaît la Prière Le hameau dirigeoit sa modeste bannière. Quel groupe harmonieux, marchant confusément, Non loin du dais sacré se montre en ce moment? J'aperçois, de respect et d'amour entourées, Les mèresdu hameau de leurs enfants parées.
Tout sourit à leurs yeux dans ce jour de bonheur, Et leurs yeux laissent voir les plaisirs de leur coeur. Là de jeunes beautés, de lin blanc revêtues, Unissant à l'envi leurs grâces ingénues, Semblent à l'œil charmé reproduire en ce jour Ces anges embellis d'innocence et d'amour. Toutes suivoient le Dieu que fêtoit la nature ; Leur voix comme leur cœur ignoroit l'imposture; La Piété fidèle, aux charmes si touchants, Par leur bouche exhaloit la douceur de ses chants, Et, portés dans les airs jusqu'aux divins portiques, Ces chants sembloient s'unir aux célestes cantiques. Bientôt du temple saint le cortège pieux . En foule vint remplir les murs religieux, Et bientôt commença l'auguste sacrifice : Ce mystère d'amour qui rend le ciel propice, Qui peut même des morts abréger la douleur, Des pompes de ce jour termina la splendeur.
NOTE XLIII, page 113.
L'auteur du poëme de la Pitié, Jacques Delille, n'a pas dédaigné d'emprunter aussi quelques traits au chapitre sur la fête des Rogations.
Enfin on la revoit dans la saison nouvelle,
Cette solennité si joyeuse et si belle,
Où la religion, par un culte pieux,
Seconde des hameaux les soins laborieux;
Et dès que mai sourit les agrestes peuplades
Reprennent dans les champs leurs longues promenades.
A peine de nos cours le chantre matinal
De cette grande fête a donné le signal,
Femmes, enfants, vieillards, rustique caravane,
En foule ont déserté le château, la cabane.
A. la porte du temple, avec ordre rangé,
En deux files déjà le peuple est partagé.
Enfin paroît du lieu le curé respectable,
Et du troupeau chéri le pasteur charitable.
Lui-même il a réglé l'ordre de ce beau jour,
La route, les repos, le départ, le retour.
Ils partent : des zéphyrs l'haleine printanière
Souffle et vient se jouer dans leur riche bannière;
Puis vient la croix d'argent, et leur plus cher trésor,
Leur patron, enfermé dans sa chapelle d'or,
Jadis martyr, apôtre, ou pontife des Gaules.
Sous ce poids précieux fléchissent leurs épaules.
De leurs aubes de lin et de leurs blancs surplis
Le vent frais du matin fait voltiger les plis;
La chape aux bosses d'or, la ceinture de soie,
Dans les champs étonnés en pompe se déploie ;
Et de la piété l'imposant appareil
Vient s'embellir encore aux rayons du soleiL
le chef de la prière et l'âme de la fête,
Le pontife sacré, marche et brille à leur tête,
Murmure son bréviaire, ou, renforçant ses sons,
Entonne avec éclat des hymnes, des répons.
Chacun charme à son gré le saint itinéraire :
Dans ses dévotes mains l'un a pris son rosaire;
Du chapelet pendant l'autre parcourt les grains;
Un autre, tour à tour invoquant tous les saints,
Pour obtenir des cieux une faveur plus grande,
Épuise tous les noms de la vieille légende ;
L'autre, dans la ferveur de ses pieux accès,
Du prophète royal entonne les versets.
Leurs prières, leurs vœux, leurs hymnes se confondent
L'Olympe en retentit, les coteaux leur répondent;
Et du creux des rochers, des vallons et des bois,
L'écho sonore écoute et répète leurs voix ;
Leurs chants montent ensemble à la céleste voûte. Ils marchent : l'aubépine a parfumé leur route ;
On côtoie en chantant le fleuve, le ruisseau ;
Un nuage de fleurs pleut de chaque arbrisseau,
Et leurs pieds, en glissant sur la terre arrosée,
En liquides rubis dispersent la rosée.
On franchit les forêts, les taillis, les buissons,
Et la verte pelouse et les jaunes moissons.
Quelquefois, au sommet d'une haute colline
Qui sur les champs voisins avec orgueil domine,
L'homme du ciel étend ses vénérables mains;
Pour la grappe naissante et pour les jeunes grains
U invoque le ciel. Comme la fraîche ondée
Baigne, en tombant des cieux, la terre fécondée,
Sur les fruits et les blés nouvellement éclos
Les bénédictions descendent à grands flots.
