CHAPITRE III
Littérature.
Le dédain de Tautorité classique^ qui avait
jà marqué la fin du xviiio siècle, éclate dans ^ toute sa force durant la première période du xix^ : alors, si Ton consent à remonter vers le passé, ce passé est celui de nos sociétés modernes; au lieu de l'antiquité , on étudie le moyen-âge.
Le goût des voyages a fait observer des contrées jusque-là peu explorées et mal dépeintes. La nature, dans ces pays lointains, a offert à la poésie moderne des tableaux d'une sublimité et d une fraîcheur admirables : la plupart des hommes supérieurs ont beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup souffert.
Les prodigieux événements qui , pendant les quinze premières années de ce siècle, ont remué le monde, étaient à eux seuls un poëme, une histoire, un théâtre, une philosophie : accoutumés à ces grands éclats de tonnerre, nos oreilles ne se faisaient plus à Tharmonie douce et réglée des Muses, notre esprit aux leçons monotones de la science. Il a fallu que le f;énie fit de l'extraordinaire pour ressembler à la réalité, et encore ne pouvait-il, en ses inventions, égaler la fortune.
La philosophie et les lettres se proposaient dans le xviii® siècle le renversement d'une religion et d'une forme de gouvernement : ce siècle mourut sur les grandes ruines qu'il avait faites;. Aussi longtemps qu'il était resté quelque chose ^ à détrgire, l'éloquence et la littérature avaient eu ^
un but: c'était de précipiter ces derniersdébris du passé. Mais quand il n y a plus eu que de la poussière et de l'espace, force a été aux imaginations inquiètes et aux talents avides de célébrité, de tourbillonner dans le vide. Il n'y avait plus d'autre travail possible que la réédification de l'état social; mais, hélas! les plans de l'édifice nouveau n'étaient pas encore achevés ; et en attendant il fallait penser, écrire, se faire un nom.
L'homme privé de foi cherche des consolations ici-bas ; la chute de la religion entraîne celle de la morale; et l'homme, trahissant sa raison , ne vit plus que par le corps. Avant que les croyances , les lois et le» mœurs , ensevelies sous une révolution, se relèvent et fleurissent de nouveau, il s'écoule un assez long intervalle, qui est toujours rempli par le matérialisme. Les lettres, au lieu d'élever les courages, flattent les passions; les sciences, au lieu de poursuivre la vérité, ne travaillent qu'à embellir la vie. Cet état de choses dure jusqu'à ce que de nobles âmes, impatientes de la poussière où tout semble ramper, se jettent dans les austérités du zèle religieux , fassent rougir leurs contemporains de la petitesse universelle et soufflent sur des ossements arides. Alors les ruines disparaissent, la nouvelle société retrouve pour colonnes la foi et les mœurs : les lettres et les arts poussent les cœurs en haut. Aussi à un siècle matérialiste et industriel succède presque toujours un siècle enthousiaste et religieux.
Au reste, en cherchant à découvrir quels sont les caractères généraux de la littérature européenne dans ce siècle, on reconnaîtra qu'ils peuvent se résumer dans cette unique tendance : développement excessif de la personnalité hu-
maine. Je veux dire qne la peinture de l'âme et de ses passions n'est plus tracée d'une manière abstraite, fixe et générale, mais qu'elle se modifie et se particularise, en prenant pour objet Texistence des individus , et que c'est là ce qui forme l'esprit dominant de chacun des arts de l'esprit-
Ûn seul genre de poésie est cultivé, c'est celui de la poésie lyrique, parce qu'il est consacré au tableau des émotions de l'écrivain. Jusque dans la poésie sacrée , l'homme a été le principal objet des accords de la muse; et les rayons de la gloire de Dieu n'ont servi qu'à y éclairer Timage de la créature. L'Éloquence moderne puise la ^ plupart de ses effets dans l'exaltation de la force, de l'activité et delà prétendue grandeur de l'individu. Tu Histoire perdant de vue Tensemble des lois générales imposées aux sociétés humaines par la Providence , cherche h retrouver dans le caractère et le génie des personnages célèbres la cause dernière des événements; et le Ronian lui-même, jaloux de flatter, jusque dans les jeux de la fiction, ce secret penchant de la raison à se diviniser, ennoblit les passions qu'il retrace, en les plaçant dans ces mêmes personnages qui ont passé avec éclat sur la scène du monde. Ainsi la littérature n'est qu'un vaste miroir où se réfléchit la figure de l'homme.
