Mélanges littéraires
u Ce qu'il y avoit de plus admirable dans l'esprit de cette institution, c'étoit l'entière abnégation de soi-même, cette loyauté qui faisoit un devoir à chaque guerrier d'oublier sa propre gloire pour ne publier que les hauts faits de ses compagnons d'armes. Les vaillances d'un chevalier étoient sa fortune, sa vie, et celui qui les taisoit êtoit ravisseur des biens d'autrui. Rien ne paroissoit plus répréhensible que de se louer soi-même. Si Vècuyer, dit le code des preux, a vaine gloire de ce qu'il a fait, il n'est pas digne d'être chevalier. Un historien des croisades nous offre un exemple singulier de cette vertu, qui n'est pas tout à fait l'humilité et qu'on pourroit appeler la pudeur de la gloire, lorsqu'il nous représente Tancrède s'arrêtant sur le champ de bataille et faisant jurer à son écuyer de garder à jamais le silence sur ses exploits.
a La plus cruelle injure qu'on pût faire à un chevalier, c'étoit de l'accuser de mensonge. Le manque de fidélité, le parjure, passoient pour les plus honteux des crimes. Quand l'innocence opprimée imploroit le secours d'un chevalier, malheur à celui qui ne répondoit point à cet appel ! L'opprobre suivoit toute offense envers le foible, toute agression envers l'homme désarmé.
« L'esprit de la chevalerie entretenoit et fortifioit parmi les guerriers les sentiments généreux qu'avoit fait naître l'esprit militaire de la féodalité : le dévouement au souverain étoit la première vertu, ou plutôt le premier devoir d'un chevalier. Ainsi, dans chaque État de l'Europe s'élevoit une jeune milice toujours prête à combattre, toujours prête à s'immoler pour le prince et pour la patrie comme pour la cause de l'innocence et de la justice.
« Un des caractères les plus remarquables de la chevalerie, celui qui excite aujourd'hui le plus notre curiosité et notre surprise, c'est l'alliance des sentiments religieux et de la galanterie. La dévotion et l'amour, tel étoit le mobile des chevaliers : Dieu et les Dames, telle étoit leur devise.
« Pour avoir une idée des mœurs de la chevalerie, il suffit de jeter les yeux sur les tournois, qui lui durent leur origine, et qui étoient comme les écoles de la courtoisie et les fêtes de la bravoure. A cette époque, la noblesse se trouvoit dispersée et restoit isolée dans les châteaux. Les tournois lui donnoient l'occasion de se rassembler, et c'est dans ces réunions brillantes qu'on rappeloit la mémoire des anciens preux, que la jeunesse les prenoit pour modèles et se formoit aux vertus chevaleresques en recevant le prix des mains de la beauté.
« Comme les dames étoient les juges des actions et de la bravoure des chevaliers, elles exercèrent un empire absolu sur l'âme des guer-
riers ; et je n'ai pas besoin de dire ce que cet ascendant du sexe le plus doux put donner de charme à l'héroïsme des preux et des paladins. L'Europe commença à sortir de la barbarie du moment où le plus foible commanda au plus fort, où l'amour de la gloire, où les plus mobiles sentiments du cœur, les plus tendres affections de l'âme, tout ce qui constitue la force morale de la société, put triompher de toute autre force.
« Louis IX, prisonnier en Egypte, répond aux Sarrasins qu'il ne veut rien faire sans la reine Marguerite, qui est sa dame. Les Orientaux ne pouvoient comprendre une pareille déférence, et c'est parce qu'ils ne comprenoient point cette délicatesse qu'ils sont restés si loin des peuples de l'Europe pour la noblesse des sentiments et l'élégance des mœurs et des manières.
« On avoit vu dans l'antiquité des héros qui couroient le monde pour le délivrer des fléaux et des monstres, mais ces héros n'avoient pour mobile ni la religion, qui élève l'âme, ni cette courtoisie qui adoucit les mœurs. Ils connoissoient l'amitié, témoin Thésée et Pirithoûs, Hercule et Lycas, mais ils ne connoissoient point la délicatesse de l'amour. Les poètes anciens se plaisent à nous représenter les infortunes de quelques héroïnes délaissées par des guerriers, mais dans leurs touchantes peintures il n'échappe jamais à leur muse attendrie la moindre expression de blâme contre les héros qui faisoient ainsi couler les larmes de la beauté. Dans le moyen âge, et d'après les mœurs de la chevalerie, un guerrier qui auroit imité la conduite de Thésée envers Ariane, celle du fils d'Anchise envers Didon, n'eût pas manqué d'encourir le reproche de félonie.