Les coteaux, les vallons, les champs se réjouissent,
Le feuillage verdit, les fleurs s'épanouissent ;
Devant eux, autour d'eux, tout semble prospérer,
L'espoir guide leurs pas : prier, c'est espérer.
L'Espérance au front gai plane sur les campagnes,
Sur le creux des vallons, sur le front des montagnes,
Trouvent-ils en chemin, sous un chêne, un ormeau,
Une chapelle agreste, un patron du hameau...
Là s'arrêtent leurs pas; le simulacre antique
Reçoit leurs simples vœux et leur hymne rustique.
La nuit vient : on repart, et jusques au réveil
Des songes fortunés vont bercer leur sommeil ;
Un rêve heureux remplit leurs celliers et leurs granges D'abondantes moissons, de fertiles vendanges;
Et jusques à l'aurore ils pressent, assoupis,
Des oreillers de fleurs et des chevets d'épis.
Ils pensent voir les fruits, les gerbes qu'ils attendent,
Et jouissent déjà des trésors qu'ils demandent.
O riant Chanonat! ô fortuné séjour!
Je croirai voir encor ces beaux lieux, ce beau jour,
Où, fier d'accompagner le saint pèlerinage,
Enfant, je me mêlois aux enfants du village !
Hélas! depuis longtemps je n'ai vu ces tableaux!
(Note de l'Éditeur.)
NOTE XLIV, page 123.
Les Feralia des anciens Romains différaient de notre Jour des Morts en ce qu'elles ne se célébraient qu'à la mémoire des citoyens morts dans l'année. Elles commençoient le 18 du mois de février, et duroient onze jours consécutifs. Pendant tout ce temps les mariages] étoient interdits, les sacrifices suspendus, les statues des dieux voilées et les temples fermés. Nos services anniversaires , ceux du septième, | du neuvième et du quarantième jour, nous viennent des Romains, qu les tenoient eux-mêmes des Grecs. Ceux-ci avoient èvayi<j[j.a-a , les obsèques et les offrandes qu'on faisoit pour les âmes aux dieux infernaux; vexuaia, les funérailles; Tapyj^aToc, les enterrements ; | ewaxa, la neuvaine; ensuite les Triacades et Triacontades , le tren-j tième jour.
Les Latins avoient Justa , Exsequiœ , Inferiœ , Parentationes 1 : NovendiaLia, Denicalia, Februa, Feralia.
Quand le mourant étoit près d'expirer, son ami, ou son plusj proche parent, posoit sa bouche sur la sienne pour recueillir son dernier soupir; ensuite le corps étoit livré aux pollincteurs, aux libitinaires, aux vespilles, aux désignateurs , chargés de le laver, de l'embaumer, de le porter au sépulcre ou au bûcher avec les cérémonies accoutumées. Les pontifes et les prêtres marchoient devant le convoi, où l'on portoit les tableaux des ancêtres du mort, des couronnes et des trophées. Deux chœurs , l'un chantant des airs vifs et gais, l'autre des airs lents et tristes, précédoient la pompe. Lesi anciens philosophes se figuraient que l'âme (qu'ils disoient n'être qu'une harmonie) remontoit au bruit de ces concerts funèbres dans l'Olympe, pour y jouir de la mélodie des cieux, dont elle étoit une émanation {Vid. Macrobe sur le Songe de Scipion). Le corps étoit déposé au sépulcre ou dans l'urne funéraire, et l'on prononcoit sur lui le dernier adieu : Vale, vale, mie ! Nos te ordine quo natura permiserit sequemur !
Le lecteur trouvera ici avec plaisir une citation du beau poëme de M. de Fontanes sur le Jour des Morts dans une campagne.
Déjà du haut des cieux le cruel Sagittaire
Avoit tendu son arc et ravageoit la terre ;
Les coteaux et les champs, et les prés défleuris,
N'offroient de toutes parts que de vastes débris :
Novembre avoit compté sa première journée.
Seul alors, et témoin du déclin de l'année,
Heureux de mon repos, je vivois dans les champs.