Cette marque distinctive des lettres contemporaines s'explique par l'affaiblissement de la foi * catholique. Cette divine religion, courbant la raison sous l'autorité, forme un lien de paix et d'harmonie entre les cœurs et les intelligences. Alors rhonème ne tire sa grandeur que des pertes que fait son orgueil; et il se fuit lui-même dans le sein de l'unité. On est d'accord sur les prio-
8o LIVRE DEUXIÈME.
cip^s qui servent de bases aux connaissances tiu* maines, parce qu'on professe une même obéissance envers la loi suprême de laquelle toutes les autres lois découlent.
Ces réflexions ne nous empêcheront pas; toutefois, de rendre justice au génie qui a marqué les compositions les plus originales de ce siècle.
La poésie a revêtu quatre faces nouvelles, distinctes les unes des autres : de là ont pris naissance quatre écoles célèbres. L'une triomphe par Talliance de la poésie et du roman , et est représentée par Walter Scott, qui a tenté le premier cette combinaison intéressante dans ses poèmes intitulés : le C/iant du dernier Ménestrely lllarmion, la Dame du lac, Rokeby y etc.
La seconde réussit à fondre ensemble la poésie épique et la poésie lyrique, à substituer les émotions du poète lui-même aux événements de l'histoire, à faire, en un mot, Todyssée du cœur humain : cette grande innovation est le titre de gloire de lord Byron, et s'est réalisée avec grandeur dans son Pèlerinage de Childe- Harold, Lara, le Giaour, le Corsaire y etc. Pourquoi faut-il qu'il ait peuplé son olympe de ses passions mêmes ! Sectateur du manichéisme, c'est-à-dire du système qui admet deux principes, c'est devant le génie du mal, comme devant le plus puissant, qu'il fléchit le genou. La littérature corruptrice qui a débordé sur l'Europe coule de cette source empoisonnée.
La troisième école unit l'amour et la religion, développe le germe déposé dans la fameuse épître d'Héloïse et d'Abailard par Pope, et, sancfiant les plus tendres mouvements de l'âme, obtient la double couronne de Pétrarque et de J.-B. Rousseau. Elle a pour chef lauteur des Médita-
SCIENCE DE I/HOMME. 8i
tîons poétiques et des Harmonies^ M. de Lamartine.
Enfin ta quatrième école ^ dans la poésie du xix« siècle, est celle qui met tantôt le drame et tantôt la philosophie dans Tode , et qui donne à la ballade la majesté de Tépopée, à la romance le mouvement de la tragédie, à la chanson même les proportions du dithyrambe. Goethe est le fondateur de ce genre, qui a reculé les bornes de la poésie lyrioue.
En-dehors ae ces quatre genres, tels qu'ils ont été fécondés par un génie vraiment créateur, Southey , Campbell , Bogers, Crabbe, Coleridge, ont cultivé avec originalité la poésie épique ou héroïque; Novalis, Uhland, Heine, Wordsworth, Moore, V. Hugo, Dérangeront agrandi, le domaine de Tode, de la ballade ou de la chanson (2).
Nous devons signaler dans la poésie dramatique la création de la tragédie fataliste^ telle que Wemer Ta conçue le premier en Allemagne.
Cette puissance mystérieuse à laquelle il livre ses héros diffère autant de la destinée des Anciens que la sublime idée de la justice infinie , dans la religion chrétienne, diffère de la fable desFuries vengeresses dans le paganisme.
En outre, la tragédie idéaliste , qui individualisait autrefois dans ses personnages la beauté morale de Thumanité, a été cultivée en sens inverse; et c'est la grandeur du crime qui est devenue ridéal dans les créations de Melpomène« Cette malheureuse innovation a peuplé la scène de monstres : on nous saura gré de n'en rien dire de plus.
Les noms les plus marquants de ce siècle, dans la tragédie et la comédie , $ont , en Alleîuagne,
82 LIVRE DEUXIÈMB.
au-dessous de Schiller et de Goethe, ceuxde Werner , Raupach , Grillparzer , OEhlenschlaeger , Kotzebue, Kleist; en France, ceux de Lemercier, Baour-Lormian, Brifaut , Lebrun , Soumet, Casimir Delavigne, Picard, Scribe; en Angleterre, ceux de Johanna Baillie, Maturin, Milman , Proctor, Shiel , Knowles (3).
L'auteur du Génie du Christianisme a transporté dans la prose poétique déjà cultivée par Féne- Ion, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, des effets de style inconnus. M. de Chateaubriand éveille des pensées dans râmcpar la seule combinaison des mots. La diction de ce grand écrivain est une succession de tableaux qui font rêver comme des sites pittoresques. Les paroles sont pour lui ce qu'est dans la nature une branche de saule, un torrent, une tour en ruine, un coucher du soleil. Aussi son procédé se râpproche-t-il plus encore de la peinture que de \r poésie.
