CHAPITRE IL
Philosophie.
Kant publia, en 1781, la. Critique de la raison pure; mais cet ouvrage, qui a exercé une si grande influence surTEurope savante, demeura nn assez grand nombre d^années enseveli dans l'obscurité. Le règne et le déclin des doctrines
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du philosophe de Kœnigsberg appartient donc au XIX* siècle.
Kant eut Tambition de procurer à la philosophie la certitude et Févideiice qui sont le partage des sciences exactes. 11 était venu dans un temps où le principe fondamental de nos connaissances, je veux dire l'idée de cause, avait été sapé par le hardi scepticisme de Hume. Il chercha dans la raison seule l'origine de toute la science humaine, et entreprit ce que nul avant lui n avait encore tenté, savoir : l'analyse de l'intelligence ellemême. Le but du professeur de Kœnigsberg était de vérifier en général la validité des témoignages de la raison , et de fixer pour toujours les bornes de l'entendement. Tous ses efforts allèrent donc à établir une différence essentielle entre nos connaissances, à montrer que les unes ont un caractère de nécessité , et les autres un caractère accidentel , et que les premières , appartenant à la raison pure, sont les fondements de la validité de toute science. Mais ces vérités universelles ne sont d'ailleurs que des formes de notre entendement, car nous ne connaissons pas les choses telles qu'elles sont en réalité, mais seulement telles qu'elles nous paraissent d'après ces formes.
L'accord de l'idéalisme avec le réalisme, c'està-dire de l'existence réelle des choses hors de nous avec la perception de ces choses en nous, selon certaines lois, et la démonstration satisfaisante de l'unité de l'entendement, nonobstant la diversité de ses facultés, telles étaient les deux questions dont la solution pouvait marquer désormais un progrès véritable dans la métaphysique.
Fichte annonça le projet de résoudre ces deux
difficultés. 11 considèrela philosophie comme possédant un principe certain par lui-même , aoù émane la certitude de toute autre proposition. Il la définit : la science de la science. Commençaot par ayouer que ce principe suprême de tout le savoir humain, qui appartient à la philosophie, ne peut se démontrer lui-même, puisque toute preuve suppose un principe supérieur d oii elle découle, il s'enfonce dans les profonds mystères de la conscience. Au lieu de prouver la realité des choses qui sont hors de nous , comme il semblait le promettre au début, il arrive à déclarer que ce qui existe n'existe que dans le moi et pour le moi. Le principe fondamental de sa philosophie est donc que rien, hors de la conscience humaine, ne jouit par soi-même de l'existence (a).
Schelling renchérit encore sur l'idéalisme transcendental de Fichte. Selon lui, la diversité entre Pâme et la nature n'a rien de réel; l'univers n'est qu'une apparence. La diversité n'a lieu que dans les images : l'identité absolue se cache sous ces manifestations qui ne servent qu'à la révéler; mais l'âme du monde, bien qu'elle paraisse double, parce qu'elle se montre tout à la fois dans l'idéal et dans le réel, est un principe suprême et absolu qui demeure en soi, toujours un et toujours le même. En un mot, le moi absolu, le raison absolue, l'unité absolue, c'est Dieu. La nature est en Dieu , et Dieu est dans la nature. L'univers est la pensée de Dieu (b).
Hegel, après avoir embrassé sans restriction
(a) Idée de la doctrine de la science. — 1 794? eîc. (6) Idées pour établir une philosophie de la nature, 1797. — De lame du monde. 1798, etc.
-2 UVKE DEUXIÈME.
le système de SchelUns, le modifia sensiblement dans la manière de le démontrer. Posant comme lui ridentité du subjectif et de Fobjectif dans labsolu, il partagea la science de Fidée pare en trois branches, savoir : la science de Tidée considérée en elle-même, la science de Fidée dans son union avec Tobjet, et la science de l'idée quittant Fobjet pour se ressaisir elle-même dans son unité.
De conséquence en conséquence, le système de Hegel absorbe Tindividu humain dans Tes-
S èce humaine, et Fespèce humaine elle-même ans un esprit universel^ de sorte que,d*un même coup, Tesprit humain considéré dans son universalité est assimilé à Dieu, et que Dieu, dépouillé de toute personnalité , est identifié avec la loi physique du monde. En outre, Thomme privé de sa clignité morale est courbé sous les lois des circonstances qui président à sa vie ; et la philosophie, école de la nécessité, est réduite à nWfrir que le miroir de cette action invincible qui se révèle par les phénomènes de la nature et par les événements de ce monde (a). Ce système a été appliqué à la science du droit par ISL Ganz.
Jacobi combattit avec plus de sentiment qne de logique toute philosophie systématique. Vif et spirituel adversaire de Kant et de Fichte , il fit reposer la science philosophique sur une foi ou une persuasion immédiate. Cette perception de Fâme est le seul fondement de la réalité de nos connaissances. IQotre existence, celle delà nature et celle de Dieu sont crues sans démonstration. La vérité se révèle au sentiment dans la
(a\ Système de la geienee^ 1 807. — Science de ia ionique, 181D, etc.
SCIBNCE DE L'HOMME. -3
conscience. La certitude est dans cette foi vivante, force mystérieuse d'où émane tout ce qui est beau et bon, et qui enseigne le devoir sans avoir besoin de le prouver. Elle fournit tous le« principes sur lesquels s'appuie la raison , et précède toute science philosophique. C'est elle qui nousfait croire au monde extérieur^ avec la même certitude qru'à notre propre existence. Cette foi , loin d'être la philosophie, est la non-philosophie. Le savoir philosophique se borne à éclaircir et à ordonner les connaissances jetées dans l'âme, comme des traits de lumière, par cette puissance secrète de l'humanité (a).