Et quel poëte épris de leurs tableaux touchants,
Quel sensible mortel des scènes de l'automne
N'a chéri quelquefois la beauté monotone I
Oh ! comme avec plaisir la rêveuse douleur
Le soir foule à pas lents ces vallons sans couleur,
Cherche les bois jaunis, et se plaît au murmure
Du vent qui fait tomber leur dernière verdure !
Ce bruit sourd a pour moi je ne sais quel aftrait.
Tout à coup si j'entends s'agiter la forêt,
D'un ami qui n'est plus la voix longtemps chérie
Me semble murmurer dans la feuille flétrie.
Aussi c'est dans ce temps que tout marche au cercueil,
Que la Religion prend un habit de deuil ;
Elle en est plus auguste, et sa grandeur divine
Croît encore à l'aspect de ce monde en ruine.
Aujourd'hui, ramenant un usage pieux,
Sa voix rouvroit l'asile où dorment nos aïeux.
Hélas! ce souvenir frappe encor ma pensée.
L'aurore paroissoit; la cloche balancée,
Mêlant un son lugubre aux sifflements du nord,
Annonçoit dans les airs la fête de la Mort.
Vieillards, femmes, enfants, accouroient vers le temple.
Là préside un mortel dont la voix et l'exemple
Maintiennent dans la paix ses heureuses tribus,
Un prêtre, ami des lois et zélé sans abus,
Qui, peu jaloux d'un nom, d'une orgueilleuse mitre,
Aimé de son troupeau, ne veut point d'autre titre,
Et, des apôtres saints fidèle imitateur,
A mérité comme eux ce doux nom de pasteur.
Jamais dans ses discours une fausse sagesse
Des fêtes du hameau n'attrista l'allégresse.
Il est pauvre, et nourrit le pauvre consolé ;
Près du lit des vieillards quelquefois appelé,
Il accourt, et sa voix, pour calmer leur souffrance,
Fait descendre auprès d'eux la paisible espérance.
c Mon frère, de la mort ne craignez point les coups,
« Vous remontez vers Dieu, Dieu s'avance vprs vous. »
Le mourant se console, et sans terreur expire.
Lorsque de ses travaux l'homme des champs respire,
Qu'il laisse avec le bœuf reposer le sillon,
Ce pontife sans art, rustique Fénelon,
Nous lit du Dieu qu'il sert les touchantes paroles.
Il ne réveille pas ces combats des écoles ;
Ces tristes questions qu'agitèrent en vain
Et Thomas, et Prosper, et Pelage, et Calvin.
Toutefois, en ce jour de grâce et de vengeance,
A ces enfants chéris que charmoit sa présence,
Et loin d'armer contre eux le céleste courroux,
Il rappela l'objet qui les rassembloit tous ;
Il sut par l'espérance adoucir la tristesse.
« Hier, dit-il, nos chants, nos hymnes d'allégresse
« Célébroient à l'envi ces morts victorieux
« Dont le zèle enflammé sut conquérir les cieux.
« Pour les mânes plaintifs, à la douleur en proie,
« Nous pleurons aujourd'hui; notre deuil est leur joie :
« La puissante prière a droit de soulager
« Tous ceux qu'éprouve encore un tourment passager.
« Allons donc visiter leur funèbre demeure.
« L'homme, hélas! s'en approche, y descend à toute heure.
t Consolons-nous pourtant : un céleste rayon
« Percera des tombeaux la sombre région.
« Oui, tous ses habitants, sous leur forme première,
« S'éveilleront surpris de revoir la lumière :
« Et moi, puissé-je alors vers un monde nouveau
« En triomphe à mon Dieu ramener mon troupeau ! t
Il dit, et prépara l'auguste sacrifice.
Tantôt ses bras tendus rendoient le ciel propice;
Tantôt il adoroit humblement incliné.
O moment solennel! Ce peuple prosterné;
Ce temple dont la mousse a couvert les portiques;
Ses vieux murs, son jour sombre et ses vitraux gothiques;
Cette lampe d'airain qui, dans l'antiquité
Symbole du soleil et de l'éternité,
Luit devant le Très-Haut, jour et nuit suspendue ;
La majesté d'un Dieu, parmi nous descendue ;
Les pleurs, les vœux, l'encens, qui montent vers l'autel,
Et de jeunes beautés qui, sous l'œil maternel,
Adoucissent encor, par leur voix innocente,
De la religion la pompe attendrissante;
Cet orgue qui se tait, ce silence pieux.