Les mots ne sont, au contraire, pour madame de Staël, que le vêtement indispensable de la pensée. Son originalité consiste à résuiper en maximes un grand nombre d'idées et de sentiments, et à élever sans cesse l'individuel au général. Dans son Essai sur V Allemagne, la réflexion produit l'éloquence; la raison y paraît sensible et le sentiment raisonnable.
C'est donc sur la prose poétique et sur la prose philosophique que portent les changements introduits dans l'art d'écrire. Mais l'éloquence du XIX* siècle , comparée avec celle des deux siècles antérieurs , trahit une effrayante décadence dans les traditions du bon goût, et dans le secret de persuader ou d'émouvoir. Cependant les plus illustres prosateurs se trauvent encore
SCIENCE DE L'HOMMK. 83
dans notre pays , qui conservent à cet égard sou ancienne supériorité. MM. de Honaid, de Lamennais, Baîlanche, sont, avec M. de Chateaubriand et madame de Staël , les plus habiles maîtres dans Tart d'écrire en prose, que possède l'Europe au xix*^ siècle (4).
L'éloquence parlementaire, cultivée depuis si longtemps en Angleterre, se glorifie* dans ce siècle des noms de Fox et Brougham, Canning et Robert Peel. La France compte au premier rang de ses orateurs politiques, dans cette même période, MM. de Serre et Foy, Royer-CoUard et Berryer.
M. de Barante, auteur de Y Histoire des Ducs de Bourgogne, a attaché son nom à une nouvelle manière d'écrire Fhistoire. Il raconte et ne disserte pas. Son style est naïf et désintéressé comme celui des vieilles chroniques. L'effet en est d'autant plus grand , qu'on cède aux grâces d'un génie qui paraît s'ignorer lui-même. Se bornant à donner à chaque fait sa place, sa mesure et sa couleur, l'auteur abandonne aux lecteurs l'initiative et la liberté du jugement. Mais ce système, tout en condamnant l'histoire à rester muette comme la pierre des ruines, relève les débris du passé, et les met dans Tordre qui faisait l'édifice. Les considérations s'écrivent dans notre esprit, et nous sommes tous obligés de finir l'ouvrage. Cette école a pris le nom de descriptive.
Il existe une autre école, que l'on nomme fataliste. Elle fait obéir les événements à une invincible nécessité, qui prend les hommes, les élève, puis les précipite, sans que la volonté humaine ait pu choisir le rôle , créer la grandeur, ni empêcher la ruine. Elle croit à Faction de la
Providence, mais en méconnaissant ses fins sur le monde. Craignant d'ôter quelque chose à cette formidable puissance, elle tombe dans cette er^ reur de lui attribuer tous les événements, ne sachant pas voir que la Providence ordonne les uns et tolère les autres, mais que le mal n'est que l'absence de Dieu.
h' Histoire romaine de Niebuhr est Tun des ouvrages les plus extraordinaires de ce siècle, et peut être considéré comme le modèle de l'his* toire conjerAurale. Tite-Live et Salluste ne se sont pas occupés des origines de leur patrie ; aucune histoire, écrite du temps des Romains, ne traite de la première organisation de TEtat, et ne renferme sur les temps primitifs des nations italiques des renseignements fondés sur l'étude archéologique de leurs vieilles inscriptions. Ce que n'a pas fait Tite-Live, Niebuhr a osé Tentre* prendre. Il a rebâti une ville dont les ruines formaient la poussière où dormaient d'autres ruines accumulées par les siècles. Dix-neuf cents ans après le règne de Tibère, il retrouve Fimage de la cité éternelle à sa naissance, et il distingue dans les éléments de sa population, dans le ca^ ractère de ses mœurs et dans les formes de sa constitution, la part que chaque peuple italique a prise à la fondation de Rome en venant se perdre dans son sein. Nous sommes loin d'ailleurs de nous constituer les défenseurs du système symbolique qui a été appliqué avec tant ae bar* diesse par Niebuhr aux origines de l'histoire romaine , et dont on a abusé contre les plus saintes vérités.
La biographie est une branche de Thistoire qui a ctc perfectionnée par plusieurs écrivains delà Grande-Bretagne, ha Fie de Nelson^ telle que
SCIfcNCK DE L'HOMMK. 85
Ta écrite Robert Southey, suffit pour consacrer ici ce notable progrès. En France, MM. Villemain et Mignet , Tun dans son Cours de Littérature , l'autre dans ses Eloges académiques y ont donné à la biographie l'intérêt et la grandeur de rhistoire générale et philosophique.
