‹ Génie du christianisme: et Défense du génie du christianisme: avec notes et éclaircissementsChapitre 277 sur 322 · Essai sur les Mœurs, chap. m. 2. Suet., m Nero · texte numérisé non relu

Essai sur les Mœurs, chap. m. 2. Suet., m Nero

Le passage de Tacite va nous apprendre maintenant quelle fut cette violence passagère exercée très-sciemment, non sur les juifs, mais sur les chrétiens.

« Pour détruire les bruits , Néron chercha des coupables , et fit souffrir les plus cruelles tortures à des malheureux , abhorrés pour leurs infamies, qu'on appeloit vulgairement chrétiens. Le Christ, qui leur donna son nom, avoit été condamné au supplice, sous Tibère, par le procurateur Ponce-Pilate, ce qui réprima pour un moment cette exécrable superstition. Mais bientôt le torrent se déborda de nouveau, non-seulement dans la Judée, où il avoit pris sa source, mais jusque dans Rome même, où viennent enfin se rendre et se grossir tous les égouts de l'univers. On commença par se saisir de ceux qui s'avouèrent chrétiens, et ensuite, sur leurs dépositions, d'une multitude immense, qui fut moins convaincue d'avoir incendié Rome que de haïr le genre humain; et à leur supplice on ajoutoit la dérision : on les enveloppoit de peaux de bêtes, pour les faire dévorer par les chiens; on les attachoit en croix où l'on enduisoit leur corps de résine , et l'on s'en servoit la nuit pour s'éclairer. Néron avoit cédé ses propres jardins pour ce spectacle, et dans le même temps il donnoit des jeux au cirque , se mêlant parmi le peuple en habit de cocher, ou conduisant les chars. Aussi, quoique coupables et dignes des derniers supplices, on se sentoit ému de compassion pour ces victimes qui sembloient immolées moins au bien public qu'aux passe-temps d'un barbare1. »

Les mouvements de compassion dont Tacite semble saisi à la fin de ce tableau contrastent bien tristement avec un auteur chrétien qui cherche à affoiblir la pitié pour les victimes. On voit que Tacite désigne nettement les chrétiens; il ne les confond point avec les Juifs, puisqu'il raconte leur origine et que, d'ailleurs, en parlant du siège de Jérusalem, il fait, dans un autre endroit, l'histoire des Hébreux et de la religion de Moïse. On devine pourtant ce qui fait avancer à Voltaire que les Romains croyoient persécuter des Juifs en persécutant les fidèles. C'est sans doute cette phrase : Moins convaincus d'avoir incendié Rome que de haïr le genre humain, que l'auteur de Y Essai "a interprétée des Juifs et non des chrétiens. Or, il ne s'est pas aperçu qu'il faisoit l'éloge de ces derniers, tout en les voulant priver de la pitié du lecteur. « C'est une grande gloire pour les chrétiens , dit Bossuet, d'avoir eu pour premier persécuteur le persécuteur du genre humain. » L'article de Voltaire nous fait faire un triste retour sur cet esprit de parti qui divise tous les hommes et étouffe chez eux les

1. Tacite, Ann., lib. xv, 44, traduction de M. Dureau-Delamalle, 2* éd., t. III, p. 291.

sentiments naturels. Que le ciel nous préserve de ces horribles haines d'opinions, puisqu'elles rendeDt si injuste!

NOTE LU, page 165.

M. de Cl..., obligé de fuir pendant la terreur avec un de ses frères , entra dans l'armée de Condé ; après y avoir servi honorablement jusqu'à la paix, il se résolut de quitter le monde. Il passa en Espagne, se retira dans un couvent de Trappistes, y prit l'habit de l'ordre, et mourut peu de temps après avoir prononcé ses vœux : il avoit écrit plusieurs lettres à sa famille et à ses amis pendant son voyage en Espagne et son noviciat chez les Trappistes. Ce sont ces lettres que l'on donne ici. On n'a rien voulu y changer; on y verra une peinture fidèle de la vie de ces religieux, dont les mœurs ne sont déjà plus pour nous que des traditions historiques. Dans ces feuilles, écrites sans art, il règne souvent une grande élévation de sentiments, et toujours une naïveté d'autant plus précieuse qu'elle appartient au génie françois et qu'elle se perd de plus en plus parmi nous. Le sujet de ces lettres se lie au souvenir de tous nos malheurs : elles représentent un jeune et brave François chassé de sa famille par la révolution , et s'immolant dans la solitude , victime volontaire offerte à l'Éternel pour racheter les maux et les impiétés de la patrie : ainsi saint Jérôme, au fond de sa grotte, tâchoit, en versant des torrents de larmes et en élevant ses mains vers le ciel, de retarder la chute de l'Empire romain. Cette correspondance offre donc une petite histoire complète, qui a son commencement, son milieu et sa fin. Je ne doute point que , si on la publioit comme un simple roman , elle n'eût le plus grand succès. Cependant elle ne renferme aucune aventure : c'est un homme qui s'entretient avec ses amis et qui leur rend compte de ses pensées. Où donc est le charme de ces lettres? Dans la religion. Nouvelle preuve qui vient à l'appui des principes que j'ai essayé d'établir dans mon ouvrage.

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