L'invisible union de la terre et des cieux,
Tout enflamme, agrandit, émeut l'homme sensible;
Il croit avoir franchi ce monde inaccessible
Où, sur des harpes d'or, l'immortel séraphin
Aux pieds de Jéhovah chante l'hymne sans fin.
C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre.
Il se cache au savant, se révèle au cœur tendre; Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir. Mais du temple à grands flots se hâtoit de sortir La foule, qui déjà, par groupe séparée, Vers le séjour des morts s'avançoit éplorée ; L'étendard de la croix marchoit devant nos pas. Nos chants majestueux, consacrés au trépas, Se mêloient à ce bruit précurseur des tempêtes; Des nuages obscurs s'étendoient sur nos têtes. Et nos fronts attristés, nos funèbres concerts Se conformoient au deuil et des champs et des airs.
Cependant du trépas on atteignoit l'asile. L'if, et le buis lugubre, et le lierre stérile, Et la ronce, alentour croissent de toutes parts; On y voit s'élever quelques tilleuls épars ; Le vent court en sifflant sur leur cime flétrie ; Non loin s'égare un fleuve ; et mon âme attendrie Vit dans le double aspect des tombes et des flots L'éternel mouvement et l'éternel repos.
Avec quel saint transport tout ce peuple champêtre, Honorant ses aïeux, aimoit à reconnoître La pierre ou le gazon qui cachoit leurs débris! Il nomme, il croit revoir tous ceux qu'il a chéris. Mais, hélas ! dans nos murs, de l'ami le plus tendre Où peut l'œil incertain redemander la cendre? Les morts en sont bannis, leurs droits sont violés, Et leurs restes sans gloire au hasard sont mêlés. Ah ! déjà contre nous j'entends frémir leurs mânes. Tremblons! malheur au temps, aux nations profanes, Chez qui, dans tous les cœurs, affoibli par degré, Le cuite des tombeaux cesse d'être sacré! Les morts ici du moins n'ont pas reçu d'outrage; Ils conservent en paix leur antique héritage. Leurs noms ne chargent point des marbres fastueux; Un pâtre, un laboureur, un fermier vertueux, Sous ces pierres sans art tranquillement sommeille. Elles couvrent peut-être un Turenne, un Corneille, Qui dans l'ombre a vécu, de lui-même ignoré. Eh bien, si, de la foule autrefois séparé, Illustre dans les camps, ou sublime au théâtre, Son nom charmoit encor l'univers idolâtre, Aujourd'hui son sommeil en seroit-il plus doux ?
De ce nom, de ce bruit dont l'homme est si jaloux, Combien auprès des morts j'oubliois les chimères! Ils réveilloient en moi des pensées plus austères. Quel spectacle! D'abord un sourd gémissement Sur le fatal enclos erra confusément.
Bientôt les vœux, les cris, les sanglots retentissent; Tous les yeux sont en pleurs, toutes les voix gémissent, Seulement j'aperçois une jeune beauté Dont la douleur se tait et veut fuir la clarté. Ses larmes cependant coulent en dépit d'elle ; Son œil est égaré, son pied tremble et chancelle ; Hélas ! elle a perdu l'amant qu'elle adoroit, Que son cœur pour époux se choisit en secret : Son cœur promet encor de n'être point parjure.
Une veuve, non loin de ce tronc sans verdure, Regrettoit un époux ; tandis qu'à ses côtés Un enfant qui n'a vu qu'à peine trois étés, Ignorant son malheur, pleuroit aussi comme elle. Là d'un fils qui mourut en suçant la mamelle Une mère au destin reprochoit le trépas, Et sur la pierre étroite elle attachoit ses bras. Ici des laboureurs, au front chargé de rides, Tremblants, agenouillés, sur des feuilles arides, Venoient encor prier, s'attendrir dans ces lieux, Où les redemandoit la voix de leurs aïeux.