Les plus célèbres historiens de ce siècle sont , indépendamment des noms que je vieHs de citer, MM. Lacretelle , Guizot , Thiers , Thierry, Michelet, pour la France; Roscoë, Lingard, Hallam , pour TAngleterre ; MùUer , Heeren , Léo , Banke , pour TAllemagne ; Botta pour ritalie.
La philosophie de C histoire, science qui rappelle le grand nom de Bossuet, est représentée dans ce siècle par Vico, Herder et M. Ballancbe. Vico fait tourner l'histoire de Thumanité dans un cercle perpétuel. Il distingue dans la marche de la civilisation trois âges : Tâge théocratique , l'âge héroïque, l'âge humain. Lorsque l'empire romain s'écroula, le monde avait parcouru ces trois i^ges, et il recommença , aux premiers jours du christianisme, à entrer dans Tâge théocratique, pour passer ensuite, au moyen-âge, dans l'âge héroïque , et arriver à l'âge humain ou civilisé dans lequel nous sommes encore.
Herder voit dans les révolutions des empires les effets de la lutte entre la liberté de l'homme et la fatalité extérieure.
M.Ballanche explique l'histoire universelle par Faction simultanée des deux dogmes fondamentaux du christianisme , la déchéance et la réhabilitation.
On voit que, depuis Bossuet, la philosophie de l'histoire n'a pas beaucoup avancé dans la découverte des lois de rhumanitc. îia raison en est
8fi LIVRE DEUXIÈMK.
l'acile à saisir : les destinées du (jenre humain ne peuvent s'expliquer que par la religion chrétienne. Mais, tout en réduisant à leur juste valeur quelques-uns de ces travaux, qui ne sont , on déhnitive, que des applications du panthéisme germanique , nous les signalons comme des monuments remarquables de cette faculté de généraliser «qui, bien dirigée, serait Tun des plus nobles attributs de la i^ison. Du reste, il faut avouer qu'il est une branche de la philosophie de l'histoire qui , dans ce siècle, a porté des fruits: c'est celle qui consiste à étudier l'esprit d'une époque, la vie nationale d'un peuple, une phase distincte de l'histoire générale. On n'a jamais interrogé le passé avec une curiosité plus active, ni rattaché, avec plus de succès, l'histoire des nations aux monuments primitifs de leur langue, de leurs mœurs, de leurs lois et de leur religion (5).
L'histoire générale des Littératures a été écrite dans ce siècle par un assez grand nombre d'écrivains, parmi lesquels nous devons distinguer Krédéric Schlegel , qui a pénétré avec tant de philosophie et d'érudition dans les origines de la littérature grecque; M""' de Staël, qui a tracé une esquisse des lettres et de la philosophie germaniques dans son ouvrage sur l'Allemagne; M. Sismonde Sismondi, auteur de Y Histoire des Littératures du Midi ; M. Uaynouard, dont on ne saurait trop admirer les profondes recherches sur la langue romane et sur les troubadours; M. de Barante, qui a donné dans un précis plein de vigueur et d'idées le tableau de la littérature française pendant le xviii* siècle ; M. Villemain, qui a élevé, dans son cours de littérature, la critique à la hauteur de la philosophie, de l'histoire et de l'éloquftncc.
Le roman était réduit aux proportions de la vie domestique peinte dans ses passions , ses mœurs et ses accidents solitaires, lorsque Walter Scott s'avisa de mettre Tnistoire dans le roman. Le difficile était d'asservir la réalité au mensonge, sans dénaturer Tune et sans stériliser Vautre, de respecter l'existence des personnages historiques, tout en gardant la liberté de se jouer dans la fiction , et de faire marcher ces ombres illustres avec leur caractère et leur majesté , au* tour des êtres imaginaires nés du souffle de la poésie. Walter Scott triompha de tous ces obstacles : Fhistoire, le roman et Térudition se donnèrent la main, unis pour la première fois sous une chaîne qui leur servit de parure.
L'Amérique , nère aussi d'avoir produit un grand romancier, doit d'autant plus admirer son Cooper, qu'il a trouvé un genre nouveau digne du génie aventureux et maritime de ses compatriotes. Ses romans sont des drames qui se jouent dans les forêts séculaires du Nouveau-monde, ou sur les solitudes de FOcéan.
God win, Mackenzie, M"® Edgeworth, M"* Hannah More, Maturin, Bulwer, en Angleterre ; mesdames de Genlis, de Staël, MM.de Chateaubriand, Nodier, Hugo, de Vigny, en France; Manzoni, en Italie; Hoffmann, Tieck, Steffens, en Allemagne, ont cultivé d'un bout de l'Europe à l'autre ce genre frivole qui a revêtu toutes les formes, et a prêté à la morale et à la religion même le voile profane du mensonge (6).
•H^-fl^^-C—
Sd LIVAE DEUXIÈME.