TROISIEME PARTIE
Vous dit tout bas : Mon fils, viens ici, viens à moi; Marche au fond du désert, j'y serai près de toi?
Maintenant, du milieu de cette paix profonde,
Tournez les yeux : voyez dans les routes du monde
S'agiter les humains que travaille sans fruit
Cet espoir obstiné du bonheur qui les fuit.
Bappclez-vous les mœurs de ces siècles sauvages
Où, sur l'Europe entière apportant les ravages,
Des Vandales obscurs, de farouches Lombards,
Des Goths, se disputoient le sceptre des Césars.
La force étoit sans frein, le foible sans asile :
Parlez, blâmerez-vous les Benoît, les Basile,
Qui, loin du siècle impie, en ces temps abhorrés,
Ouvrirent au malheur des refuges sacrés?
Déserts de l'Orient, sables, sommets arides,
Catacombes, forêts, sauvages Thébaïdes,
Oh ! que d'infortunés votre noire épaisseur
A dérobés jadis au fer de l'oppresseur!
C'est là qu'ils se cachoient, et les chrétiens fidèles,
Que la religion protégeoit de ses ailes,
Vivant avec Dieu seul dans leurs pieux tombeaux,
Pouvoient au moins prier sans craindre les bourreaux.
Le tyran n'osoit plus y chercher ses victimes.
Et que dis-je? accablé de l'horreur de ses crimes,
Souvent dans ces lieux saints l'oppresseur désarmé
Venoit demander grâce aux pieds de l'opprimé.
D'héroïques vertus habitoient l'ermitage.
Je vois dans les débris de Tlièbes, de Carthage,
Au creux des souterrains, au fond des vieilles tours,
D'illustres pénitents fuir le monde et les cours.
La voix des passions se tait sous leurs cilices,
Mais leurs austérités ne sont point sans délices :
Celui qu'ils ont cherché ne les oublira pas;
Dieu commande au désert de fleurir sous leurs pas.
Palmier qui rafraîchis la plaine de Syrie,
Ils venoient reposer sous ton ombre chérie!
Prophétique Jourdain, ils erroient sur tes bords !
Et vous qu'un roi charmoit de ses divins accords,
Cèdres du haut Liban, sur votre cime altière,
Vous portiez jusqu'au ciel leur ardente prière!
Cet antre protégeoit leur paisible sommeil;
Souvent le cri de l'aigle avança leur réveil;
Us chantoient l'Éternel sur le roc solitaire,
Au bruit sourd du torrent dont l'eau les désaltère,
Quand tout à coup un ange, en dévoilant ses traits,
Leur porte, au nom du ciel, un message de paix.
Et cependant leurs jours n'étoient point sans orages.
Cet éloquent Jérôme, honneur des premiers âges,
Voyoit sous le cilice, et de cendres couvert,
Les voluptés de Rome assiéger son désert.
Leurs combats exerçoient son austère sagesse.
Peut-être, comme lui, déplorant sa foiblesse,
Un mortel trop sensible habita ce séjour.
Hélas! plus d'une fois les soupirs de l'amour
S'élevoient dans la nuit du fond des monastères;
En vain, le repoussant de ses regards austères,
La pénitence veille à côté d'un cercueil :
Il entre déguisé sous les voiles du deuil ;
Au Dieu consolateur en pleurant il se donne;
A Comminge, à Rancé, Dieu sans doute pardonne :
A Comminge, à Rancé, qui ne doit quelques pleurs?
Qui n'en sait les amours? qui n'en plaint les malheurs?
Et toi dont le nom seul trouble l'âme amoureuse,
Des bois du Paraclet vestale malheureuse,
Toi qui, sans prononcer de vulgaires serments,
Fis connoître à l'amour de nouveaux sentiments;
Toi que l'homme sensible, abusé par lui-même,
Se plaît à retrouver dans la femme qu'il aime,
Héloïse! à ton nom quel cœur ne s'attendrit?
Tel qu'un autre Abeilard ton amant te chérit.
Que de fois j'ai cherché, loin d'un monde volage,
L'asile où dans Paris s'écoula ton jeune âge,
Ces vénérables tours qu'allonge vers les cieux
La cathédrale antique où prioient nos aïeux !
Ces tours ont conservé ton amoureuse histoire.
Là tout m'en parle encor *; là revit ta mémoire;
Là du toit de Fulbert j'ai revu les débris.
On dit même, en ces lieux par ton ombre chéris,
Qu'un long gémissement s'élève chaque année
A l'heure où se forma ton funeste hyménée.
1. Héloïse vivoit dans le cloître Notre-Dame; on y voit encore la maison de son oncle le chanoine Fulbert.