‹ Génie du dix-neuvième siècle: ou Esquisse des progrès de l'esprit humainChapitre 16 sur 88 · CHAPITRE XIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIll

Des mêmes sciences depuis Père chrétienne.

Dans le paganisme , Thomme se faisait des divinités à son image; c'était une manière de se diviniser lui-même : de là cette poésie qui personnifiait toutes les passions et tous les phénomènes de la nature , et cette orgueilleuse philosophie qui prétendait trouver avec les seules forces de la raison la vérité et le bonheur. De cette religion et de cette doctrine était sorti tout ce qu'elles pouvaient produire de plus grand et de plus achevé, lorsque l'Évangile fut prêché sur la terre, et, renversant l'erreur capitale de l'univers , annonça à l'homme, qui avait osé se faire Dieu, un Dieu daignant se faire homme.

Une nouvelle manière d'envisager les rapports de l'âme avec l'Être infini et la nature donne aussitôt une face non moins neuve à la littérature, à la philosophie et aux arts.

Ainsi, dans la poésie épique, citer l'immortelle trilogie du Dante, la Jérusalem délivrée du Tasse et le Paradis perdu de Milton, c est dire Q^j^^ Yé-

ia LIVRE PREMIER.

popée est devenue chn'tienne: révolution immense dans la plus hante sphère de rimagina-^ tion humaine! JDans la poésie lyrique , Pétrarque et J.-B. Rousseau, à plusieurs siècles d'intei*valle, ont droit à la ploire de Tinvention par des mérites divers : le premier mêle la couleur religieuse à la peinture de Famour; le second fait passer dans l'ode les célestes beautés du chant des prophètes. Dans la poésie dramatique^ on rencontre d'abord Shakspeare , le plus illustre des poètes dramatiques de TAngleterre: infidèle aux lois du bon goût, il brille au plus haut degré par le génie deFinvention. Rien ne diffère plus de l'esprit qui anime les compositions des Anciens que ce souffle un peu sauvage et lugubre de la muse de Shakspeare. C'est sons ce rapport que son nom domine les temps modernes comme personnifiant une manière toute neuve et tout originale d'éveiller sur la scène la terreur et la pitié. On peut le regarder comme l'inventeur du drame^ ce mélange de la tragédie et de la comédie, du sublime et du comique , des larmes et du rire, fruit vraiment indigène du théâtre des Modernes. Mais on admire dans le siècle suivant le plus beau progrès qui ait marqué les pas des Modernes aans la tragédie et la comédie : la gloire et la poésie tracent devant moi les noms de Corneille, de Racine et de Molière. Corneille trouve la tragédie chrétienne dans son immortel Polyeucte; Racine s'élève jusqu'à la création d'^fAa/ie, qui est la tra~ gédie biblique dans sa pureté la plus sublime. Molière complète le génie dramatique de Plante et Térence; puis il trouve la comédie de mœurs et de caractères , telle que les rapports compliqués de nos sociétés polies pouvaient seuls l'inspirer. 11 compose ennn le Misanthrope , chef-d'œuvre

PROGRÈS DE L'ESPRIT HUMAIN. 3r

d observation et de profondeur, dont le sujet n'aurait pu être ainsi conçu dansTantiquité, parce que le christianisme seul a substitué le dégoût pour le vice à la haine envers les personnes.

Véloquence , qui avait déjà reyétu Tau* guste caractère de la foi chrétienne dans les Pères de TEglise, semble toucher la borne des orces de Fàme humaine soutenue par le vrai Dieu dans les Oraûonsytmèfrre^deBossuet. Tousles moralistes, observateurs de la société, tels que Montaigne, Pascal, La Fontaine, madame de Se vigne, Labruyère , Pope , Addison, cultivent et agrandissent, soit en prose, soit en vers, un genre de littérature qui, par son objet toujours changeant, sera éternellement nouveau.

IJhistoire a connu dans les temps modernes deux genres ignorés des Ancien^) : celui qui a été nommé philosophie de F histoire y et dont Bossuet a tracé le plus admirable modèle dans son Bis^ cours sur t histoire umverseUe; et les mémoires, testaments politiques des personnages célèbres , sortes de confidences faites à la postérité par les Comines, les Sully, etc. Le roman devient un composé de tous les genres de littérature par l'extension qu'il prend sous la plume de Cervantes en Espagne, de Richardson et de Fielding en Angleterre , de J.-J. Rousseau et Lesage en France. En général , la prose , expression de la vie même, réfléchit tout changement, parce quelle est le plus fidèle organe des vicissitudes de la pensée. C'est là une des raisons qui élèvent si haut la France, qui a toujours eu ia palme dans toutes les brancnes de la littérature en prose.

