De Gubernatione Dei et de justo Dei preesentique judicio
3. Et quamvis ab his ad quos confughcnt discrepent ritu, discrepent lingua, ipso etiam, ut ita dicam, corporum atque induviarum barbaricamm fetore dissentiant, malunt tamen in barbaria pâli cultum dissimilem quam in Romanis sinjulitiam sœwentem. (De Gub. Dei, lib. v.)
thage sont au cirque, tout occupés à goûter le plaisir insensé de voir s'entr'égorger des athlètes en fureur ; d'autres sont au théâtre , et là ils se repaissent d'infamies. Tandis qu'on égorge leurs concitoyens hors de la ville, ils se livent au dedans à la dissolution... Le bruit des combattants et des applaudissements du cirque, les tristes accents des mourants et les clameurs insensées des spectateurs se mêlent ensemble ; et dans cette étrange confusion, à peine peut-on distinguer les cris lugubres des malheureuses victimes qu'on immole sur le champ de bataille d'avec les huées dont le reste du peuple fait retentir les amphithéâtres. N'est-ce pas là forcer Dieu et le contraindre à punir? Peut-être ce Dieu de bonté vouloit-il suspendre l'effet de sa juste indignation, et Garthage lui a fait violence pour l'obliger à la perdre sans ressource.
« Mais à quoi bon chercher si loin des exemples? N'avons-nous pas vu, dans les Gaules, presque tous les hommes les plus élevés en dignité devenir, par l'adversité, pires qu'ils n'étoient auparavant? N'ai-je pas vu moi-même la noblesse la plus distinguée de Trêves, quoique ruinée de fond en comble, dans un état plus déplorable par rapport aux mœurs que par rapport aux biens de la vie? car il leur restoit encore quelque chose des débris de leur fortune, au lieu qu'il ne leur restoit plus rien des mœurs chrétiennes *.
« ... N'est-ce pas la destinée des peuples soumis à l'empire romain de prier plutôt que de se corriger? Il faut qu'ils cessent d'être pour cesser d'être vicieux. En faut-il d'autres preuves que l'exemple de la capitale des Gaules2? Ruinée jusqu'à trois fois de fond en comble, n'est-elle pas plus débordée que jamais? J'ai vu moi-même, pénétré d'horreur, la terre jonchée de corps morts. J'ai vu les cadavres nus, déchirés, exposés aux oiseaux et aux chiens : l'air en étoit infecté, et la mort s'exhaloit, pour ainsi dire, de la mort même. Qu'arriva-t-il pourtant? O prodige de folie, et qui pourroit se l'imaginer! une partie de la noblesse, sauvée des ruines de Trêves, pour remédier au mal, demanda aux empereurs d'y rétablir les jeux du cirque...
« ... Pense-t-on au cirque quand on est menacé de la servitude?
1. Sed quid ego loqxior de longe positis et quasi in alio orbe submolis, cum sciam eliam in solo patrio atque in civilatibus Gallicanis ovines fere prœcelsiores viros calamitatibus suis factos fuisse pejores? Vidi siquidem ego ipse Treveros domi nobiles, dignitate sublimes, licet jam spoliatos atque vastatos, minus tamen eversos rébus fuisse quam moribus. Quamvis etiam depopulatis jam atque nudatis aliquid supererat de substantia, nihil tamen de disciplina. (De Gub. Dei, lib. vi, in-S°, éd. tert., cura notis Baluz., p. 139.)
2. Trêves. Cette ville étoit la résidence du préfet des Gaules, et les empereurs y faisoient leur séjour ordinaire quand ils s'arrêtoient dans les provinces en deçà du Rhin et des Alpes.
ne songe-t-on qu'à rire quand on n'attend que le coup de la mort?... Ne diroit-on pas que tous les sujets de l'empire ont mangé de cette espèce de poison qui fait rire et qui tue? Ils vont rendre l'âme, et ils rient! Aussi nos ris sont-ils partout suivis de larmes, et nous sentons dès à présent la vérité de ces paroles du Sauveur : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez! » (me, vi, 25.)
{De la Providence, 1. v, vi et vu.)
Le cardinal Bellarmin fait remarquer que le zèle de Salvien pour la réformation des mœurs lui avoit fait trop généraliser la peinture qu'il fait des vices de son siècle. Tillemont fait une observation semblable : il dit que la corruption ne pouvoit pas être si universelle dans un temps où il y avoit encore tant de saints évêques. Le livre de Salvien parut en 439. Douze ans auparavant saint Augustin avoit publié, sur le même sujet, son grand ouvrage de la Cité de Dieu, qu'il avoit commencé en 413, après la prise de Rome par Alaric. A la profondeur des pensées, à la parfaite justesse des vues, on reconnoît dans ce livre le plus beau génie de l'antiquité chrétienne.
Les païens attribuoient les malheurs de l'empire à l'abandon du culte des dieux, et les chrétiens foibles ou corrompus en prenoient occasion d'accuser la Providence. Saint Augustin remplit le double objet de répondre aux reproches des uns, d'éclairer et de consoler les autres. Il montre aux païens, en parcourant l'histoire depuis la ruine de Troie, que les anciens empires, comme ceux des Assyriens et des Égyptiens, avoient péri, quoiqu'ils n'eussent pas cessé d'être fidèles au culte des dieux; il rappelle particulièrement aux Romains ce que leurs pères avoient souffert lors de l'incendie de Rome par les Gaulois, pendant la seconde guerre Punique, et surtout du temps des proscriptions de Marius et de Sylla. Il fait voir que ce dernier avoit été bien plus cruel que les Goths; que ceux-ci avoient du moins épargné tous ceux qui s'étoient réfugiés dans les basiliques des apôtres et les tombeaux des martyrs, protection qu'on n'avoit jamais vue, dans toute l'antiquité, procurée par les temples des dieux, et qu'ainsi, en accusant la religion chrétienne, ils se rendoient encore coupables d'ingratitude. Il leur dit ensuite que leur perte avoit pour principe la corruption de leurs mœurs, dont il fait remonter l'époque à la construction du premier amphithéâtre, que Scipion Nasica voulut en vain empêcher ; corruption que Salluste a peinte avec tant de force, et qui faisoit dire à Cicéron, dans son traité de la République1, écrit soixante ans avant Jésus-Christ, qu'il comptoit l'État de Home comme déjà ruiné par la chute des anciennes mœurs.