« Une autre différence entre l'esprit de l'antiquité et les sentiments des modernes, c'est que chez les anciens l'amour passoit pour amollir le courage des héros, et qu'au temps de la chevalerie les femmes, qui étoient juges de la valeur, rappeloient sans cesse dans l'âme des guerriers l'enthousiasme de la vertu et l'amour de la gloire. On trouve dans Alain Chartier une conversation entre plusieurs dames exprimant leurs sentiments sur la conduite de leurs chevaliers qui s'étoient trouvés à la bataille d'Azincourt. Un de ces chevaliers avoit cherché son salut dans la fuite, et la dame de ses pensées s'écrie : Selon la loi d'amour, je l'aurois mieux aimé mort que vif. Dans la première croisade, Adèle, comtesse de Blois, écrivoit à son mari, qui étoit parti pour l'Orient avec Godefroi de Bouillon : Gardez-vous bien de mériter les reproches des braves. Comme le comte de Blois étoit revenu en Europe avant la reprise de Jérusalem, sa femme le fit rougir de cette désertion, et le força de repartir pour la Palestine, où il combattit vaillamment et trouva une mort glorieuse. Ainsi l'esprit et
rclS NOTES
les sentiments de la chevalerie n'enfantoient pas moins de prodiges que le plus ardent patriotisme dans l'antique Lacédémone; et ces prodiges paroissoient si simples, si naturels, que les chroniqueurs du moyen âge ne les rapportent qu'en passant et sans en témoigner la moindre surprise.
« Cette institution, si ingénieusement appelée Fontaine de courtoisie, et qui de Dieu vient, est bien plus admirable encore sous l'influence toute-puissante des idées religieuses. La chaiité chrétienne réclame toutes les affections du chevalier et lui demande un dévouement perpétuel pour la défense des pèlerins et le soin des malades. Ce fut ainsi que s'établirent les ordres de Saint-Jean et du Temple, celui des chevaliers Teutoniques et plusieurs autres, tous institués pour combattre les Sarrasins et soulager les misères humaines. Les infidèles admiroient leurs vertus autant qu'ils redoutoient leur bravoure. Rien n'est plus touchant que le spectacle des nobles chevaliers qu'on voyoit tour à tour sur le champ de bataille et dans l'asile des douleurs, tantôt la terreur de l'ennemi, tantôt la consolation de tous ceux qui souffroient. Ce que les paladins de l'Occident faisoient pour la beauté, les chevaliers de la Palestine le faisoient pour la pauvreté et pour le malheur. Les uns dévouoient leur vie à la dame de leurs pensées; les autres la dévouoient aux pauvres et aux infirmes. Le grand maître de l'ordre militaire de Saint-Jean prenoit le titre de Gardien des pauvres de Jésus-Christ, et les chevaliers appeloient les malades et les pauvres nos seigneurs. Une chose plus incroyable, le grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, institué pour la guérison et le soulagement de la lèpre, devoit être pris parmi les lépreux. Ainsi la charité des chevaliers, pour «itrer plus avant dans les misères humaines, avoit ennobli en quelque sorte ce qu'il y a de plus dégoûtant dans les maladies de l'homme. Ce grand maître de Saint-Lazare, qui doit avoir lui-même les infirmités qu'il est appelé à soulager dans les autres, n'imite-t-il pas, autant qu'on peut le faire sur la terre, l'exemple du Fils de Dieu qui revêtit une forme humaine pour délivrer l'humanité ?
« On pourroit croire qu'il y avoit de l'ostentation dans une si grande charité : mais le christianisme, comme nous l'avons déjà dit, avoit dompté l'orgueil des guerriers, et ce fut là sans doute un des plus beaux miracles de la religion au moyen âge. Tous ceux qui visitoient alors la Terre Sainte ne pouvoient se lasser d'admirer dans les chevaliers du Temple, de Saint-Jean, de Saint-Lazare, leur résignation à souffrir toutes les peines de la vie, leur soumission à toutes les rigueurs de la discipline et leur docilité à la moindre volonté de leur chef. Pendant le séjour de saint Louis en Palestine, les Hospitaliers
ayant eu une querelle avec quelques croisés qui cliassoient sur le mont Carmel, ceux-ci portèrent leur plainte au grand maître. Le chef de l'hôpital manda devant lui les frères qui avoient fait outrage aux croisés, et, pour les punir, les condamna à manger à terre sur leurs manteaux. Advint, dit le sire de Joinville, que je me trouvai présent avec les chevaliers qui s'étoient plaints, et requismes du maistre qu'il fist lever les frères de dessus leurs manteaux, ce qu'il cuida refuser. Ainsi la rigueur des cloîtres et l'humilité austère des cénobites n'avoient rien de repoussant pour des guerriers : tels étoient les héros qu'avoient formés la religion et l'esprit des croisades. Je sais qu'on peut tourner en ridicule cette soumission et cette humilité dans de^ hommes accoutumés à manier les armes, mais une philosophie éclairée se plaît à y reconnoître l'heureuse influence des idées religieuses sur les mœurs d'une société livrée à des passions barbares. Dans un siècle où la colère et l'orgueil auroient pu porter des guerriers à tous les excès, quel plus doux spectacle pour l'humanité que celui de la valeur qui s'humilioit et de la force qui s'oublioit elle-même!