La science du passé étant le priviléfre â.'nn grand âge, les Moaernes ont été plus érujits q^® les Anciens. Les années se servent de lï^^ute^s^^

df-à LIVRE PREMIER.

les unes aux autres. L'étude des siècles écoulé» a revêtu deux formes distinctes : la connaissance des idiomes qu ont parlés les peuples divers, et la recherche des monuments qui attestent leur passage sur la terre : la philologie et Yarchéologie sont donc modernes, parce qu elles ont le passé pour objet.

En refusant de croire au christianisme, c'està-dire en rejetant la plus grande lumière qui ait pu se lever sur la raison humaine, puisqu'elle vient du Ciel même, la philosophie reste éternellement vieillecomme le Tithon delà Fable. Aussi se traîne-t-elle depuis dix-huit siècles sur les traces de TAcadémie, du Portique, du Lycée, etc. Elle est platonicienne avec Descartes , Malebranche et Leibnitz; péripatéticienne avec Gassendi, Locke et Kant; sceptique avec Hobbes et liuuie ; matérialiste avec Helvéiius; athée avec d'Holbach et Diderot; stoïcienne avec Dugald-Stuait. Le mérite scientifique de ces écoles de philosophie moderne se borne donc à compléter, à systématiser, à rajeunir enfiu les doctrines diverses de Platon, dAristote, de Pyrrhon, d'Epicure, de Leucippe et de Zenon. L'unique système , agrandi par la philosophie, depuis dix-huit cents ans, avec quelque apparence de création, est celui de Xénophane, qui,/*epris par Spinosa et Bruno, a été porté jusqu'à ses dernières limites par Scbelling et Hegel ; cette doctrine, qui a reçu le nom de panthéisme^ est un fruit trop 'empoisonné de la sagesse modeme pour que j'aie le courage de féliciter de cette fatale conception le génie des sciences philosophiques.

Cette réflexion nous amène à dire quelques mois de la science qui a pour objet immédiat Dieu même, connu par la révélation, ou de la

théologie. A peine le christianisme élait-il fondé que trois sortes d'ennemis Tont successivement attaqué, les païens, les hérétiques, les philosophes. La religion révélée a toujours passé du premier de ces combats au second , et du second au troisième , pour recommencer, dans le même ordre, ces trois luttes destinées à éprouver icibas rÉglise de Jésus-Christ. Il faut entendre par ce mot pcuens , non-seulement les adorateurs des faux dieux, mais encore tous ceux qui, après la chute du polythéisme , ont sacrifié à leurs passions et dressé dans leurs cœurs un autel à l'orgueil ou à la volupté. Aux Gentils, les défenseurs de la foi ont opposé la morale; ils ont combattu les hérétiques par le dogme et réfuté les philosophes par l'histoire. Jusqu'au iv* siècle, l'Eglise naissante se défend contre les païens. Depuis le iv« jusqu'au vi® elle résiste schisme , depuis le VI* jusqu'au xiii® au doute de la science. Alors elle recommence, pendant deux siècles, à prêcher l'austérité de la vie en Dieu aux nouveaux adorateurs des idoles ; puis , durant le cours de deux autres siècles, elle se débat contre la plus redoutable hérésie des temps moders nés; et, depuis le xvn® jusqu'au xix^, elle est aux prises une seconde fois avec les implacables dédains de la philosophie. Le xix® s'ouvre enfin par une lutte renaissante contre le paganisme de la raison y paganisme plus profond et plus raffiné

3ue jamais, puisqu'au lieu qu'il y ait plusieurs ieux inventés et honorés par tous les hommes, chaque homme s'imagine porter un Dieu en soimême , et qu'il n'est besoin à ces nouveaux paiCTf^s que de rentrer dans leur pensée pour y i^^ndre à une invisible idole un culte dans lequel C^i^^^ qui «st adoré et celui qui adore ne forx^ rtii^^^^^'

J'en veux encore ici au panthéisme, dont je signalerai plus loin Torgueilleuse et subtile im piété.

Saint Ambroise , Fauteur de Y Imitation de Jésus-Christ^ et Fénelon rappellent les victoires de la religion sur les païens; saint Augustin, saint Bernard et Bossuet, ses triomphes sur les hérésiarques; Lactance, saint Thomas et Pascal, son incorruptible gloire contre les philosophes.

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