Bouterwek, disciple à la fois de Kant.et de Jacobi^ fit reposer la théorie de la connaissance sur la raison pure ayant foi en elle-même.
Ancillon , dans son Essai sur la science et sur la raison philosophique^ a repris d'une manière brillante le système de Jacobi , et combattu cette même doctrine de Schelling et de Hegel, qui prévaut encore en Allemagne, sous le nom àephù losophie de la nature» Il montre que dans ce système, qui refuseaux êtres individuels toute existence positive , la nature érigée en principe absolu, éternel , immuable, paraît créer sans cesse; mais que ce travail fantastique n aboutit à rien, puisque rien n'existe. Ancillon s'est également attacné à réfuter le système atomistique, qui a repris quelque faveur en Allemagne , et qui, niant l'intelligence et la liberté soumet tous les êtres aux lois du mouvement et à celle des affinités électives. Il était naturel qu'un panthéisme aussi exagéré que la philosophie de la
(a) L* Idéalisme et le Béalisme^ ^1^1^ — Lettres h Fichle^ 1799, etc.
nature produisît, par l'effet de la réaction, UDUiatérialisme aussi absurde que la philosophie des atomes. Les noms qui se rattachent aux plus récents travaux, dans la philosophie allemande, sont ceux de Weise, Beneke, Gerlach, Hillebrand, etc.
La philosophie a su se préserver, en Angle* terre , des écarts dans lesquels nous 1 avons vue se précipiter en Allemagne. L'école écossaise , fondée par Reid , Oswald, Beattie, Hutcheson, s'est dignement perpétuée dans Smith , Dugald- Stewart et Hutton. Cette école aborde aussi la terrible question qui est labîme où se sont perdus les plus éminents génies de l'école allemande, la question de Y origine de nos connaissances ; mais elle se renferme, avec une circonspection presque timide, dans l'observation des faits de conscience. Se bornant à expliquer les solutions données par Locke et Reid sur cet important sujet, elle défend leur système contre tout reproche de matérialisme. Cette philosophie est une analyse (idèle des phénomènes intellectuels. Elle n'aspire pas à connaître la nature de l'entendement, ni à pénétrer le mystère des existences; en un mot, elle est élémentaire et non transcendante. En morale, elle constate que la notion du juste et de l'injuste éclaire notre intelligence par une intuition immédiate, et que cette notion brille aux yeux de l'âme, de la même évidence que les axiomes mathématiques.
La philosophie écossaise a été propagée en France par les admirables leçons de M. Royer- Gollard. Cet enseignement avait le caractère d'une religion : il a établi la foi dans le devoir. On croyait entendre Descartes exprimer sa pensée avec le style de Pascal. Le système de l'école
germanique a dû parmi nous à Tardente parole de M. Cousin une faveur d^autant plus remar* quable que ce système semblait plus dur à porter au génie français. Le grand mérite de M. Cousin esc de n^avoir jamais perdu de vue la néces* site d'éclairer le passage de la psychologie à Tontologie. S'écartant en cela des traces de Schelling etde Hegel, il enseigna que ïintuition mtellectuelle^ sans être personnelle et subjective, atteint Tétre da sein de la conscience, et qu'elle constitue un &it de conscience tout aussi réel que celui de la conception réfléchie. L'éloquence philosophique a rarement obtenu de plus oeaux triomphes qu*à cette mémorable époque où Platon , si habdement interprété, captivait des milliers de disciples. Plus tard , nous avons vu M. Cousin faire régner, sous le nom à! éclectisme^ l'analyse comparée de tous les systèmes philosophiques. Dans cette carrière, M. Jouffroy s'est distingué par des recherches psychologiques sur les facultés de Tâme et sur les principes du droit naturel. M. Droz , autre moraliste , a su mettre dans ses conseils de philosophie pratique le talent du style. Il ne se borne pas à nous apprendre à penser: il nous enseigne à bien vivre.
La philosophie ne compte parmi nous qu'un historien ; mais il s'est placé au rang des hommes qui, en Europe, ont cultivé avec le plus d'honneur cette branche de la science : c'est M. Degérando. En Allemagne, Tennemann et Buhle ont élevé deux monuments aux sciences philosophiques, l'un par une encyclopédie complète, l'autre par un tableau de la philosophie moderne.
M. de Bonald avait essayé d'établir philosophiquement la vérité du récit de Moïse par la démonstration de ce fait, que Thomme a reçu de
son créateur un langage primitif qui a précédé et fécondé Texercice de sa pensée. Le grand style de cet écrivain, la hauteur de ses aperçus, la pureté de sa foi, Font placé à la tête des philosophes religieux de ce siècle.
Quelques tentatives récentes ont été faites en Allemagne pour concilier la philosophie avec la religion, et pour faire servir l'une à prouver lautre. Selon cette école, qui a reçu le nom de supra-naturaliste y en opposition à Técole naturaliste, qui rejette la parole révélée, la religion est un complément indispensable de nos facultés naturelles; rame peut recevoir la notion de Dieu, mais non la créer : ainsi Tœil perçoit la sensation du jour sans produire la lumière, lia fallu que Dieu se révélât aux hommes pour leur procurer la satisfaction des vagues et intimes désirs qui les tourmentent. Mais quand la raison a une fois goûté les vérités révélées, elle les trouve si conformes à elle-même quelle cède à la tentation de les regarder comme son ouvrage. Les deux principaux représentants de cette école sont Heinroth et Eschenmayer.
La Phrénologie a quelques prétentions à être comptée parmi les sciences philosophiques ; mais je ne crois pas être injuste, en disant qu'elle a encore beaucoup à faire pour être digne de rhonneur qu'elle ambitionne.