Quelques vieillards surtout, d'une voix languissante,. Embrassoient tour à tour une tombe récente : C'étoit celle d'Hombert, d'un mortel respecté, Qui depuis neuf soleils en ces lieux fut porté. Il a vécu cent ans, il fut cent ans utile. Des fermes d'alentour le sol rendu fertile, Les arbres qu'il planta, les heureux qu'il a faits, A ses derniers neveux conteront ses bienfaits. Souvent on les vanta dans nos longues soirées, Lorsqu'un hiver fameux désoloit nos contrées,
Et que le grand Louis, dans son palais en deuil, Vaincu, pleuroit trop tard les fautes de l'orgueil, Hombert, dans l'âge heureux qu'embellit l'espéranco, Déjà d'un premier fils bénissoit la naissance. Le rigoureux janvier, ramenant l'aquilon, Détruit tous les trésors qu'attendoit le sillon : Sur les champs dévastés la mort seule domine ; Deux mois dans nos climats la hideuse Famine Courut seule et muette, en dévorant toujours. Hombert désespéré, sa femme sans secours, Voyoient le monstre affreux menacer leur asile ; Ils pleuroient sur leur fils, leur fils dormoit tranquillo. 0 courage! ô vertu! renfermant ses douleurs, Hombert pour la sauver fuit une épouse en pleurs. Soldat, il prend un glaive, il s'exile loin d'elle; Mais du milieu des camps sa tendresse fidèle A sa femme, à son fils, se hâtoit d'envoyer
Ce salaire indigent, noble fruit du guerrier. On dit que de Villars il mérita l'estime ; Et même sous les yeux de ce chef magnanime, Aux bataillons d'Eugène il ravit un drapeau. La paix revint, alors il revit son hameau, Et pour le soc paisible oublia son armure.
Son exemple, éclairant une aveugle culture,
Apprit à féconder ces domaines ingrats.
Ce rempart tutélaire, élevé par son bras,
Du fleuve débordé contient les eaux rebelles.
Que de fois il calma les naissantes querelles!
Lui seul para ces monts de leurs premiers raisins;
Et même il transplanta sur les mûriers voisins
Ce ver laborieux qui s'entoure en silence
Des fragiles réseaux filés pour l'opulence.
Tu méritois sans doute, ô vieillard généreux,
Les honneurs de ce jour, nos regrets et nos vœux :
Aussi le prêtre saint, guidant la pompe auguste,
S'arrêta tout à coup près des cendres du juste.
Là retentit le chant qui délivre les morts.
C'en est fait! et trois fois dans ses pieux transports
Le peuple a parcouru l'enceinte sépulcrale ;
L'homme sacré trois fois y jeta l'eau lustrale,
Et l'écho de la tombe, aux mânes satisfaits,
Répéta sourdement : Qu'ils reposent en paix!
Tout se tut ; et soudain, ô fortuné présage !
Le ciel vit s'éloigner les fureurs de l'orage;
Et brillant, au milieu des brouillards entr'ouverts,
Le soleil jusqu'au soir consola l'univers.
{Note de l'Éditeur.)
NOTE XLV, page 133.
« Au-dessus de Brig, la vallée se transforme en un étroit et inabordable précipice dont le Rhône occupe et ravage le fond. Là route s'élève sur les montagnes septentrionales, et l'on s'enfonce dans la plus sauvage des solitudes; les Alpes n'offrent rien de plus lugubre. On marche deux heures sans rencontrer la moindre trace d'habitation, le long d'un sentier dangereux, ombragé par de sombres forêts et suspendu sur un précipice dont la vue ne sauroit pénétrer l'obscure profondeur. Ce passage est célèbre par des meurtres, et plusieurs têtes exposées sur des piques étoient, lorsque je le traversai, la digne décoration de son affreux paysage. On atteint enfin le village de Lax, situé dans le lieu le plus désert et le plus écarté de cette contrée. Le sol sur lequel il est bâti penche rapidement vers le précipice, du fond
duquel s'élève le sourd mugissement du Rhône. Sur l'autre bord de cet abîme on voit un hameau dans une situation pareille ; les deux églises sont opposées l'une à l'autre, et du cimetière de l'une j'entendois successivement le chant des deux paroisses, qui sembloient se répondre. Que ceux qui connoissent la triste et grave harmonie des cantiques allemands les imaginent chantés dans ce lieu, accompagnés par le murmure éloigné du torrent et le frémissement du sapin. » (Lettres sur ta Suisse, de Williams Coxe, t. II, note de M. Ramond.)
NOTE XLVI, page 139.
MONUMENTS DÉTRUITS DANS l/ABBAYE DE SAINT-DENIS LES 6, 7 ET 8 AOUT 1793.
Nous donnerons ici au lecteur des notes bien précieuses sur les exhumations de Saint-Denis : elles ont été prises par un religieux de cette abbaye, témoin oculaire de ces exhumations.