« Nous savons qu'on abusa quelquefois de l'esprit de la chevalerie, et que ses belles maximes ne dirigèrent pas la conduite de tous les chevaliers. Nous avons raconté dans l'Histoire des Croisades les longues discordes que suscita la jalousie entre les deux ordres de Saint- Jean et du Temple ; nous avons parlé des vices qu'on reprochoit aux Templiers vers la fin des guerres saintes ; nous pourrions parler encore des travers de la chevalerie errante : mais notre tâche est ici de faire l'histoire des institutions, et non point celle des passions humaines. Quoi qu'on puisse penser de la corruption des hommes, il sera toujours vrai de dire que la chevalerie, alliée à l'esprit de courtoisie et à l'esprit du christianisme, a réveillé dans le cœur humain des vertus et des sentiments ignorés des anciens. Ce qui prouveroit que dans le moyen âge tout n'étoit pas barbare, c'est que l'institution de la chevalerie obtint dès sa naissance l'estime et l'admiration de toute la chrétienté. Il n'étoit point de gentilhomme qui ne voulût être chevalier : les princes et les rois s'honoroient d'appartenir à la chevalerie. C'est là que des guerriers venoient prendre des leçons de politesse, de bravoure et d'humanité; admirable école, où la victoire déposoit son orgueil, la grandeur ses superbes dédains, où ceux qui avoient la richesse et le pouvoir venoient apprendre à en user avec modération et générosité !
« Comme l'éducation des peuples se formoit sur l'exemple des premières classes de la société, les généreux sentiments de la chevalerie se répandirent peu à peu dans tous les rangs, et se mêlèrent au caractère des nations européennes; peu à peu il s'élevoit contre ceux
qui manquoient à leurs devoirs de chevaliers une opinion générale plus sévère que les lois elles-mêmes, qui étoit comme le code de l'honneur, comme le cri de la conscience publique. Que ne devoit-on pas espérer d'un état de société où tous les discours qu'on tenoit dans les camps, dans les tournois, dans toutes les assemblées de guerriers, se réduisoient à ces paroles : Malheur à qui oublie les promesses qu'il a faites à la religion, à la patrie, à V amour vertueux! Malheur à qui trahit son Dieu, son roi ou sa dame!
« Lorsque l'institution de la chevalerie tomba par l'abus qu'on en fit, et surtout par une suite de changements survenus dans le système militaire de l'Europe, il resta encore aux sociétés européennes quelques sentiments qu'elle avoit inspirés, de même qu'il reste à ceux qui ont oublié la religion dans laquelle ils sont nés quelque chose de ses préceptes, et surtout des profondes impressions qu'ils en reçurent dans leur enfance. Au temps de la chevalerie, le prix des bonnes actions étoit la gloire et l'honneur. Cette monnoie, qui est si utile aux peuples et qui ne leur coûte rien, n'a pas laissé d'avoir quelque cours dans les siècles suivants : tel est l'effet d'un glorieux souvenir, que les marques et les distinctions de la chevalerie servent encore de nos jours à récompenser le mérite et la bravoure
« Pour mieux faire sentir tout le bien que dévoient apporter avec elles les guerres saintes, nous avons examiné ailleurs ce qui seroit arrivé si elles avoient eu tout le succès qu'elles pouvoient avoir ; qu'on fasse maintenant une autre hypothèse, et que notre pensée s'arrête un moment sur l'état où se seroit trouvée l'Europe sans les expéditions que l'Occident renouvela tant de fois contre les nations de l'Asie et de l'Afrique. Dans le xie siècle, plusieurs contrées européennes étoient envahies; les autres étoient menacées par les Sarrasins. Quels moyens de défense avoit alors la république chrétienne, où les États étoient livrés à la licence, troublés par la discorde, plongés dans la barbarie? Si la chrétienté, comme le remarque M. de Bonald, ne fût sortie alors par toutes ses portes, et à plusieurs reprises, pour attaquer un ennemi formidable, ne doit-on pas croire que cet ennemi eût profité de l'inaction des peuples chrétiens, qu'il les eût surpris au milieu de leurs divisions et les eût subjugués les uns après les autres? Qui de nous ne frémit d'horreur en pensant que la France, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie, pouvoient éprouver le sort de la Grèce et de la Palestine? »
{Histoire des Croisades, Paris, 1822, t. V, p. 239-51, 328.)
NOTE LVI, page 239.
Nous prions le lecteur de lire avec attention ce fameux passage du docteur Robertson.