TROISIEME PARTIE
Septembre loin de nous s'enfuit et décolore Cet éclat dont l'année un moment brille encore. Il redouble la paix qui m'attacbe en ces lieux; Son jour mélancolique et si doux à nos jeux, Son vert plus rembruni, son grave caractère, Semblent se conformer au deuil du monastère. Sous ces bois jaunissants j'aime à m'ensevelir, Couché sur un gazon qui commence à pâlir, Je jouis d'un air pur, de l'ombre et du silence.
Ces chars tumultueux où s'assied l'opulence,
Tous ces travaux, ce peuple à grands flots agité,
Ces sons confus qu'élève une vaste cité,
Des enfants de Bruno ne troublent point l'asile;
Le bruit les environne, et leur âme est tranquille.
Tous les jours, reproduit sous des traits inconstants,
Le fantôme du siècle emporté par le temps
Passe et roule autour d'eux ses pompes mensongères.
Mais c'est en vain : du siècle ils ont fui les chimères :
Hormis l'éternité, tout est songe pour eux.
Vous déplorez pourtant leur destin malheureux!
Quel préjugé funeste à des lois si rigides
Attacha, dites-vous, ces pieux suicides?
Ils meurent longuement, rongés d'un noir chagrin ;
L'autel garde leurs vœux sur des tables d'airain,
Et le seul désespoir habite leurs cellules.
Eh bien, vous qui plaignez ces victimes crédules, Pénétrez avec moi ces murs religieux :
N'y respirez-vous pas l'air paisible des deux? Vos chagrins ne sont plus, vos passions se taisent, Et du cloître muet les ténèbres vous plaisent.
Mais quel lugubre son, du haut de cette tour, Descend et fait frémir les dortoirs d'alentour? C'est l'airain qui, du temps formidable interprète, Dans chaque heure qui fuit, à l'humble anachorète Redit en longs échos : Songe au dernier moment! Le son sous cette voûte expire lentement, Et, quand il a cessé, l'âme en frémit encore. La méditation qui, seule dès l'aurore, Dans ces sombres parvis marche en baissant son œil,
A ce signal s'arrête et lit sur un cercueil
L'épitaphe à demi par les ans effacée
Qu'un gothique écrivain dans la pierre a tracée.
0 tableaux éloquents! oh! combien à mon cœur
Plaît ce dôme noirci d'une divine horreur,
Et le lierre embrassant ces débris de murailles
Où croasse l'oiseau chantre des funérailles!
Les approches du soir, et ces ifs attristés
Où glissent du soleil les dernières clartés,
Et ce buste pieux que la mousse environne,
Et la cloche d'airain à l'accent monotone,
Ce temple où chaque aurore entend de saints concerts
Sortir d'un long silence et monter dans les airs ;
Un martyr dont l'autel a conservé les restes,
Et le gazon qui croît sur ces tombeaux modestes
Où l'heureux cénobite a passé sans remord
Du silence du cloître à celui de la mort !
Cependant sur ces murs l'obscurité s'abaisse,
Leur deuil est redoublé, leur ombre est plus épaisse;
Les hauteurs de Meudon me cachent le soleil,
Le jour meurt, la nuit vient; le couchant, moins vermeil,
Voit pâlir de ses feux la dernière étincelle.
Tout à coup se rallume une aurore nouvelle
Qui monte avec lenteur sur les dômes noircis
De ce palais voisin qu'éleva Médicis > ;
Elle en blanchit le faîte, et ma vue enchantée "
Reçoit par ces vitraux la lueur argentée.
L'astre touchant des nuits verse du haut des cieux
Sur les tombes du cloître un jour mystérieux,
Et semble y réfléchir cette douce lumière
Qui des morts bienheureux doit charmer la paupière.
Ici je ne vois plus les horreurs du trépas :
Son aspect attendrit et n'épouvante pas.
Me trompé-je? Écoutons : sous ces voûtes antiques
Parviennent jusqu'à moi d'invisibles cantiques,
Et la religion, le front voilé, descend ;
Elle approche : déjà son calme attendrissant
Jusqu'au fond de votre âme en secret s'insinue.
Entendez-vous un Dieu dont la voix inconnue